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On apprend peu par la victoire, mais beaucoup par la défaite. Simon Valque et Vincent Oliva, lauréats des Bourses Expé 2018, ont voulu poser leurs spatules sur le mystérieux Spantik, 7027 m, au Pakistan. Météo capricieuse et neige instable ont été plus forts que les hommes. Ils en reviennent pourtant grandis.

Pas facile de parler d’une expédition lorsque l’on à même pas tenté (et à peine aperçu) le sommet … Pourtant, en y regardant de plus près, l’échec en expédition est un thème passionnant ! Et je dois dire qu’en la matière, nous avons subi de nombreuses déconvenues durant ce mois de mai, particulièrement agité, en plus de l’arrivée tardive de l’hiver. Ce fut pourtant une expérience particulièrement enrichissante sur de nombreux aspects : rencontre avec un peuple d’une incroyable gentillesse, des paysages superbes, de belles rencontres au camp de base du Spantik … Retour sur un mois au cœur du Karakorum.

©SpantX

Le long chemin du camp de base

On arrive le 2 mai à Islamabad avec Simon, sous une chaleur étouffante. Après avoir rencontré Ishaq (le responsable de notre agence) on passe la nuit dans l’aéroport pour redécoller le lendemain pour Skardu. Alors que nous attendons l’avion, on apprend que celui-ci est annulé à cause de la météo ! Celle-ci n’est  guère encourageante pour les 3-4 prochains jours. Plutôt que d’attendre un hypothétique vol, nous irons donc à Skardu en voiture. Au lieu d’1 heure de vol, nous sommes quittes pour 30 heures de voiture sur la Karakorum Highway, puis sur les routes scabreuses de Skardu ! Au moins on verra du pays. On arrive à Skardu bien fatigués et l’équipe est au complet. Nous partageons le permis avec 4 autres personnes, à savoir : Yannick Graziani, himalayiste chevronné, Hélias Millerioux également himalayiste de talent et leurs amis Zoe et Peter. C’est l’agence d’expédition qui nous a dit que le Spantik avait déjà été tenté par Yannick. En l’appelant pour collecter des infos, il nous fait savoir qu’il est aussi motivé pour y aller. Nous voici bien entourés ! Vu qu’on a pris un jour de retard on enchaîne directement le lendemain le trajet Skardu-Arandu qui sera le lieu de départ de notre trek d’approche. C’est parti pour 7-8 heures de trajet en jeep sur des pistes parfois impressionnantes. Les pilotes sont dignes d’un Sébastien Loeb au top de sa forme ! Arrivée à Arandu, petit village au bout du monde situé au pied du Chogo Lungma glacier. On rencontre les villageois et les porteurs qui sont super accueillants et bien éloignés de nos modes de vie d’occidentaux.
Les trois jours de trek se dérouleront sous la pluie, puis la neige… L’équipe va bien, même si pour ma part quelques petits soucis digestifs compliquent un peu la marche d’approche. Les porteurs font un travail incroyable, notamment le dernier jour ou nous partons à ski alors qu’ils doivent brasser dans la neige jusqu’aux genoux avec des charges de 25 kg… Le style alpin c’est bien beau, mais sans porteurs les expéditions, mêmes légères, n’irait pas bien loin !
Avec toute cette neige nous devons placer notre camp de base relativement loin du Spantik, à 18 km environ… Situé à 3900 m environ, l’environnement est exceptionnel et on a l’impression d’être loin de tout. La météo prévoit même une fenêtre de 3-4 jours de beau temps : ça va peut-être dérouler un peu plus !

Le camp de base, perdu dans la montagne. ©SpantX

L’acclimatation : tout va bien, tout va mal !

Le lendemain de notre arrivée au camp de base, le temps est radieux. Avec Simon et Peter on décide d’aller skier au-dessus du camp dans une vallée. De leur côté Yannick et Hélias prospectent dans une vallée plus proche du Spantik avec comme idée : trouver un endroit chouette pour l’acclimatation ! Avec Simon nous trouvons une vallée avec un potentiel intéressant (sommet à 5500-5700m) et surtout, on fait nos premiers virages ! Quelle joie de skier après une semaine de trajet pour rejoindre le camp de base ! Premier constat aussi : beaucoup de plaques visibles et une amplitude thermique vraiment forte.

