fbpx
@

Partir en montagne comme on déambule, sans buts définis, serait-ce une joie qu’on oublie trop souvent ? Heureusement, il nous reste Sean Villanueva O’Driscoll et Nico Favresse  pour nous rappeler aux plaisirs du vagabondage d’altitude. Une balade en Patagonie faussement nonchalante : le célèbre duo belge n’a pas chômé et revient avec un triplé d’ascensions inédites, deux premières et une répétition en libre. La parole est à Sean Villanueva.

C’est quoi votre projet en montagne ? Les gens ne semblaient pas satisfaits quand on leur répondait qu’on n’en avait pas. “Ah, c’est un secret ? C’est ça?” C’est aussi étrange que ça de ne pas avoir de projet spécifique ? D’aller en montagne au feeling ? Il me semble que c’est devenu tellement à la mode d’avoir un gros projet et de se concentrer à fond dessus. Parfois ça permet d’être bien préparé et de réussir de gros objectifs. Mais tu perds beaucoup de flexibilité par rapport aux conditions, et tu perds une part d’inconnu, d’aventure et d’intuition. Souvent, pour Nico et moi, nos meilleurs moments en montagne sont quand on part sans objectifs, sans attentes, sans espérances. On part juste pour profiter du moment, pour faire le prochain pas, le prochain mouvement, “le sommet” loin de nos pensées, sans importance. On va là haut pour vivre un bon moment.

 

“El FLECHAZO”  

Pilier Sud-Est de l’Aiguille Standhardt (850m, 7b, M3, WI5+, dont 600 m nouveaux)

Après une petite visite chez Rolo Garibotti, auteur du topo et gourou du massif à El Chaltén, on part pour la marche d’approche avec cinq potentielles idées d’ascensions. Pour finir, on a fait autre chose. En marchant sur le glacier, Nico a repéré une belle ligne sur le Cerro Standhardt, propre, sèche, sans givre. “On a qu’à essayer ça ! ” Comme c’est souvent le cas, on n’a pas trop étudié la ligne. Faut y allez, on verra bien sur place.  

Notre ami Roger Schaeli nous avait prêté les nouveaux portaledges gonflables ultra-légers de G7, avec un poids de 3-4 kg pour deux personnes, la tente comprise. Cela nous offrait une flexibilité énorme. On restait relativement légers avec l’avantage de pouvoir installer un bivouac peu importe où on était. Pas besoin de se tracasser pour trouver et rejoindre une vire avant la tombée de la nuit. 

Pierre, papier, ciseaux et c’est moi qui suis parti dans la première longueur, où je me suis vite rendu compte que ça allait être plus difficile qu’imaginé… Un bombé suivi d’une traversée en dalle sans protections pour rejoindre le début du système de fissures qu’on avait repéré. Avec le poids de tout le matériel, de mon appareil photo et de mes vêtements chauds, je me lance dans un beau combat sans arriver à déchiffrer le passage en dalle. Quelques chutes plus tard, je continue pour rejoindre une vire où je peux faire un relais et je redescends pour enchaîner la longueur mais en la prenant plus au sérieux, et sans tout le poids superflu. On avait peut-être l’air con, à taper des essais dans la première longueur sur une ouverture d’une paroi de 800 m, mais on aime jouer le jeu du défi avec l’escalade libre, nos portaledges G7 et 3 jours de nourriture. Et puis, on avait pas d’objectif spécifique à atteindre pour la journée. 

Tout d’un coup, Nico s’est jeté a l’aveugle derrière un coin de rocher invisible et par miracle, il est resté accroché à un bac !
J’étais désespéré”, m’a t’il dit une fois au relais.

Les rampes de l’Aiguille Standhart. ©Nico Favresse/Sean Villanueva

Splitter de folie sur le pilier d’El Flechazo. ©Nico Favresse/Sean Villanueva

Fissures et célébrations

Dans une fissure déversante et humide à la sixième longueur, c’est au tour de Nico de livrer bataille. Les coudes bien hauts, il lâchait par instants des cris accablés, et je l’encourageais comme je pouvais alors que la chute semblait certaine. Tout d’un coup, il s’est jeté a l’aveugle derrière le coin de la paroi, à droite, et comme par miracle, il est resté accroché à un bac! En suivant en second, j’étais stupéfait par la façon dont il avait pu imaginer ce jeté sur une prise cachée! “ J’étais désespéré”, m’a-t-il répondu. Les portaledges ont été bien pratiques, nous permettant de dormir en pleine paroi dans le vide total ! Quel bonheur.

