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Comme ça nous chante.

Parce que les autres ne peuvent pas ce jour là, parce que c’est notre envie du moment, il arrive que nous allions en montagne, seul. Joyeusement.
Il est alors deux options. Soit les bruits de la Nature dont son silence nous comblent, ils sont une mélodie suffisante. Soit nous emmenons avec nous un peu de notre univers musical. Autrefois, le faisant, nous avions l’impression de supporter une platine entière dans notre sac, le poids gâchait l’affaire ; aujourd’hui, les machines à musique se font légères comme l’air, on oublie qu’elles sont là, s’installe alors cette sensation délicieuse d’un son venant de l’intérieur et ayant comme quelque chose à nous dire.
La première règle est de faire le choix d’un ordre aléatoire des titres. Que le hasard fasse bien les choses. Comme par magie, il le fera.
Si notre tête et notre cœur sont déjà prévenus, les jambes ne connaissent pas encore le programme du jour. Il faut leur laisser le temps de le découvrir et de se dégourdir, ne pas les presser. Le ton est à la douceur. Les femmes sont définitivement les meilleures pour ça, éveiller mais ne pas brusquer. On s’élève sans forcer, les jambes se délient, la chaleur est invitée au corps et un peu de soleil  au cortex car il est encore loin, là-haut, à attendre notre venue.
Puis le rythme doit augmenter, il le faut. Nous sommes là aussi pour que le cœur frappe à notre poitrine et nous souvenir en vie, pas tout à fait à plein régime sinon il en sera fini trop tôt du long cours mais de quoi commencer à calmement s’agiter. Les garçons sont invités. Le mouvement fait son entrée dans la journée, depuis les hanches jusqu’aux épaules puis la tête en saccade. Il est encore alternatif, apaisant puis entrainant . On nous invite tranquillement sur la piste, ça ne se refuse pas. Ce sont les premiers moments du jour où l’on se surprend à chanter et à ce qu’il nous manque quelqu’un pour deux pas de danse.
Nous devenons joueurs et sûrs de nous. C’est là que la montagne décide de se redresser et de nous rappeler que c’est elle qui décide. Trop occupé à danser la vie, il se peut que nous ayons oublié de boire assez, il se peut que l’on ait surestimé nos forces. C’est d’une sévère tape dans le dos dont nous avons besoin. Alors les classiques sont convoqués. Ceux du combat rhétorique qui n’est pas notre habitude mais là ça cogne  ou bien ceux de la fête  qui bat son plein, au diable la gestion de sa fatigue et que dure la transe . On se souvient sauter comme un forcené à la boum de Fred et l’on refuse de se plier aux lois de la vieillerie. Quoi de mieux que d’accélérer les jambes pour que le temps jamais ne nous rattrape. Le coup de mou est passé.

Nous sommes au bon endroit, en montagne, ce lieu, pour nous, d’intensité de soi.

Au loin, les difficultés apparaissent. Il faudra poser les mains sur le rocher, ne pas céder à la tentation du vide et se rappeler être seul, sans la corde qui pardonne les culots. On doit s’y préparer, retourner au calme nécessaire et refaire le stock d’attention. La trouille de mourir rôde toujours autour des joies de vivre. Il y a de nouveau un choix à faire : revenir au seul bruit du dehors qui naturellement nous apaise ou convoquer les notes qui savent aussi le faire. Sans s’endormir, il est temps de faire baisser le cœur.
La Terre s’affine, il faut regarder où l’on met les pieds. Les mains aussi. Nous sommes venus pour ça, pour ce moment de funambule. La tête réclame du silence, seul allié selon elle de la concentration ; l’ouïe ne devrait servir qu’à tester les blocs mais notre cœur de grimpeur veut de l’envolée , de l’onirique. Notre audace de petit Homme le mérite.
On se voit en Patrick filmé par Chappaz, on se voit en Ueli, seul, à courir les arêtes et à causer au ciel. C’est notre instant de gloire pour héros minus mais héros quand même, on veut que l’orchestre joue en notre honneur les standards de la mythologie alpine et de ses élans. On s’y croit et personne ne nous enlèvera ce droit qui est un devoir : rêver et se mettre en mouvement. Nous sommes au bon endroit, en montagne, ce lieu, pour nous, d’intensité de soi.
Ça passe. Il semble que nous soyons toujours vivant. C’est ce que nous voulions savoir.
Le sommet est là. Enfin. Déjà. Personne d’autre que nous, une croix mais on s’en moque. On se couvre, on ne fait rien d’autre, on sait que l’émotion va passer dans la minute. Elle restera le temps qu’il faut mais il s’agit de ne pas la louper en s’agitant inutilement. Nous parlons avec nous-mêmes de cette solitude du jour, choisie. Et bien sûr, comme par hasard qui n’en est pas, les absents viennent nous saluer. Les vrais absents, ceux que l’on ne reverra plus. Nous le savions et c’est peut-être pour cette conversation que nous sommes montés. À se rapprocher du ciel, immanquablement, on retrouve ceux qui y demeurent. Tout s’arrête sauf le cœur qui fracasse les tempes. Et si l’on arrêtait de mourir ? se dit-on.