Beauté des montagnes durant la phase d’acclimatation. ©SpantX

Du 9 au 11 Mai nous partons donc dans la vallée en amont du camp de base pour nous acclimater. On monte à 4800 m pour poser le premier camp. L’expérience de Yannick et Hélias est très enrichissante pour s’acclimater dans de bonnes conditions. Objectif : faire 2 nuits à 4800 et une nuit à 5200 m. Et surtout, s’économiser au maximum. C’est assez frustrant car il y a plein de pentes et de sommets partout qui nous font envie, mais soit on risque d’échouer, soit de se « cramer » pour la suite. Pratiquer l’himalayisme, c’est tout sauf consommer la montagne comme on le fait dans les Alpes.
Le 10 mai il fait beau et nous quittons le camp pour tenter un sommet à 5500 mètres. Remontée de couloir, arête esthétique, sommet puis joli couloir : bref le rêve. On part avec Simon tandis que Yannick, Peter et Zoe partent pour le même sommet par un itinéraire plus abordable. Hélias part seul sur un sommet plus haut étant déjà acclimaté.

En quelques secondes, on passe de l’euphorie à la catastrophe,
dans un endroit bien trop reculé.

L’altitude se fait sentir mais avec Simon on se sent bien. Au fur et à mesure de notre ascension on observe de plus en plus de départ de plaque et une neige parfois un peu douteuse entre plaque et neige de printemps bien stable. Alors que je débouche sur l’arête terminale, Simon, juste derrière moi, déclenche une plaque et part dans une avalanche sur 300 mètres de dénivelé dans une pente à 45°… En quelques secondes, on passe de l’euphorie de l’arrivée au sommet à la catastrophe, dans un endroit bien trop reculé. Simon voit la mort de près. Pour moi, c’est une grosse mais courte frayeur. Rapidement je vois Simon en bas de la pente puis une ou deux minutes après il se relève pour se mettre hors de danger. Heureusement car une seconde avalanche déclenchée par le groupe de Yannick arrive dans sa direction. Rapidement je descends la face et retrouve mon pote : il n’a quasiment rien physiquement. Solide le garçon ! Par contre son moral est bien affecté et il doit redescendre au camp de base pour soigner ses plaies superficielles. Hélias se proposera de l’accompagner tandis que nous remonterons chercher le matériel perdu dans l’avalanche. Dans la liste du matériel manquant, le DVA en fait partie… Une nuit de plus à 5100 m avec le reste de l’équipe, puis c’est le retour au camp de base dans le mauvais temps.

Vue de l’avalanche sur le sommet à 5500 mètres où Simon a fait son record de vitesse. ©SpantX

L’échec : un mal bien connu en Himalaya

Les prévisions météo de notre routeur ne sont pas bonnes et nous indiquent un temps neigeux et perturbé pendant 10 jours. Un anticyclone se profilerait pour le 20-22 mai ce qui parait vraiment court pour tenter le Spantik. Qui plus est, il sera difficile de s’acclimater davantage et il faudra probablement laisser passer quelques jours de beau pour que les conditions nivologiques s’améliorent. Simon est bien affecté par le choc de l’avalanche et l’idée de passer une semaine dans la tente ne lui plait guère. D’autant plus que les conditions seront un peu aléatoires. Une tentative sur le Spantik s’éloigne. Je suis triste, énervé, le rêve s’effondre… Le reste de l’équipe décide de plier bagage pour tenter leur chance sur des montagnes moins hautes. Je sais que pour Simon, sa façon de concevoir l’expédition a changé et je ne peux lui en vouloir. Il lui faudra du temps pour s’en remettre. Rester sur l’idée du Spantik ne lui parait pas concevable. Pour ma part l’idée me traverse l’esprit de le tenter seul mais rapidement, je me rends compte que cela ne me motive pas. La réalité s’impose, même si je ne veux pas y croire. Nous descendrons donc demain…

Un énorme potentiel, mais des conditions difficiles. ©SpantX

Camp d’altitude. ©SpantX

Hunza hunza time !

