Le Freeride World Tour, c’est le championnat du monde de hors-piste. Une histoire de ski mais surtout de montagne qui culmine à Verbier, début avril, sur le Bec des Rosses, à plus de 3200 mètres d’altitude. L’Eigerwand du freeride nous a scotchés, voici pourquoi.

Les mains crispées sur ses béquilles, Kristofer Turdell s’avance en clopinant vers le podium du Freeride World Tour. Rares sont les sports où le champion du monde vient recevoir son titre avec une jambe cassée. Des blessures, y compris graves, arrivent en ski alpin ou en cyclisme. Mais la série d’athlètes blessés sur le Freeride World Tour cette saison donne une idée de l’engagement demandé – et de la malchance de cette saison, aussi. Par le jeu des points, Turdell avait déjà empoché son titre de champion du monde à l’issue de l’étape du FWT de Fieberbrunn en Autriche. Mais c’est lors de la préparation de l’étape ultime de Verbier que le rider Suédois s’est cassé la jambe, sous le genou, quelques jours avant la compétition. Verbier n’a pas d’extrême que le nom.

Qu’est-ce que le Freeride World Tour ?

Selon les mots mêmes de Nicolas Hale-Woods, le patron du FWT, c’est la coupe du monde de ski et de snowboard hors pistes. Rien de plus, rien de moins. Cette coupe du monde est née ici, sur les pentes valaisannes de la station de Verbier, un chapelet de jolis chalets égrenés sous le Mont Fort et qui recèle le Graal des freeriders, le Bec des Rosses, 3222 mètres. Sur le fameux Bec est né en 1996 l’Xtrem, première compétition de freeride européenne qui aboutira à la création en 2008 du circuit du Freeride World Tour, un ensemble de cinq à six compétitions et autant d’étapes aux quatre coins du monde dont Verbier constitue le climax et l’épilogue. L’Xtrem de Verbier n’est pas un mythe pour rien. Ce 1er avril la brume se déchire trop tard dans l’après midi pour que la compétition puisse avoir lieu. Les skieurs et snowboardeurs, hommes et femmes, mais aussi les spectateurs font des aller-retours entre le col des Gentianes, à plus de 2950 mètres, et la cafétéria où ils se réchauffent. Dans l’espoir que les nuées se dissipent. Soudain vers 16 heures, le triangle du Bec des Rosses apparaît. Imposant. Raide. Cinq cent mètres de hauteur pour des pentes entre 45 et 55 degrés. Quelques sections semblent moins raides sur la gauche de face – bien qu’encombrées de rochers – tandis que les parties centrales et droite de la face paraissent vraiment extrêmes sur le haut. C’est pourtant là que les meilleurs skieurs s’exprimeront. Si la compétition a lieu. Car pour le moment, le chat noir est de retour sur le FWT.

 

Kristofer Trudell, le vainqueur ski du FWT 18 – en béquilles. ©Jocelyn Chavy
La première étape de la compétition, à Hakuba au Japon, a été annulée en raison de mauvaises conditions. Un guide ouvreur s’est tué lors de l’étape andorrane, à Vallnord Arcalis, se faisant prendre par une plaque alors qu’il sécurisait la pente. Un deuxième guide a été blessé et secouru lors de cette même avalanche. Qui s’ajoute à la série noire avec les athlètes. La seconde étape à Kicking Horse au Canada a été remportée par le rider canadien Logan Pehota en ski. La première étape a été reprogrammée également à Kicking Horse et a été remportée par le russe Ivan Malakhov. Las, le skieur russe se crashe un genou quelques jours plus tard, l’empêchant de concourir à Vallnord-Arcalis… que Kristofer Trudell remporte, mais où le canadien Logan Pehota se blesse et déclare forfait pour la suite. Trois vainqueurs d’étape au tapis, ça fait beaucoup sur un championnat qui en compte cinq. Mickael Bimboes, vainqueur de l’Xtrem et de cette dernière étape, ferait bien de faire gaffe à ses genoux dans les jours qui viennent.
Elias Elhardt en 3-6 au milieu de la face, 3e place snowboard. ©Jocelyn Chavy