C’est un lieu particulier le sommet. Lorsqu’on le foule seul, les sirènes de la solitude  nous séduisent et nous invitent à la prolonger, pour toujours s’il le faut.

Alors la tristesse nous emplit lentement. On ne lutte pas, ça peut faire du bien. Des passages entiers de chanson disant l’absence reviennent en boucle, on ne savait pas les connaître par cœur. À vous autres, Hommes faibles et merveilleux, qui mettez tant de grâce à vous retirer du jeu. Notre langue maternelle est là qui sait mettre en musique la nostalgie. D’autres nous chantent en anglais, on ne comprend pas tout mais c’est une certitude, ils parlent de nous. C’est un moment où l’on pleure beaucoup et fort, on sait comme les larmes intérieures seraient autrement plus douloureuses. Et on ne gêne personne. Ça fait du bien, ceux qui ne pleurent pas à cet instant sont des êtres louches. Au début, cette mélancolie rudoie puis sans que l’on s’en rende vraiment compte, elle se fait presque heureuse. On engueule gentiment les absents et si tout va bien, les souvenirs rieurs finissent par l’emporter. Mais ça ne marche pas à tous les coups, parfois la musique n’adoucit pas les morts.
C’est un lieu particulier le sommet. Lorsqu’on le foule seul, les sirènes de la solitude  nous séduisent et nous invitent à la prolonger, pour toujours s’il le faut. On hésite  on regarde en haut, en bas, au loin, au près, on se demande ce dont on a profondément besoin. Parfois, on ôte les écouteurs pour savoir ce que le vent a à nous dire. Parfois on demande aux absents ce qu’ils en pensent. On s’imagine en Henry David Thoreau, une cabane, un miroir et c’est tout.
Ça dure quelques minutes puis la vie  revient brusquement et l’emporte bruyamment. Comme à l’habitude. Être soi, seulement soi, c’est déjà pas mal. Les autres, les vivants nous manquent déjà et il est urgent de redescendre leur dire comme on les aime et comme danser en groupe  est un bonheur supérieur, toujours. Les jambes se remettent en route allègrement, la bringue reprend dans les oreilles. Les sons de notre résistante adolescence  se rappellent à notre bon souvenir ; pour un peu, c’est toute la joyeuse bande  du lycée Painlevé qui rentre avec nous. Mes parents ne sont pas là ce week-end, venez à la maison ! On se dit que la montagne et ses jeux y sont pour quelque chose à ce que l’on reste gamin un peu plus tard que la moyenne.

On ne l’a pas vu passer cette descente et l’on retrouve l’humanité de la vallée. Il est déjà loin le désir de s’en isoler. Tout va bien, on a ramené de là-haut ce truc qui s’appelle la plénitude. On voudrait courir le monde mais il faut que le mouvement se calme, le corps réclame de finir en douceur sinon il éclaterait. Reviennent alors les partenaires du matin, celles du sas, elles sont les bienvenues.
On finit en pieds libres, doux ralenti jusqu’au pas de la porte ou de la portière, pourtant, on se surprend à danser encore. On s’assoit, les jambes encore vibrantes. C’était bien.
Alors on se dit que la musique est l’art majeur, qu’elle a du être inventée en même temps que la montagne, elles vont si bien ensemble. Puis on remercie ceux qui savent en jouer, des mots et des notes, ces faiseurs de miracle qui en deux temps à peine nous font pleurer et nous mettre en mouvement et sans qui le silence perdrait de sa force. On les remercie aussi pour cette liberté qu’ils nous offrent, mettre ce qui nous chante dans la Bande Originale de notre existence.
On regarde la Nature et on lui dit à bientôt. La prochaine fois, ce seront d’autres morceaux de musique et de notre vie que nous emporterons là-haut. Playlist, une liste pour jouer. On verra ce que le hasard nous réserve.
Enfin, on se dit qu’on a beau la remuer dans tous les sens être en vie est définitivement un beau projet.