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La première de l’Annapurna a demandé 140 jours d’expédition, et a coûté très cher à Louis Lachenal, amputé de tous ses orteils au cours d’un retour abominable. Lachenal a écrit de son vivant sa version de l’histoire, qui est celle de l’ambition démesurée de Maurice Herzog : une version dont la publication lui fut interdite pendant cinq ans, et stoppée par sa mort accidentelle en 1955. Après Une affaire de cordée parue en 1999, les éditions Guérin ont rassemblé dans ce nouveau livre, Rappels, les écrits de Louis Lachenal. Ils éclairent d’un jour nouveau les dessous pas si glorieux d’une conquête nationale, mais aussi sa belle amitié de cordée avec Lionel Terray. En voici les extraits.

Rappels, du mont Blanc à l’Annapurna, Louis Lachenal. Éditions Paulsen-Guérin, 288 p. 56 €

V endredi 2 juin

Matin froid. Les Sherpas ne sont pas là avant le soleil. Heureusement pour nous. Dès l’arrivée d’Ang Tharkey et de Sarki nous finissons les préparatifs et partons. Un large crochet vers la gauche nous fait contourner la région des séracs dans laquelle est installé le camp et nous prenons pied dans une zone de champs de neige immenses qui mènent sans difficultés au sommet.

Il n’y a plus de trace maintenant et nous enfonçons beaucoup. Notre marche devient plus lente à mesure que nous avançons. Les Sherpas lourdement chargés donnent tout ce qu’ils peuvent. Qu’ils sont beaux, ces salariés ! On dirait qu’ils sont là pour leur plaisir.

Nous remontons ces champs très longs jusqu’à l’aplomb d’une barrière de rochers au pied de laquelle nous pourrons mettre le camp. Nous sommes vers 7 500. La marche est pénible. Seul Ang Tharkey est décidé à marcher devant, car souvent la neige enfonce. Nous arrivons au rocher. Pas de plate-forme. Pas de possibilité d’en faire. À notre grande déception, notre unique tente va être installée sur la neige et non sur la banquette de rocher sur laquelle nous avions prévu de la mettre. La plateforme est faite dans la neige glacée. Ce travail exténuant est en majorité effectué par les Sherpas. La tente est montée mais dans la neige ne tient pas très bien.

(…)

La nuit est très mauvaise. Violente tempête. L’arrière de la tente s’écroule sur nous, sous le poids de la neige. Je passe la nuit cramponné au mât de tête pour l’empêcher de tomber. La neige qui descend le long de la pente nous recouvre lentement et nous chasse vers l’abîme. Nous sommes complètement recouverts de neige.

Terrassés par la fatigue, nous passons une nuit épouvantable. Dormons-nous ? Je ne saurais le dire. (…)

Le temps du bonheur : Louis Lachenal avec Adèle, devenue sa femme. ©Guérin-Paulsen

Lionel Terray et Louis Lachenal, la cordée mythique, éprise de vitesse. ©Guérin-Paulsen

Samedi 3 juin

Avant le soleil nous nous préparons tant bien que mal. Nous ne pouvons allumer le réchaud. Il fait très froid. Nous partons en direction du sommet. C’est le début non pas d’une vie d’homme mais d’une vie de bête. Comme le bœuf sous le joug, fasciné par le sillon qu’il suit, nous ne réfléchissons même plus.12

Nous atteignons bientôt une zone au soleil. Je fais remarquer à Momo que mes pieds gèlent et m’arrête pour les frotter, ce qui ne sert certainement pas à grand-chose car il y a du vent assez froid. Ce matin au départ je n’ai pas pu mettre mes guêtres. Momo me répond qu’au régiment il a très souvent eu aussi froid et que ses pieds sont toujours revenus. Je remets mon soulier avec beaucoup de peine et nous continuons.

C’est tout d’abord une très longue, interminable traversée vers la droite. Pour ma part j’avance lentement mais sans trop de peine. Après la traversée, quelques roches peu difficiles et peu favorables à l’escalade, puis un couloir nous mène vers quelque chose qui, d’où nous sommes, nous paraît un sommet. Nous nous y élevons. Le sommet du couloir n’est qu’une sorte de selle d’où part, vers la gauche, une sorte d’arête qui encore une fois nous paraît mener au sommet. Que c’est long !

Enfin nous y sommes. Une arête de neige ourlée de corniches avec trois sommets, l’un plus haut que les autres. C’est le sommet de l’Annapurna.