Poudre de Pâques

Mais revenons à ce premier avril, livraison XL de poudreuse en lieu et place des œufs de Pâques. Gueule de cinéma et anglais parfait (son père est britannique, sa mère suisse), Nicolas Hale-Woods prend le temps de discuter avec certaines rideuses, détaillant les conditions de neige telles que les guides traceurs ont rencontré. La machine FWT, douze personnes à temps plein, cinq à six millions d’euros de budget annuel, va t-elle dérailler à cause de cette météo généreuse en neige mais capricieuse ? La fenêtre de tir pour la compétition s’étale du 31 mars au 8 avril. Mais les enjeux économiques font que le week-end pascal est la date idéale, d’autant que cette année c’est la station de Verbier et le Valais qui sponsorisent l’événement – en l’absence de Nissan ou de Swatch comme les années précédentes. Verbier n’est pas la quintessence du FWT pour rien. Le Bec des Rosses présente une demi douzaine de lignes principales et des myriades de variantes, autant que permet l’imagination de riders de plus en plus doués en freestyle.

Le Bec des Rosses présente une demi douzaine de lignes principales
et des myriades de variantes

©Dom Daher / FWT

Eigerwand du freeride

Hale-Woods a débuté dans les années 80 organisant l’équipe suisse de surf (d’eau), soit, dit-il, l’équivalent de l’équipe de bobsleigh de Jamaïque, tout en découvrant les possibilités du surf des neiges en poudreuse. Au même moment une session photo au Bec des Rosses scotche les skieurs de passage au col des Gentianes, belvédère parfait pile face au Bec, et l’idée est lancée naturellement, avec le premier Xtreme de Verbier en 1996. Aujourd’hui près de deux cent personnes travaillent sur l’événement, dont trente pour la seule production vidéo. Et la montagne dans tout ça ? Justement. Elle est présente, très. Vers 16 heures ce premier avril la décision tombe alors même que les nuages disparaissent sous un soleil éclatant : la compétition est reportée. Quelques riders et pas mal de rideuses se mettent à danser pour évacuer le stress de l’attente. Trop tard pour commencer, trop de neige et d’inconnu peut-être aussi. Trop de responsabilité pour lancer une vingtaine de riders, mais aussi sûrement maintenir plusieurs centaines de spectateurs en altitude à deux heures du coucher du soleil. Le diamant brut du Bec des Rosses et sa poudre immaculée attirent l’œil alors que des hordes de forts skieurs ont rayé le domaine hors-pistes de Verbier sans toucher au Bec. Le Bec a un gardien. Un gardien de phare qui empêche que certains ne soient tentés de rider l’Eigerwand du freeride. Pendant le mois précédent la compétition, le gardien reste aux abords du Bec des Rosses pour éviter que les traces d’autres skieurs ne créent des obstacles supplémentaires pour les riders. Rassurez-vous : les jours suivants l’Xtreme le Bec des Rosses est souvent courtisé par les (très) bons skieurs, attirés justement par le fait que celui-ci a été sécurisé par la compétition. Le sanctuaire du Bec des Rosses est bien gardé.

