Chameau de Camel

Nous entretenons avec notre camelbak une relation totale.
Soit nous l’excluons strictement de notre existence. Soit nous lui vouons un amour sans bornes. Jamais la nuance ne s’invite aux histoires passionnelles. Cette binarité se double d’un mode alternatif : des séquences de notre vie où se priver du camel est inenvisageable et où l’on joue du prosélytisme à qui pourrait douter de ses vertus, d’autres où l’on ne veut plus en entendre parler, jusqu’à douter de la santé mentale de ceux l’utilisant. À chaque fois, on considère son choix comme le meilleur, comme définitif et irréversible puis l’on bascule dans l’autre extrême. C’est ce que les psychiatres appellent le pendule du chameau.
Rappelons aux profanes qu’un camelbak est une poche à eau logée dans le sac à dos, prolongée par un tuyau – propre trois sorties puis vite colonisé par une fratrie de champignons – dont l’intérêt est de s’hydrater sans déménagement complet du sac. Cet astucieux matériel autorise donc de boire sans faire une pause, c’est une des raisons pour laquelle certains trouvent cette invention très inadaptée à leur gestion de l’effort et à leur excuse merveilleuse pour s’arrêter : boire un coup. Boire est en effet le tout premier prétexte pour stopper son effort, viennent ensuite le lacet, l’interrogation sur le nom d’un sommet du panorama, le coup de fil à un ami et enfin pour ceux n’en pouvant vraiment, vraiment plus, la mort. On peut dire camelbak ou camelbag selon si l’on préfère insister sur la nature de l’objet ou sur son emplacement, libre à vous. Nous, les français, plutôt désespérants en langues autres que la notre, ne savons jamais s’il faut dire back, bak ou bag à la fin de camel. C’est ce que les linguistes appellent le complexe du suffixe. Du coup soit on étouffe la fin – camelba… – soit on fusionne – camelbagck – soit on dit pipette, un petit mot bien de chez nous et très inspirant pour les rimes et les blagues à trompette. La troisième option semble être le choix du plus grand nombre.

Boire est en effet le tout premier prétexte pour stopper son effort, viennent ensuite le lacet, l’interrogation sur le nom d’un sommet du panorama, le coup de fil à un ami…

