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Paul Bonhomme, l’air et la manière

« C’était tellement improbable ! » s’exclame Paul Bonhomme, après sa réussite au Täschhorn vendredi dernier avec Vivian Bruchez. Joint par téléphone, le guide Paul Bonhomme ne réalise pas encore que cette dixième première à skis de la descente signifie que son ambitieux programme, le 10X Project, n’est plus un projet mais un succès. Peut-être parce qu’à peine rentré du Valais, il apprenait le décès d’un collègue, Flavio, au mont Rose : « Samedi j’étais un peu euphorique, et puis je reçois cette nouvelle, je suis passé en un instant à un état d’abattement complet, parce que Flavio m’avait appelé mardi pour faire une montagne ensemble », mais Paul avait déjà ses plans avec Vivian. Le Täschhorn marque le point d’orgue d’une quête qui n’est pas une histoire de hasard. Du tout.

Paul Bonhomme au sommet du Täschhorn, la semaine dernière. ©Vivian Bruchez

Tentons de résumer les cinq mois qu’il vient de vivre : dix nouvelles descentes aux quatre coins des Alpes, des itinéraires d’ampleur sur des sommets souvent méconnus, et toujours sans assistance mais pas sans compagnons. Par exemple au Taschhorn, comme pour quatre autres de ses premières à skis – qui sont bien souvent des premières tout court – Paul Bonhomme faisait cordée avec Vivian Bruchez. « Jeudi on est montés bivouaquer à 3300 mètres, le lendemain on était au sommet à 8h15, dans le bon timing » raconte Paul. « Avec Vivian c’est une histoire de cordée. On s’est bien trouvés, on a les mêmes idées, on a la même propension à rester dans le plaisir, on n’a rien à se prouver, on est père de famille tous les deux. Et puis Vivian était super content parce qu’il découvrait plein de massifs lors de cette quête des pentes inconnues » – d’où le 10X Project, et le nom de baptême de cette descente magistrale au Täschhorn versant S-O, sobrement appelée « X » comme le chiffre X. La quête de dix nouvelles descentes en une saison, même lui n’y croyait qu’à moitié. Et tout le mérite de cette aventure est d’avoir démontré que les Alpes sont immenses.

Avec Vivian c’est une histoire de cordée. On s’est bien trouvés, on a les mêmes idées, on n’a rien à se prouver. Paul Bonhomme.

« Je pense que la recherche ou l’exploration est la base de l’alpinisme, la recherche de ce qu’on ne connait pas. » Ce n’est pas du tout cuit. Il faut apprendre à renoncer, à rester concentré pour ne pas faire la pente de trop, le virage de trop. Défricher les bulletins météo de trois pays – France Italie Suisse – « des milliers d’heures » à s’entraîner le corps et l’esprit. Même si le dénominateur commun est la pente raide, « le but de ce projet n’est pas la difficulté. C’est la beauté de la recherche, l’exploration, c’est cette énergie là que j’ai envie de transmettre. » Et Paul a réussit : il a mis des noms sur des sommets inconnus, des massifs oubliés. Qui connaît le Pouzenc, le Pelago ou le Chaperon ? Maintenant, je sais, comme vous, que ces sommets existent, et qu’ils sont des réservoirs d’aventure.

Comment fait-on, monsieur Bonhomme ? Il faut « être curieux » répond-il , « ce n’est pas une question de niveau. Se dire que chercher, c’est la base de la montagne. Ouvrir une carte, imaginer les possibilités. » L’histoire de ne pas prendre l’hélico, même quand c’était possible (en Suisse par exemple), ce n’est pas qu’une question d’éthique – « et puis je ne suis pas parfait, loin de là, avec tous mes kilomètres en bagnole » explique Paul, « c’est une histoire d’aventure, tu ne regardes pas les montagnes de la même manière. C’est une question de savoir ce que tu as envie de vivre. Par exemple cet hiver, des gens ont vécu une autre vallée blanche, en y passant deux jours. Je suis persuadé qu’on peut faire les choses différemment. Pour cela il faut faire comprendre aux gens que la montagne cela s’apprend, c’est du temps, du long terme, il faut se préparer, tout cela s’apprend. »

Je pense que la recherche, ou l’exploration, est la base de l’alpinisme. Paul Bonhomme.

« 10 lignes, 5 mois et dans les pentes nous n’avons jamais déclenché la moindre avalanche, la moindre plaque, la moindre coulée… » Cela ne dit pas les mois d’automne à se préparer physiquement, les nuits blanches à rouler avant de dormir quelques heures en vrac, les doutes, ou encore les demi-tours comme il y a huit jours à peine dans le Valais avec Vivian. Paul Bonhomme achève son projet en beauté, et comme nous, lui n’a pas encore réalisé que son projet n’en est plus un, peut être parce qu’il n’est pas simple de reconnaître sa réussite quand on a, comme lui, une dose de vaccin contre la grosse tête. Ou peut-être parce qu’il est encore un peu là-haut, dans l’air glacé des ahuts sommets et le gaz omniprésent de ces pentes suspendues.

Disons-le : bravo Paul ! Merci de montrer que la ténacité et la patience sont des vertus en montagne. Merci d’avoir insufflé de l’air dans cet hiver semi-confiné, du rêve dans ce mois de mai pourri. Surtout, merci pour l’inspiration : les montagnes sont immenses et notre manière de les aborder est d’abord une question d’imagination. Être alpiniste, ou randonneur, c’est créer sa propre voie, dessiner sa trace éphémère plutôt que de suivre un chemin tout tracé.

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