fbpx
@

Il faut parfois tomber nez à nez avec le sublime pour enfin percevoir le laid.
Là, à seulement 2000m au-dessus du commun des mortels, deux aigles royaux planent sans bruit.
Quelques mètres à peine sous leurs serres, la croix pollue le regard, assourdissante.

Pour un soi-disant dieu plus grand, les hommes petits se sont fatigués à porter là-haut trois mètres de métal, arnachés au sommet d’une cathédrale de roc. Comme si l’édifice alpin ne suffisait pas à prouver la supériorité du naturel sur le divin. Entre ce qui est là et ce qui est espéré au-delà.
Toutes mes excuses amis chrétiens, mais la croix, de loin, c’est tout juste un para-tonnerre au mât de l’Arclusaz, synclinal perché devenu arche de Noé. Mais dans la réalité, ceux qui embarquent, ce ne sont pas les fiers animaux, ce sont les hommes apeurés.

Changez de religion,
croyez en l’animal

Rien ne justifie que l’on porte si haut les peurs pompeuses, les decorums câblés. Les signes religieux n’élèvent pas, ils rabaissent la montagne au monde des hommes. Que chacun y amène sa propre spiritualité intérieurement. La montagne n’a pas besoin de ce genre de repères. Pour montrer la voie, le cairn suffit. Pour désigner le sommet, contentons-nous d’humilité.
De nos jours, on s’offusque (à raison !) d’un télésiège de trop ou d’une installation obsolète dans l’ alpage délaissé des skieurs. Et l’on ne voit plus nos sommets, pics, pointes, culmens et autres cimes crucifiés sur l’autel de la culture ou de la tradition.

Là-haut, nos deux arpenteurs virevoltent et enroulent le bout de ferraille d’une élégance animale, réellement divine. On ne voit plus qu’eux. L’apostasie guette. Changez de religion, croyez en l’animal. Il a tellement à dire. Lui n’impose rien, ni à la montagne ni aux autres congénères.

Depuis très longtemps, l’aigle royal est considéré par l’homme comme le messager des Dieux.
Il n’a pourtant pas besoin d’un titre de noblesse, ni d’aucune fonction divine.
A lui seul, il en dit plus sur la terre et le ciel que tous les dieux réunis.
Sans bruit.

Aigle royal photographié (avec sa moitié, hors cadre) au sommet de l’Arclusaz (Bauges), le 7 juin 2020. ©Ulysse Lefebvre

Copy link