Cet objet a pour vocation de vous simplifier la vie.
En théorie, il est très pratique. En pratique, il se révèle assez théorique.
En effet comme tout objet à qui l’on dit trop qu’il est indispensable, le camel s’autorise quelques caprices.
Ce peut être le matin d’une sortie en montagne. Bon élève, vous avez préparé votre sac la veille et c’est fort dépourvu que vous le retrouvez le lendemain, à 6h, dans le hall de votre appartement, flottant sur son eau vidée. Tout est à refaire. Sachez-le, le camel a cela du labrador qu’il doit être sorti le soir. Cette déconvenue est généralement la première d’une longue série qui accompagnera votre journée avec zèle et qui se clôturera, si tout se passe comme prévu, par la boulette de la clef (vous savez, cette histoire de traversée, où l’on place une voiture à l’arrivée et dont les clefs sont restées dans la voiture de départ, un classique, un régal).
Ce peut être pendant la sortie.
Soit votre tuyau joue au goutte à goutte. Cette perfide perfusion a le mérite de vous occuper l’esprit et de ne pas penser à avoir peur, le chiant ayant ce pouvoir magique de diluer l’angoissant. L’hiver, ces multiples gouttes, à la chute minutée, aménagent une agréable croûte de glace sur le haut de votre cuisse, côté tuyau, ou sur votre ventre s’il dépasse. L’été, c’est une grosse auréole pelvienne qui impose de vous justifier quant à votre continence urinaire, ce qui n’est jamais très agréable en pleine force de l’âge. La solution est de boire tout, tout de suite afin de régler définitivement ce problème, enfin… le déplacer car vous porterez alors l’eau à l’intérieur de vous même, ce qui n’est pas moins pesant.
Soit votre camel perle de la soudure, à l’intérieur de votre sac. C’est la marque des plus vicieux qui n’osent pas fuir au grand jour. Vous n’en prenez pas immédiatement conscience mais une sensation inhabituelle d’humidité au bas de votre dos vous fait dire que le vendeur s’est un poil fichu de vous avec son argument de l’étanchéité thermosoudée. Dans ce cas, l’eau est définitivement perdue et vos habits promus buvards. Par voisinage sémantique, vous songerez à retourner au magasin pour dessouder le dit vendeur.
Soit vos crampons se chargent de transformer lentement mais surement votre poche à eau en pomme d’arrosoir. C’est ainsi, on ne peut pas à la fois se réjouir du caractère aiguisé de ses crampons et leur interdire de percer à tout va. Une solution est de les chausser dès le parking de départ, ils seront à une distance raisonnable de votre eau et se limeront en un temps record.
Soit l’eau ne vient pas à votre bouche avec la fluidité habituelle. Vous pensez alors à un nœud sur le trajet du tuyau et vous tirez très fort sur l’embout qui vous restera bien sûr dans la main. C’est une habitude de l’homme, quand ça coince, on force, réfléchir est un plan B. La parade est de faire immédiatement un nœud très serré afin de ne pas perdre la totalité de l’eau. Il y a toujours un nœud mais comme c’est vous qui l’avez fait, vous êtes moins agacé.
Soit votre tuyau gèle. Au moins, il ne goutte plus, soyez-en satisfait. L’astuce est alors de souffler fort et souvent dans l’embout afin que l’air, qui gèle moins, remplace l’eau dans le tuyau. Consacrer votre entière ventilation à vos problèmes de tuyauterie plus qu’à l’effort en montagne vous pèsera vite. Si malgré tout, le gèle gagne la partie, ce n’est pas si grave. Arrivé au refuge, vous vous réjouirez d’avoir à votre disposition deux litres d’une eau moins douteuse que celle de votre logis d’un soir. Vous poserez votre sac dans le sas d’entrée du refuge au milieu d’autres lui ressemblant. Quelques temps plus tard, vous retournerez gaiement vers celui-ci, vous chantonnerez « où est passé mon tuyau, mon tuyau, mon tuyau… » heureux de ne pas avoir à dépenser dix euros pour une bouteille d’eau (l’eau précieuse a été inventée par un gardien de refuge, suisse). Votre sac sera aisément discernable, c’est le seul qui flottera sur son eau dégelée. Cela aura le mérite de vous rappeler la maison, belle consolation qui vous arracherait presque quelques larmes si vous aviez encore un peu d’eau à perdre.

Dans les faits, il faut le savoir, rarement un camelbak vous permet de boire sereinement ou durablement. On peut jouer aux surpris, feindre la déception mais une nouvelle fois, si on avait bossé au collège, on saurait que camel signifie chameau, animal connu pour sa légendaire sobriété mais aussi pour ce faciès à petit regard en coin donnant le sentiment étrange qu’il se fout continuellement de votre figure. On ne pouvait pas être mieux averti.
D’une façon cynique, car de rares fois il vous la simplifie, cet objet a vocation à vous pourrir la vie. Lorsqu’il dépasse les bornes, on le sanctionne, on le met au rebut, les plus en colère coupent le tuyau. On en revient à la bonne vielle gourde de notre enfance, celle en métal et son bouchon qui claque, celle en plastique et son bouchon qui tourne ou la basque qui sent le bouc, la zahato.
Puis, insensiblement, invariablement, la nostalgie nous gagne, on se surprend à vouloir de nouveau tenter l’expérience de la pipette. On se réconcilie. On tente le coup, se remettre ensemble. Alors on rachète un truc à tuyau. On lui donne un petit nom pour que la flamme renaisse. Huggy a la cote pour celles et ceux nés dans les années 1970.
C’est une drôle d’histoire d’amour et de haine qui nous lie au camelbak. À y regarder de plus près, il y a même de l’œdipien dans cette relation. Sans doute la métaphore de l’eau nourricière, du cordon qui abreuve et de la tétée qui apaise.
Œdipe au pays du camelbag, l’occasion de rappeler comme nous les français, maîtrisons la langue de Shakespeare jusqu’à plus soif. Surtout s’il s’agit de chanter l’amour.
Œdipe is your love, is your love, Œdipe is your love.