Durant lesderniers jours au camp de base et lors de la descente dans la vallée, Yannick Graziani nous parle de la vallée de Hunza. Sa connaissance des lieux (plus de 15 expéditions au Pakistan) est pour nous une chance. Trois ans plus tôt, il est allé avec Peter dans une vallée sauvage ou il avait skié de beaux sommets : la vallée de Sumayar. Après réflexion sur différents plans autour de Skardu l’idée fait son chemin. C’est décidé nous irons tous les deux avec Simon à Hunza. Mais avant cela nous faisons le plein d’énergie sur la route de Skardu dans des bains d’eau chaude. Puis le retour à la civilisation : internet, des bons repas et surtout l’envie de découvrir Hunza. 
On part le jeudi 17 mai pour Karrimabad, notre point de chute dans la vallée de Hunza. Trajet épique en transport collectif dans un véhicule qui a priori ne passe pas le contrôle technique. Après un problème mécanique, une crevaison et sans finir dans le ravin, on arrive à Gilgit puis Karrimabad après 13 heures de route. Ouf ! Le temps est toujours relativement maussade et on patiente deux jours à Karrimabad : visite, petite rando et bon restaurant. On échafaude nos plans. C’est décidé nous irons à Sumayar, une vallée encore peu explorée pour le ski… Cette vallée est surtout connue pour ses mines d’aigues marines (pierres précieuses) perchées à plus de 5000 m d’altitude. Libre d’accès jusqu’à l’année dernière, la vallée nécessite désormais un permis gratuit… mais complexe à avoir ! Déambulation dans les différents services et obtention du permis sous l’œil d’un grand responsable en visite apparemment peu inquiet de la lenteur de son administration. Petite précision, cette journée d’obtention du permis se fera sous un soleil désespéremment magnifique.

Le Sentiment bizarre de ne pas avoir pu nous exprimer pleinement dans la montagne.

Dernier jour d’expé. Beau temps bel neige avec le Diran Peak. ©SpantX

On arrive finalement à se rendre dans cette vallée de Sumayar avec Simon et Miuzz. La montée se fait dans un premier temps en 4×4 puis en marche. Nous monterons sans porteur au vu des tarifs pratiqués dans la vallée. La pierre précieuse ça rapporte plus que de porter 25 kg ! Après une belle dépense énergétique pour monter notre matos, nous poserons le camp de base à 3400 mètres environ. Le camp est situé sur un beau replat en bordure du glacier et proche de la limite de l’enneigement continu. De cet endroit nous prenons 3 jours de vivres et partons explorer les montagnes. Pas de chance, il fait mauvais, et les conditions nous apparaissent encore une fois dangereuses. En revanche nous trouvons des pentes peu raides menant entre 5000 et 5200 et nous faisons de la « peuf » jusqu’au camp avancé à 4200 m ! Le troisième jour le beau temps est de la partie nous apercevons enfin les montagnes : il y a un gros potentiel ! Cependant qui dit soleil, dit « monstre » avalanche. Nous réaliserons ce jour-là une superbe descente sur un grand glacier entouré de sommets de 7000 m dont le plus proche, le Diran Peak : magique !

Panorama magique des sommets de la vallée de Sumayar (pris du sommet à 5100 m). ©SpantX

Sans porteurs, le sac est plus gros ! ©SpantX

Au bout de ces trois jours, nous devons descendre par manque de nourriture mais au vu des prévisions qui s’améliorent nous décidons de remonter le lendemain pour tenter un beau sommet à 5600 m environ. Descente magique en neige de printemps au camp de base, repos, petit coucou à Miuzz puis on remonte le lendemain pour un camp avancé à 4700 mètres. Notre arrivée au camp nous dépite : la moitié de la face est ravagée par une énorme avalanche. L’autre moitié qui doit être notre itinéraire d’ascension ne demande probablement qu’à partir ! Gros dilemme… La tentation de trouver un passage « safe » est forte : pour ma part j’ai envie de faire un beau sommet avant de rentrer ! La nuit passe et réflexion faite, on se dit que le jeu est trop dangereux. Simon n’a pas envie de réitérer sa grande glissade et c’est bien normal. Nous avions repéré un joli couloir aboutissant à un sommet à 5100 mètres. Ce sera très bien comme itinéraire de repli. Quelle joie d’arriver à enfin réaliser un sommet, même modeste, après toutes ces galères. Sentiment bizarre de ne pas avoir pu nous exprimer pleinement dans la montagne au vu des conditions. Ce jour là Simon m’attendra au pied du couloir. Avec du recul, je comprends mieux sa décision et je suis convaincu que des excès de confiance auraient pu nous couter très cher.
Partir sur des hautes montagnes avec des conditions différentes de ce que l’on rencontre dans les Alpes demandent du temps et de l’humilité. L’engagement prend tout son sens là-bas et la réussite passe également par une prise de risque plus ou moins calculée. Sur ce sommet très panoramique j’aperçois les nombreux 7000 m du Karakorum. Parmi eux le Spantik et son superbe Golden Pillar nous font signe ! A l’année prochaine ?

Vue du sommet à 5100 m et du couloir que nous avons réalisé. ©SpantX

Derniers virages pakistanais. ©SpantX