Lorraine Huber scrute la face aux jumelles, encore et encore. ©Jocelyn Chavy
©Jocelyn Chavy
Lundi 2 avril. Des lenticulaires traînent sur le Grand Combin, 4314 mètres, aux dimensions himalayennes. Le soleil inonde les pentes gavées de fraîche mais le foehn réserve une tempête qui éclatera entre onze heures et le début d’après midi. Neuf heures pétantes au col des Gentianes : les spectateurs ne sont pas levés mais les riders déjà au sommet du Bec des Rosses après une grosse heure de marche, skis-enclumes sur l’épaule. Les hélicos sont là pour la production audiovisuelle, avec des drones, mais pas pour faire le taxi. Hormis l’Alaska et sa configuration lointaine, les riders marchent un minimum sur le FWT. Là tout de suite, les rideuses qui s’élanceront plus tard discutent encore des options. Celles qui échangent beaucoup, les plus jeunes, et celles qui sont réservées, les plus expérimentées. Les jumelles passent de main en main. Nicolas Hale-Woods donne les plus récentes nouvelles de la face, au sommet de laquelle se trouvent les guides traceurs.
©Jocelyn Chavy
Comme la face, et à cause d’elle, l’esprit n’a guère changé depuis les débuts : malgré la professionnalisation, l’échange et le partage d’infos reste plutôt de mise dans cette compétition de freeride qui prend les tripes – et parfois, les jambes. Championne du FWT 2017 en snowboard, Marion Haerty est dans sa bulle, cogitant la ligne envisagée, mais discute avec les autres rideuses – en l’occurrence elle partage sa chambre avec l’une de ses concurrentes directes. Imaginez Federer partager sa piaule avec Nadal, ce serait original. Les hommes, en snowboard, s’élancent en premier. Pourquoi les hommes en premier ? Parce que les femmes, qui ont exigé et obtenu de rider le « vrai » Bec plutôt qu’une pente voisine, démarrent d’un peu plus bas qu’eux, et qu’il est plus rapide et plus simple de faire descendre les guides assistants pour la sécurité que de les faire remonter. Premier rider, Elias Elhardt prend son pied à fendre la poudreuse vierge de l’éperon central, droppe puis replaque un 3-6 à la perfection avant de finir son run en moins de deux minutes montre en main. Traduction ?
Nicolas Hale Woods, le boss du FWT, donne les dernières infos. ©Jocelyn Chavy
Mickael Bimboes signe des casques avant le départ… ©Jocelyn Chavy
©Dom Daher / FWT
Imaginez Federer partager sa piaule avec Nadal,
ce serait original

Le run victorieux de Mickael Bimboes, avec un jump énorme et dré dans la pente. Le guide secouriste posté à gauche donne une idée de l’ampleur du lieu. ©Jocelyn Chavy

Lignes

À Verbier, on parle un langage anglais et surtout codé, à base de cliffs (barres), de airs ou jumps (sauts), de tricks (figures) et surtout, de style. Puisqu’il s’agit d’une compétition, et que le chronomètre est un serre-file et non pas un juge, comment noter la qualité d’une descente ? Le FWT n’ayant pas les professeurs de l’ENSA sous la main, le jury utilise environ quatre critères principaux : la difficulté de la ligne, la fluidité, le contrôle, et les sauts. Le FWT est plus proche du patinage artistique que du ski alpin. La comparaison s’arrête là : les chutes, rares, font peur à voir. Le jugement : c’est là que le couperet tombe pour les uns, ou le bât blesse pour les autres. Mais par définition, tous ceux qui concourent ont accepté les règles, même si elles sont dures à avaler. En ski, Loïc Collomb-Patton réalise en guise de hors d’œuvre un backflip sidéral en haut de la face mais tombe à la réception d’un autre jump en bas : hors course. Leo Slemett se fend d’un 3-6 engagé mais échoue pourtant à monter sur le podium. Un run ou un trick éblouissant sera jugé inférieur à un autre plus équilibré, plus fluide, et d’après ce qui a été montré à Verbier, plus rapide. Le run victorieux de Mickael Bimboes n’arrive pas par hasard, puisque le français avait déjà coché une troisième place à Chamonix en 2014 et la première place à Fieberbrunn en mars, mais cette fois il a choisi d’emprunter la ligne rare de Xavier de Le Rue en 2010 avec un tir impressionnant par dessus une très grosse cliff. Zéro tricks mais prise de risque à l’aune de la vitesse d’une navette spatiale au milieu des anneaux de Saturne. Les juges balancent ainsi entre efficacité (vitesse et fluidité) et originalité (tricks et choix de la ligne) et donc entre riders aux styles différents. En l’occurrence, il n’y eut pas de différence (elles ne sont pas dans la même catégorie) entre la fin du run de Marion Haerty (en snowboard), et la fin du run de Lorraine Huber (en ski) avec une cliff identique alors que le style fluide et aussi rapide de la dernière aurait pu lui rapporter mieux plus qu’une troisième place. Côté snowboard, le duel entre l’autrichienne Manuela Mandl et la française Marion Haerty promettait de beaux runs. Marion Haerty a assuré une belle descente bien fluide, qui a convaincu les juges, lui assurant la victoire – sa première victoire – sur l’Xtrem de Verbier, un podium dont elle se souviendra. Ce qui fait deux français (avec Mickael Bimboes) sur la plus haute marche du podium de l’Xtrem, cocorico. Avec son début de saison plus difficile, Marion Haerty n’a toutefois pas pu revenir sur Manuela Mandl, qui remporte le FWT féminin en snowboard, mais Marion obtient le titre de vice-championne du monde grâce à cette première place à Verbier. Ex-championne 2017 du FWT, issue du freestyle et du slopestyle, la snowboardeuse de Chamrousse a encore de la marge côté freeride – et cela promet pour les années à venir.

