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Après des décennies où elles étaient (trop) rares, les femmes sont de plus en plus nombreuses en montagne. Et pourtant elles sont encore minoritaires dans la pratique de l’alpinisme. Y a-t il un besoin de changer les regards ? Est-ce une simple affaire de sensibilisation ? Surtout, qu’en pensent les femmes ? Éléments de réponse avec Zoe Hart, Tanya Naville, Marion Poitevin et Liv Sansoz.

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es femmes alpinistes, capables et sportives ne manquent pas dans le milieu mais elles manquent encore de visibilité; leurs prouesses souvent masquées par celles des hommes. L’alpinisme, à l’origine une pratique très masculine, se féminise bien que les femmes demeurent toujours minoritaires et souvent relayées au rôle de « secondes de cordée ». En montagne, les femmes ont longtemps été victimes d’une dynamique largement masculine et traditionaliste. En 2017, à l’école nationale de ski et d’alpinisme (ENSA) six femmes ont décroché le diplôme de guides de haute montagne. Aujourd’hui, elles sont une trentaine en France, sur 1800 professionnels. Certain(e)s pensent que les femmes sont leurs propres ennemies, trop discrètes pour réussir à s’imposer, victime de leur manque de confiance en soi. C’est pourquoi des formations non mixtes sont apparues pour donner l’envie et surtout la possibilité aux passionnées de se lancer. Parmi les initiatives qui ont vu le jour, citons Girls to the Top lancé en 2013 et plus récemment Lead the climb en 2018, des formations féminines qui incitent les femmes à grimper, marcher, skier entre elles, prendre confiance et gagner en autonomie. Les clubs 100% féminins continuent de se développer, notamment au sein de la FFCAM avec le nouveau CAF Girls Grand Est.

Le GAF74 non loin du Couvercle, de g. à d. Marina Launay, Ioana Radulescu, Léa Burnier, Cindy Morand, Sarah Mouchet, Tanya Naville. © GAF74/Julia Virat..

La pratique féminine est en train de bouger. Les femmes en montagne éclairent d’une nouvelle lumière l’alpinisme, jusqu’aux Piolets d’Or récemment. Il n’est plus rare aujourd’hui de retrouver des femmes guides encadrantes ou bien des passionnées premières de cordée. Leur inclusion dans le milieu alpin professionnel apporte une vague de nouveauté mais pas seulement. On peut y déceler (ou même souhaiter) un changement de paradigme quant au regard que l’on pose sur les alpinistes et à la pratique elle-même. Une pratique de l’alpinisme qui, abandonnant les scories de la pratique masculine – prise de risque et ordalie – se moderniserait en se féminisant. État des lieux 2018 par les premières concernées.

Les cordées 100% féminines

Tanya Naville est responsable des groupes féminins Rhône-Alpes et Haute Savoie de la FFCAM, notamment des groupes du GFHM (Groupe Féminin de Haute Montagne, du comité régional FFCAM Auvergne Rhône Alpes) et du GAF74 (Groupe d’Alpinisme Féminin, du comité départemental FFCAM Haute-Savoie). Il s’agit de clubs non mixtes ayant pour but d’organiser des week-end formation et apprentissage de l’autonomie en montagne. Tanya a créé un blog afin de faire entendre sa voix sans attendre qu’un média ne s’intéresse à sa cause. Les sports dits plus masculins intéressent de plus en plus les femmes prêtes à se lancer pour y trouver leur place. D’après Tanya, « la pratique féminine est en train de bouger grâce à la médiatisation qu’en font que les gens et la visibilité qu’on leur donne – il y a une volonté de s’améliorer là-dessus ». L’enjeu de la féminisation dans divers milieux professionnels est un fait avéré non seulement en général mais aussi dans le petit monde alpiniste. L’accès aux postes de prestige se débloque pour les femmes petit à petit, « c’est un fait sociétal que les femmes aient moins de représentation médiatique ; le simple fait que les pratiquantes sont moins nombreuses que les pratiquants insinue que nous ne pouvons pas envisager une égalité parfaite ». Au sujet des femmes, on effectue une sorte de discrimination positive car les femmes sont une minorité, « je ne dis pas que les hommes sont tous des gros machos, mais il y a des non-dits, et un manque de communication – les filles n’osent pas, les garçons ne proposent pas » explique Tanya. « Un exemple ? Une femme qui appelle pour prendre renseignement à un refuge, on lui répondra certainement de voir avec le guide. Certains automatismes regrettables traînent mais pas qu’en montagne, c’est une dynamique largement sociétale. » Tanya différencie deux axes qui découlent de la société : « d’abord les femmes ont tendance à moins parler de leurs exploits, les hommes ont plus de facilité à raconter, on sait rarement ce que font les femmes… mais du coup il apparaît une sorte de cercle vicieux, moins on en parle moins on en aura, moins il y aura de reconnaissance professionnelle ».