Le lendemain, c’était mon anniversaire. Comme cadeau, Nico m’a offert une belle fissure déversante coupée au couteau. Malheureusement je me suis vite rendu compte qu’elle nécessitait une série de camalot taille#4 pour venir à bout de ses 35 mètres de haut. Avec un unique taille #4 et des sections de fissures difficiles en offwidth, je n’ai pas réussi à engager. Ça doit être l’âge. Plus jeune, je l’aurais sûrement fait, 35 mètres d’escalade difficile sur une seule protection, mais là je ne l’ai pas senti… J’ai donc désescaladé, je me suis excusé auprès de Nico pour ne pas avoir accepté son cadeau d’anniversaire et j’ai trouvé une variante pour contourner la fissure taille #4 … 

Le soir, on a installé les portaledges en-dessous de la cheminée de “Exocet” (500 m, WI5, 5+). Là on a bien fait la fête avec un petit repas lyophilisé. “Tu peux me passer ton briquet ?” m’a demandé Nico. “Il est où le tien ?”, lui ai-je aboyé. C’est important qu’on ait chacun notre briquet car si on les perd, on ne peut pas faire de l’eau et on ne peut pas manger. “Il doit être dans le fond de mon sac” m’a t’il répondu, pour ensuite sortir de sa cachette un gâteau sans gluten avec bougie allumée en chantant bon anniversaire! 

« El Flechazo », la flèche de Cupidon pour aller à l’encontre des noms de missiles des autres voies.

Nico sur le fil d’El Flechazo © Sean Villanueva / Nico Favresse

Balcon avec vue pour Nico Favresse sur la Flechazo.
©Sean Villanueva

Fissures rectilignes sur la Flechazo.
©Sean Villanueva

On s’est réveillé au milieu de la nuit pour terminer dans “Exocet” avec une cheminée de glace. Avec seulement 5 broches à glaces, il fallait être économe. À 10 m au-dessus de ma dernière broche à glace, je pouvais m’attendre à une chute potentielle de 20 m, en tombant de surcroît sur Nico installé sur la vire, avec des pointes tranchantes attachées à mes mains et mes pieds. À éviter! Au moment où je réussis à sortir mon piolet droit, mon piolet gauche lâche prise, et je me retrouve en train de tomber en arrière avec mes deux piolets décrochés ! En criant, j’ai tendu mon bras droit et mon piolet droit c’est ré-accroché exactement là où je l’avais sorti!  “Tu es presque tombé là ?” m’a demandé Nico. À partir de là je me suis assuré que mes piolets était bien mis ! 

Étant les premiers de la saison à tenter le champignon de glace sommital du Standhardt, c’était à nous de l’ouvrir. Il est vrai que le champignon du Standhardt est bien plus petit que celui du Egger ou du Cerro Torre, mais pour nous, ça n’en était pas moins excitant de creuser dans le givre et la neige verticale. C’était à se demander si le petit bout sommital n’allait pas tomber. “Crème glacée à volonté pour mon anniversaire !” ai-je crié au sommet. 

Nous avons nommé la voie “El Flechazo”, la flèche de Cupidon en espagnol, pour contrer les noms de missiles des autres voies dans la face (Exocet, Tomahawk). L’amour en tant qu’anti-missile pour ainsi dire. Certains pensaient qu’on insinuait que la flèche de Cupidon provoquait bien plus de dégâts que n’importe quel missile… Peu importe la façon dont on voit la chose, “El Flechazo” est de toutes façons plus puissante. 

Sean engage dans Historia interminable.
©Nico Favresse

Granit de rêve dans Historia Interminable.
©Nico Favresse / Sean Villanueva 

Petit déj’ devant le Cerro Torre. ©Nico Favresse / Sean Villanueva

“HISTORIA INTERMINABLE” 

Aiguille Poincenot, face Sud, 800m, 6c, première répétition en libre

 

Sur des photos, on avait imaginé une ligne sur la face sud de l’Aiguille Poincenot, mais après la longue marche d’approche, arrivés au col Susat au pied de la paroi, les fissures semblaient fermées, la ligne beaucoup moins évidente et entre nos jambes, nos ballons de foot sur-dimensionnés se sont vite dégonflés à la taille de petits-pois secs. “Avec nos trois pitons, on ne va pas aller bien loin…” Après un certain temps de contemplation, on s’est dirigé vers la ligne évidente la plus proche : “Historia Interminable”, une ligne espagnole ouverte en 1989, non-répétée et non-libérée. La paroi était bien raide, offrant des belles fissures larges. 