Dernière briefing du 1er avril : la finale du FWT est reportée au lendemain. ©Jocelyn Chavy
Echange d’infos entre rideuses. ©Jocelyn Chavy

Pure montagne

L’idée que le freestyle et ses héritiers venus au freeride colonisent le FWT est vécue par certains comme une innovation mais pas par tous. Mais ne nous égarons pas. Les juges du FWT n’ont pas un job facile, mais le plus compliqué vient avant. Quand il s’agit de sélectionner la vingtaine de riders capables de se lancer à 75 Km/h dans les pentes centrales du Bec des Rosses en gardant leur tête sur les épaules. Un équilibre subtil qui n’a pas à voir qu’avec le sport : pour le business il est par exemple essentiel qu’un Autrichien ou un Suisse fasse partie du lot, de même qu’un rider local sur les différentes étapes. Un espagnol ou un andorran en Andorre, un Canadien au Canada, tout en tenant compte de l’émergence des « nouveaux » pays du freeride (Russie, Japon)… Le FWT est une entreprise, pas une fédération. Ce qui n’empêche pas de sentir la solidarité ou l’esprit montagne au col des Gentianes. De sentir la peur, aussi, celle dont parle Xavier De Le Rue dans ses vidéos, lui qui a remporté à maintes reprises l’Xtrem. La peur, enfin, quand le voile nuageux inonde le ciel, avec sa « flat light », un jour blanc où les contours de la montagne sont encore visibles mais le relief difficile à appréhender, a fortiori quand vous expédiez une face de 500 mètres en une minute trente secondes. Ce 2 avril, certains riders et rideuses ont eu leur dose de flatlight, et le moins que l’on puisse dire, est qu’ils n’ont pas été avantagés. Certains ont leur secret : Marion Haerty, qui a effectué son run en pleine flat light, confie qu’elle s’entraîne de temps à autre à rider même dans ces conditions, pour justement s’habituer. Nicolas Hale-Woods explique d’ailleurs que les riders néo-zélandais sont par exemple mieux habituer à rider des neiges pourries que les européens, fine bouche. La création de la franchise du FWT, les Freeride World Qualifyer, permettent d’ouvrir la compétition. Mais ceux qui sont présents à Verbier passent aussi au « cut », la sélection « spéciale » pour l’Xtrem, ceux dont la maîtrise ne fait pas de doute : seule la moitié des participants à la quatrième étape du FWT obtiennent leur ticket pour Verbier. Parce que c’est le plus dur ? Oui. Parce que c’est de la haute montagne, la vraie. Parce que même si on vous donnait le prize money vous n’iriez probablement pas. Parce que si vous enlevez les commentateurs yankees, il reste des femmes et des hommes talentueux face à une montagne belle et raide, désirable et dangereuse. Parce que le Bec des Rosses ne pardonne pas les erreurs.

©Jocelyn Chavy
La joie de la skieuse Arianna Tricomi à l’énoncé de son nom – elle remporte l’Xtreme de Verbier et le FWT. ©Jocelyn Chavy
©Jocelyn Chavy
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