Je ne dis pas que les hommes sont tous machos, mais il y a des non-dits, et un manque de communication.

Tanya Naville. © Collection T. Naville.

Effet boule de neige ?

Nous gardons en tête une des grandes figures féminines de son époque, qui a su s’immiscer dans un monde encore trop masculin – Catherine Destivelle. La représentation des femmes est un enjeu qui se créer dès plus le jeune âge, la mixité qu’on peut avoir chez les enfants se perd rapidement à l’adolescence et les âges supérieurs. Pour les femmes, la montagne signifie parfois la difficulté de pratiquer, de trouver des clubs, d’accomplir une formation pour développer sa pratique. L’apparition de nouveaux groupes de cordées féminines tentent de rééquilibrer la balance. « Il faut qu’on forme, mais on ne forme qu’un tout petit peu de femmes ». L’important c’est l’accès aux formations : les clubs alpins essayent de prôner la mixité, partager la passion pour la montagne au-delà des genres, « il y a des choses à essayer de dépoussiérer ». Cependant, on voit que sans initiatives, et sans discrimination positive, les femmes restent à l’écart : « la clé pour un gain d’autonomie chez les femmes sont les cordées féminines – il s’agit de maîtriser et minimiser la part de risque, une étape pour leur permettre de s’épanouir en montagne ». La formation féminine symbolise une marche, un encouragement – « travailler sa confiance en soi pour proposer et oser passer en tête ». Ces clubs ne sont finalement qu’une étape pour gagner en assurance pour après retourner vers la pratique mixte, « l’intégration de plus de femmes ne pourra que provoquer un effet boule de neige ! »

La clé pour un gain d’autonomie chez les femmes, c’est les cordées 100% féminines.

Quand on lui pose la question du marketing, Tanya est dubitative, les ambassadeurs sont encore principalement masculins, même s’il y a de plus en plus la volonté d’avoir une communication soucieuse des sportives comme The North Face avec leur campagne She moves mountain. Les solutions sont de longue haleine mais commencent à se développer de manière certaine. « Mon rêve en fait c’est qu’on ne parle plus de dossier féminin, que quand j’ouvre un magazine de montagne je tombe aussi bien sur une performance féminine qu’une performance masculine » témoigne Tanya, qui conclut : « on entend tout le temps des propos un peu paternalistes dans la montagne, mais on n’est pas opprimées non plus. Le GFHM par exemple, on en parle depuis peu, des initiatives existent mais ça a été difficile de communiquer dessus mais plus on en parlera, plus on pourra faire bouger les choses ». En France, les initiatives passent désormais par les clubs, FFCAM en tête. Et la visibilité et les échanges sur les réseaux sociaux font le reste.

Mon rêve en fait c’est qu’on ne parle plus de dossier féminin dans les médias.

En cascade de glace, une pratique peu féminisée et qui ouvre pourtant les portes de l’autonomie en haute-montagne. De g. à d. Charlotte Allard , Christine Messié, Tanya Naville , Chloé Bernard Granger, Léo Wattebled, Cinzia Morbiducci. © GFHM/ Aurélien Vaissière.

