En février 2018, Théo Giacometti embarquera sur le Manguier pour un mois de voyage immobile au Groenland. À bord de l’ancien remorqueur de la Marine Nationale, pris dans les glaces, le photographe vivra au rythme de la nuit polaire. Aux côtés de scientifiques du CNRS et d’artistes, il tentera de capter les bouleversements d’une région chahutée par les changements climatiques. Alpine Mag est partenaire de ce projet et donne la parole au jeune photographe de Barcelonnette, également doué avec les mots.

“Longtemps je t’ai cherché,
Nuit de la nuit perdue”.
L. Brauquier

Alors que l’hiver s’installe entre les cimes de nos montagnes et que la terre s’endort pour quelques mois, le grand froid a depuis longtemps regagné son territoire éternel, au coeur de la plus grande île du monde.

Si nous souffrons ici de nos courtes journées de décembre, immobilisés dès la fin d’après-midi par la tombée de la nuit, il est pourtant des contrées où le soleil n’apparait que quelques heures, caressant à peine le fond des vallées, ne laissant à la glace aucune chance de se réchauffer.

Terre sauvage par essence et promesse d’aventures uniques, le Groenland s’endort petit à petit sous la nuit polaire. Voilà donc mes pensées qui s’agitent en rêvant au Kalaallit Nunaat, terre Inuit, pays de glace et de roches. J’embarque en janvier pour un mois au Groenland. Je me le répète souvent le matin, pour essayer d’y croire. Je pars au Groenland.

J’ai parcouru les chemins et les vallées alpines et appris à lire la poésie des grands espaces, à la recherche du silence. J’ai marché plus de 200 km en Norvège, à travers la toundra enneigée, avec une tente, un réchaud et un ami. J’ai traversé la forêt primaire du Kocevski Rog, en Slovénie, à la rencontre des ours sauvages, en tremblant dans mon duvet à chaque bruissement nocturne. J’ai suivi des troupeaux de rennes en Laponie, sous le soleil de minuit. Je suis un marcheur, un vagabond. J’aime découvrir un nouveau monde derrière chaque crête et choisir chaque soir où installer mon abri. Pourquoi s’emprisonner alors ?

Ici, c’est autre chose qui se joue pour moi, c’est le voyage immobile. Je veux découvrir la vie à bord d’un bateau endormi, comme Sylvain Tesson dans sa cabane en Sibérie, et le quotidien en équipage, expérience tout à fait nouvelle pour moi. Vivre le temps qui passe et qui ne se préoccupe pas de la prochaine destination. Je veux apprendre à connaitre chaque ligne de la glace qui m’entoure, chaque dessin bleuté et chaque reflet d’argent. Comme créer un quotidien, mais dans l’aventure. Comme vivre un voyage pour ne plus bouger, enfin. Je veux admirer dans le ciel nocturne la danse ensorcelante des aurores et assis sur le bastingage, écouter la lumière rose qui baigne la glace à perte de vue. Je veux m’étonner chaque jour de voir le soleil mourir aussitôt après sa naissance. Je veux rencontrer les femmes et les hommes qui vivent ainsi depuis des temps immémoriaux, bravant chaque jours des éléments impétueux de l’Inlandsis. Je veux voir, écouter, sentir. Raconter les étendues vierges, et le silence assourdissant du grand Nord, loin des cités bruyantes et des cris télévisés.
À l’ère du tout immédiat, la banquise, l’océan et la glace me rappelleront ainsi l’ordre des choses, la lenteur, le temps nécessaire à l’accomplissement d’évènements qui nous dépassent, la fragilité, et la liberté absolue que nul ne saurait conquérir sans souffrance.

Raconter les étendues vierges, et le silence assourdissant du grand Nord, loin des cités bruyantes et des cris télévisés.

Plus d’infos et un coup de main éventuel : www.kisskissbankbank.com/artistes-en-arctique-photoreportage