En dessous, versant nord, une banquette de rochers nous reçoit pour que nous fassions les quelques photos officielles que nous avons à faire. CAF, drapeau français, noir, couleur. Je ne sors même pas mon appareil photo personnel et fais fonctionner le Foca de Momo.

Sans plus nous attarder nous redescendons. Même parcours qu’à la montée. Peu avant l’arrivée au camp 5, je fais une chute de 150 mètres due je ne sais encore à quoi. Tout le temps de la chute, j’ai le temps de me dire : « Ça y est, cette fois je me nettoie. »

Sans raison, après avoir tourné et retourné en l’air, démuni d’un de mes crampons, de mon piolet, de mes gants, de mon bonnet, je m’arrête ébahi. Complètement transi de froid, les mains gelées. J’ai encore mon sac. J’enfile mes mains dedans et j’appelle au secours, incapable que je suis de remonter tout seul jusqu’aux tentes. (…)

Commentaires (de Louis Lachenal)

Sur le chemin du retour.

L’inconfort était devenu intolérable. La fatigue, physique et morale, régnait sur les sahibs. C’est ce qui explique que l’attitude de mes camarades ait pu souvent justifier mes reproches. Moi-même, je ne devais pas être un malade bien agréable. À l’inconfort s’ajoutait la souffrance. Moi qui m’étais réjoui d’avance de redescendre en flânant à travers ce pays si intéressant, que nous avions dû à l’aller parcourir sans perte de temps ! Cette joie même m’était refusée.

J’avais aimé ces gens simples, leur vie naturelle. Maintenant, je ne voyais plus que d’odieuses vallées de cailloutis, des hommes braillards et je n’aspirais plus qu’à la laideur d’un hôpital.

À la souffrance se mêlait encore un peu d’angoisse. Je n’ai jamais désespéré au fond, ayant toujours gardé en tête l’exemple de Lambert. J’aurais pu choisir d’autres cas où les choses avaient plus mal tourné, mais je m’accrochais à celui de Lambert. Les pieds gravement coupés, il avait pu remarcher (au sens alpin, c’est-à-dire regrimper). Pourquoi ne remarcherais-je pas ? Lambert disait même que s’il était parfois désavantagé, par contre il y avait des sortes de prises où ses pieds amputés tenaient mieux que la normale. Tout de même si cela ne revenait pas aussi bien ? La montagne n’était pas mon occupation du dimanche, c’était ma vie, à moi. Pas seulement ma vie matérielle. Pour d’autres, vivre c’est se pencher sur des livres, peindre ou donner des ordres ; cela peut se faire avec les pieds coupés, avec les jambes coupées. Pour moi, vivre c’était choisir une montagne, choisir son défaut et sentir les rugosités du granit sous la plante des pieds. Chaque phalange enlevée emportait un peu d’espoir. (…)

La descente de l’Annapurna, Lachenal est victime d’ophtalmie en sus de ses gelures. ©Guérin-Paulsen

Le retour infernal à travers la jungle indo-népalaise. ©Guérin-Paulsen

Sur le sommet de l’Annapurna

Nous étions tous éprouvés par l’altitude, je l’ai dit, c’était normal. Herzog le note pour lui-même. Plus encore, il était illuminé. Marchant vers le sommet, il avait l’impression de remplir une mission et je veux bien croire qu’il pensait à sainte Thérèse d’Avila au sommet. Moi, je voulais avant tout redescendre et c’est justement pourquoi je crois avoir conservé la tête sur les épaules. Je tiens à ce sujet à faire le point sur un incident qui a marqué notre dernière étape vers le sommet. Incident n’est d’ailleurs pas le mot. Il s’agissait simplement de décisions normales à prendre, comme il s’en présente couramment dans les courses dans les Alpes. Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet allait me les coûter. Pour moi, cette course était une course comme les autres, plus haute que dans les Alpes, mais sans rien de plus. Si je devais y laisser mes pieds, l’Annapurna, je m’en moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française. Pour moi, je voulais donc descendre. J’ai posé à Maurice la question de savoir ce qu’il ferait dans ce cas. Il m’a dit qu’il continuerait. Je n’avais pas à juger ses raisons ; l’alpinisme est une chose trop personnelle. Mais j’estimais que s’il continuait seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui et pour lui seul que je n’ai pas fait demi-tour. Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée. (…)

Louis Lachenal

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