Le plafond de verre

Marion Poitevin est la première femme au sein du groupe militaire de haute-montagne, les alpinistes d’élite de l’armée française, première institutrice à l’École militaire de haute montagne à Chamonix, première femme secouriste en montagne des CRS, première instructrice au Centre national d’entrainement à l’alpinisme et au ski de la police. Marion admet qu’elle a « vécu un vrai plafond de verre. Souvent dans les annonces professionnelles en milieu montagne on cherche ‘UN’ alpiniste – Les femmes n’envisagent même pas de se présenter. Il faut trouver le moyen de bousculer tout ça un peu plus ». La féminisation, par souci d’égalité et de représentation est un phénomène sociétal pas seulement dans le microcosme de la montagne. La socialisation primaire différencie déjà les comportements que l’on peut avoir entre les filles et les garçons, « culturellement on ne parle pas de la même façon aux filles qu’aux garçons, la socialisation se fait très jeune mais dans tous les domaines ». Le problème est ancré, « à nous de déconstruire les constructions sociales, c’est comme comme l’écologie, des changements de fond qui vont faire la différence dans ses milieux, ça avance tout doucement mais ça avance ». D’après Marion, il faut opérer la sensibilisation à l’égalité des sexes de manière générale, « que ça parle à tout le monde, que tout le monde, alpiniste ou non se sente concerné. » Les réseaux sociaux sont importants dans la transmission d’information, plus rapide et efficace que les médias traditionnels, comme Tanya, Marion Poitevin vante l’autonomie qu’accorde les nouveaux modèles de communication : « on peut faire notre propre communication, pas besoin d’attendre qu’un journaliste s’intéresse à nous ! ». Pour Marion, il s’agit de traiter le problème structurel, le problème de fond, « nous sommes tous tellement formatées que nous passons à coté de certaines choses – et la féminisation passe par la visibilité et la médiatisation » conclut-elle.

Il faut que ça parle à tout le monde, que tout le monde se sente concerné, alpiniste ou non.

Marion Poitevin. © Nacho Grez.

Une culture du risque moins présente

Liv Sansoz vient de boucler l’ascension des 82 sommets de plus de 4000m, elle est ancienne championne d’escalade et alpiniste de haut niveau. Elle est sensible aux prouesses des femmes dans la montagne mais relativise, « c’est hyper inspirant quel que soit le genre, chouette quand c’est des femmes sur des projets féministes, c’est plus rare ». La montagne pour Liv est une passion, en bas de la montagne, qu’importe si tu es homme ou femmes, « les femmes fortes en montagne, il en manque – des grandes figures inspirantes anciennes et modernes bien sûr ».  « Une femme est tout aussi capable qu’un homme et surtout en escalade on le voit très bien, il peu de différences de niveau. Les femmes sont moins présentes sur le terrain en montagne. » La présence de la femme dans le milieu alpin modifie peut-être légèrement le paradigme de l’alpinisme : « la culture du risque, un aspect important dans la montagne – est moins présente. Les femmes ne se mettent pas en danger à tout prix, elles rationnalisent le coût de se mettre en danger ». Les femmes sont plus précautionneuses, plus mesurées dans leurs décisions que les hommes : « facteur de structure ou de génétique ? Au final c’est qu’une montagne, ça ne vaut pas forcément de vivre quelque chose de dramatique ! ». Liv Sansoz insiste qu’on parle de généralité, « certaines femmes agissent certainement différemment, il s’agit aussi de suivre son instinct, puis les dangers en montagne ne sont pas toujours contrôlables ». Les groupes de formations féminines entrainent un bel engouement, « il y a un aspect confiance en soi très intéressant, ce sont des bonnes initiatives qui existent depuis longtemps aux États-Unis ». Pour Liv, l’encouragement des femmes est essentiel mais elle tient à le dire, « le sujet hommes/femmes en montagne est un peu pénible finalement ». Elle met en garde, « attention à ne pas trop en faire, on dessert presque la condition des femmes, comme si c’était extraordinaire que les femmes aillent en montagne ! A partir du moment où, en tant que femmes, on fait de la montagne ni pour prouver quelque chose ni pour titiller l’ego des hommes ; dès lors ce n’est plus un problème, on assume notre statut ». Liv espère (aussi) un effet boule de neige, « c’est juste une question de temps, sur une chronologie plus ou moins longue, même il ne faut pas s’attendre à un changement radical du jour au lendemain ».