Nico s’est mis un combat mémorable de deux heures dans une fissure en offwidth de 60 mètres. Au crux, avec un seul camelot #6, ouvert jusqu’au bout, la lutte était vilaine et acharnée. Avec une protection douteuse, tu veux absolument éviter la chute, ce qui rend l’escalade plus difficile dans ce style méconnu. Néanmoins, Nico est arrivé au bout, mais pas avec ses deux genoux entiers, ouverts suite aux coincements, et le pantalon coloré de sang. Pendant une semaine il s’est plaint que ses genoux collaient à son pantalon et à son sac de couchage. Fièrement, il insistait pour montrer l’état de ses rotules à tous ceux qui nous demandaient des infos sur notre sortie. Je me faisais un malin plaisir de rajouter que c’était la preuve d’une mauvaise technique en montrant mes genoux encore lisses comme une peau de bébé! Néanmoins, il est vrai qu’en second, ce n’est pas la même guerre qu’en tête. 

Sans les portaledges G7 gonflables cette fois, à la tombée de la nuit, on sentait la pression de devoir trouver une vire pour dormir. Heureusement, on en a trouvé une belle en neige juste au bon moment et on a pu creuser notre nid. Le lendemain matin, on a dévié de la ligne et on a grimpé quelques longueurs sur du terrain vierge avant d’arriver sur du terrain plus facile jusqu’au sommet. Enfin, on a eu un dernier petit contre-temps car on est arrivé sur le sommet Ouest, moins haut que le vrai sommet. On a donc dû désescalader une longueur et demie pour remonter et enfin rejoindre la cime !

Approche de l’Aiguille Poincenot. ©Nico Favresse / Sean Villanueva

Beggars Banquet, sous le passage-clé. ©Sean Villanueva / Nico Favresse 

“BEGGARS BANQUET” 

Aiguille Poincenot, face Est, 400m, 7a, ouverture

En général, les marches d’approches depuis le village d’El Chaltèn jusqu’aux différents camps avancés sont de 6-7 heures. En début de saison, on avait choisi Niponino comme camp avancé et pour ne pas toujours devoir faire des allers-retours chargés comme des mules, on avait opté pour laisser notre matos là. Par contre, cela nous interdisait de fait de changer de vallée. La prochaine fenêtre météo était courte et assez venteuse. Une face Est, protégée du vent, nous semblait un choix stratégique. Mais dans la vallée de Niponino, les faces Est étaient couvertes de givre… On avait repéré une ligne sur la face Est de Poincenot, pas du tout accessible par la même marche d’approche. Avec seulement nos chaussons et nos sacs à magnésie, on se sentait assez nus ! Mais heureusement, on pouvait compter sur la communauté d’El Chaltèn et la générosité sans limites des grimpeurs ! À gauche et à droite, nous avons recueilli cordes, matos d’escalade, baudriers, sacs de couchages, tente, matelas, réchaud…

Je me suis fait la réflexion qu’un grand friend avec des crampons soudés dessus aurait pu être pratique comme protection.

On a enfin pu commencer sur la rampe Whillans-Cochrane, pour ensuite rejoindre une ligne évidente juste à gauche de “Patagonicos Desesperados”. Nous avons été accueillis par des cheminées dégoulinantes et glacées. Je me suis fait la réflexion qu’un grand friend avec des crampons soudés dessus aurait pu être pratique comme protection. À deux reprises, nous avons dû utiliser un piolet pour faire un rétablissement au-dessus d’un petit toit. Il y avait certaines sections où nous nous sommes aventurés sur les dalles pour éviter cette cage d’ascenseur glacée. L’escalade était intense avec beaucoup de fissures larges. C’était une journée très venteuse, et peu de grimpeurs ont réussi à grimper ce jour là. Mais comme prévu, nous étions bien protégés du fameux vent patagon. Nico a fait un relais 5 mètres en-dessous du sommet, à un endroit encore protégé d’où nous avons lancé l’assaut pour toucher la cime. Il peut être difficile d’imaginer la force du vent patagon si on ne l’a jamais vécu!

C’était super mais je ne sais pas si ça va être un instant classe” m’a déclaré Nico une fois arrivés au sommet… Nous avons nommé la voie “Beggars Banquet” (Banquet de mendiants) d’après l’album des Rolling Stones, et pour remercier nos amis généreux d’El Chaltèn, sans qui il aurait été impossible de tenter cette ligne. 

Une cordée heureuse au sommet de l’Aiguille Standhart. ©Nico Favresse/Sean Villanueva

Copy link