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Parti de nouveau vers le Népal oublié, François Damilano nous envoie au gré des connexions quelques cartes postales de ses déambulations. Tout en ellipses et mises en abyme. Histoire de respirer le grand large himalayen et de partager les pas de côté de ces drôles de voyages qui nous remplissent tant. Premier épisode à l’aéroport, où une rencontre inattendue ouvre le bal.

Katmandou, 13 avril 2022.

À l’embarquement du vol Genève-Doha, je le remarque immédiatement.
Casquette vissée sur la tête, sweat à capuche, chaussures de trekking aux pieds et volumineux sac à dos rouge à l’épaule. Le garçon n’a pas le look du vacancier en partance pour l’Émirat ni celui du trekkeur en goguette vers les chemins de Katmandou.

Pour sûr il est habillé de neuf d’un célèbre équipementier français ; vraisemblablement pour aller en découdre en altitude : le 65+20 light si caractéristique n’est pas conçu pour les balades sur sentiers muletiers. Fine moustache soulignant un petit air juvénile, son visage me dit quelque chose. Mais je suis atteint de prosopagnosie : pas certain de le reconnaitre. J’en ai vexé plus d’un au cours d’improbables rencontres fortuites.

Depuis mon premier voyage vers le Népal, il y a maintenant un petit bout de temps, il est de ces drôles de hasards qui m’ont fait croiser quelques himalayistes fameux dès l’embarquement à Roissy ou Genève.

Entre deux rangées de sièges d’un Boeing ou d’un Airbus, je me souviens de Claude Jaccoux masque de repos sur les yeux. Le fameux Chamoniard était sans doute en partance pour l’une de ses explorations — la désormais célèbre traversée Mustang-Phu ? Je n’avais alors osé l’aborder tant sa stature de guide-himalayiste m’impressionnait.

Je me souviens de Katia et Jean-Christophe Lafaille au moment de survoler le Népal. Collés aux hublots, notre excitation montait à la vision de la pyramide du Dhaulaghiri puis de la muraille des Annapurna.
Les géants himalayens sont juste à hauteur des jet-streams, pas à celle des hommes.

Un projet à la démesure
himalayenne

Aujourd’hui c’est un himalayiste en devenir que je croise fortuitement. Celui de l’impressionnante ascension automnale du Manaslu en single push.
Je viens de visionner son film, 26 minutes d’enthousiasme, de candeur et de performance : « Je n’ai pas eu de mal de tête, quelques hallucinations mais pas énormément non plus. Après le sommet, j’étais tout content». Et un premier 8000 avalé comme à l’entraînement.

Vingt ans tout juste, un gros cœur et maintenant le projet de s’attaquer à l’une des plus fameuses parois himalayennes. Invité à se joindre à une improbable cordée coréo-espagnole, le garçon a posé son marteau de tailleur de pierre près de son ardoisière morzinoise pour répondre à l’appel de l’altitude. Un projet à la démesure himalayenne.

 

L’équipe internationale en partance pour la face sud du Lhotse, le 12 avril 2022 à Katmandou. Vadim Druelle à droite avec la casquette. ©Nepal News

À peine susurre-t-il ses craintes au détour de la conversation : la durée de l’expédition, la question de la langue commune — le sabir broken english ? — ou celle de son jeune âge parmi trois quinquas à la carrière himalayenne affirmée.

– Et l’escalade ?
– Ça ira.
– Et l’altitude ?
– Parait qu’entre 7000 et 8500 c’est pas si raide.

Vadim me montre finalement l’itinéraire sur la photo fond d’écran de sa tablette. Paroi immense et historique. Plus d’un himalayiste s’y est cassé les dents.
« La jeunesse est l’espoir des lendemains » lancerait la poétesse*.

À l’arrivée au Tribhuvan International Airport de la capitale népalaise, le sac à dos rouge surmonté de la casquette bleue se perd dans la file d’attente un peu bordélique du guichet des visas.
Nous nous retrouverons mi-juin à Chamonix. Pas de doute, nous écouterons de sacrées histoires.

 

 

*Najoua, À la lumière du féminin. Sophia Sherine Hutt, Edilivre, 2013.

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