On dessert presque la cause des femmes, comme si c’était extraordinaire que les femmes aillent en montagne !

Liv Sansoz, janvier 2018. © Jocelyn Chavy

Le rôle potentiel des hommes

Zoe Hart est une alpiniste de culture américaine. Elle est installée depuis un certain temps à Chamonix avec son mari et ses enfants, et elle est la directrice du Chamonix Adventure Festival. Elle est la quatrième femme américaine à avoir obtenu son diplôme de guide de haute montagne UIAGM/IFMGA (International Federation of Mountain Guides Associations), l’équivalent du diplôme délivré par l’ENSA où elle donne des cours en tant que professeur-guide. D’après Zoe Hart, il est plus facile d’accéder à la culture de guide en Amérique du Nord en tant que femme, « les gens ne questionnent pas autant ta réussite, ça ne dépend pas de ton genre mais vraiment de ce dont tu es capable d’accomplir ». Zoe rejoint la pensée de Liv Sansoz – quel que soit le sexe, ce qui compte, c’est la compréhension de la montagne. À propos de la féminisation, elle tempère : « nous devons et nous pouvons donner l’espace au combat de féminisation pour faire en sorte que les relations soient garanties d’égal à égal. En France, en tant que femme étrangère, c’était pour moi parfois difficile d’être prise au sérieux. Il demeures des injustices, mais en fin de compte, on ne peut pas toujours tout reprocher aux autres, il faut se prendre en main ». La question des femmes en montagne attise les esprits : « au sein de la communauté, la question du genre est de plus en plus populaire. On a tendance à questionner ce que ça veut dire d’être une femme en montagne, à différents moments de sa vie, la conciliation entre le domaine professionnel et le domaine privé » explique Zoé, qui est mère de deux enfants. En ce qui concerne les initiatives de formation féminine, Zoe est ravie de voir l’implication croissante des femmes : « c’est une étape formidable qui permet l’émancipation, l’autonomie et la communication dans le milieu alpin. J’ai la chance de faire partie d’un changement si puissant – partager ma passion pour encourager les femmes autour de moi, cela mérite de mener quelques batailles. À mon avis, il est essentiel de donner de la visibilité aux femmes, qu’elles donnent sens à leur carrière, qu’elles montrent qu’il est possible d’être à la fois mère de famille et guide de montagne sans faire de concessions injustes. Je pense même que les hommes promoteurs de l’universalisme en montagne sont d’autant plus convaincants. Par exemple, François Marsigny, le patron du département Alpinisme à l’ENSA, valorise les intérêts et le mérite des femmes au sein de l’institution. Ce qui compte c’est d’être à l’aise en montagne que l’on soit homme ou femme « .

Je pense que les hommes promoteurs de l’universalisme et de l’égalité en montagne sont d’autant plus convaincants.

Zoe Hart, une américaine à Chamonix. © Collection Hart.

Les témoignages de ces femmes « au sommet » peuvent interroger. Les groupes non mixtes, les discriminations positives, les articles de presse focalisant parfois trop sur la réussite féminine et non sur la réussite en elle-même, ne sont-ils pas au contraire la révélation du chemin qu’il reste à parcourir ? Si la place des femmes dans le monde semble plus évidente de jour en jour, il est encore nécessaire pour elles de se battre pour leur légitimité. Il semble désormais primordial d’arriver à dépasser la nécessité de choisir les femmes car elles sont femmes en parvenant à valoriser le talent en montagne quelque soit le sexe. À suivre !

Femmes du GFHM : de g. à d. Elsa Riche, Charlotte Allard, Séverine Stemmer , Chloé Bernard-Granger © GFHM.