Et si le beau l’emportait ?

Au commencement était le montagnard.
Il vaquait sur ou sous les sommets, en quête de cristaux ou de chamois et dans la crainte d’esprits maléfiques. L’alpiniste ensuite est apparu, lui et son envie de gravir les montagnes sans nécessairement se charger d’un prétexte pour le faire.
Puis le Big bang a fait son œuvre, déclinant la mosaïque des pratiques telle qu’on la vit aujourd’hui. Façon puzzle. Une foule de jouets, de jeux, de joueurs : on grimpe, on glisse, on court, on vole. Et on n’a encore rien vu. Des générations de pourquoi pas vont se succéder, qui sait à quoi il jouera dans dix ans là-haut ? Au sein même d’une pratique, des sous ensembles ont vu le jour. Grimper en libre n’est qu’un lointain cousin de l’artif, l’amoureux du calcaire peine dans le granite, le skieur-alpiniste ne se reconnaît pas dans les gros patins du freerider, l’himalayiste au style alpin et l’himalayiste à corde fixe n’ont pas grand chose à se dire, quelques noms d’oiseau, parfois, BASE jumpers et wingsuiters s’aiment bien quand même.
Comme pour toutes les choses de la vie, c’est l’histoire du verre à moitié. Soit on se réjouit de cette richesse, née de l’inventivité des Hommes, de cette montagne qui ouvre grand ses portes à la variété des jeux et à la diversité de ses acteurs. Soit on s’inquiète de la dérive des niches, cette drôle de danse où chacune des microdisciplines souhaite imposer sa légitimité aux autres, surtout à la voisine, celle qui lui ressemble un peu, trop. Ça frictionne souvent, c’est parfois violent, même chez les amateurs d’élévation, la tolérance peut raser les pâquerettes. Si beaucoup, et c’est heureux, font le choix d’une pratique généraliste, elle peut survenir cette querelle des chapelles où chaque activité proclame sa vérité, de ces vérités définitives qui donnent l’affreuse idée de la religion. Faisons gaffe, il paraît que le Monde s’est mis à merder quand sont apparus les monothéismes. C’est assez le foutoir comme ça, ailleurs, pour ne pas se chercher des noises au beau milieu des montagnes.
Car c’est bien là qu’elle se trouve la vérité : au beau milieu.
Suivez comme vous le pouvez un trailer en forme, vous verrez comme souvent son regard se détourne du chronomètre pour mesurer la beauté du stade. Tirez sur les cordes fixes à la Kari Kobler et regardez comme chacun reprend son souffle pour gouter à l’esthétique des lieux. Rampez timidement sur le socle d’envol du BASE jumper, vous l’entendrez célébrer la beauté du point de vue. Partez de nuit avec tous les alpinistes du monde, aucun ne vivra le lever du jour avec indifférence. Il est là le lien d’entre nous tous : le beau. Les autres motifs sont secondaires, peu importe le choix du jeu, il n’existe pas une journée en montagne sans arrêt sur images, sans éloge de cette beauté qui nous secoue. Quoi que l’on ait aux pieds, le regard est toujours le même, époustouflé. Alors à quoi bon se chercher des différences ? Il doit être là le liant entre nous tous : le beau.

C’est assez le foutoir comme ça, ailleurs,
pour ne pas se chercher des noises au beau milieu des montagnes.

Car en plus de réunir, la beauté a ses trois forces.
– Elle se prolonge. Pendant l’action, même la plus âpre, le beau et la valeur de l’instant nous sautent aux yeux : qu’est-ce que c’est beau ! dit-on. Beaucoup rajoutent putain, vérité du spontané. Adrénaline, endorphine et conscience du privilège, certains pleurent. Après l’action, elle nous accompagne jusque dans nos vies, jusque dans nos gris, forte de sa rémanence : c’était trop beau longtemps peut suffire. Avant l’action suivante, elle nous réinvitera et donnera cet élan qui peut nous manquer : ça va être beau disent les gourmands. Si la beauté n’est pas l’apanage des montagnes, c’est bien elle, au premier chef, qui nous pousse et nous tire à y aller.
– Elle se propage. Même loin de la source, même loin de nos montagnes, on la cherchera partout, dans des lieux où elle ne semble pas avoir sa place et le mieux, c’est qu’on la trouvera, tout le temps. La réceptivité au beau devient alors une façon d’être à la vie.
– Elle se transmet. Essayez avec les enfants, ces êtres qui n’ont pas encore appris à faire semblant. Condamnez le moche, ils ne comprendront pas où vous voulez en venir, présenterez-leur le beau et ils en deviendront les meilleurs ambassadeurs, les plus fervents protecteurs.
Alors si nous devions n’en accepter qu’une, c’est à la religion du beau qu’il faut dire oui, ce truc qui rassemble nos points de vue, ce truc qui dépasse nos stériles instincts de certitude et de propriété. Continuons, sans répit, à nous agiter sur les montagnes mais cessons de nous vivre uniquement en pratiquants, cela, parfois, érige des murs. En montagne ou à genoux, être pratiquant serait rassembleur, ça se saurait depuis un moment.
Ou alors… soyons les pratiquants d’une même discipline, celle de la sensibilité au beau.
Et si l’on pratiquait le beautisme ?
Nous ne serions plus alpinistes ou himalayistes ou grimpeurs ou même Charlie.
Nous serions tous beautistes ! S’il le faut, nous créerons l’IBU, l’International Beautism Union, que le besoin communautaire de certains soit satisfait. Entrée libre. Mais de grâce, ne commencez pas à nous saucissonner la beauté, à construire des cloisons à tire le regard : beautistes du soleil couchant contre beautistes du lever, beautistes du grain du rocher contre beautistes du reflet de la glace, beautistes du mouvement contre beautistes de la pause…
La subjectivité n’a de sens que si elle s’encorde à la tolérance.
Et vous, qu’avez-vous fait de beau aujourd’hui ?