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La myopie du récit

En montagne, il existe une règle mécanique, quasi absolue.
Plus vous y allez, plus vous vous frottez à elle, plus vous en parlez avec douceur et simplicité, moins vous évoquez l’âpreté et le sensationnel des expériences vécues là-haut. Plus votre récit s’allège.
Rébuffat et Bonatti n’écrivaient que sur l’esthétique et la poésie des hautes terres quand ils auraient pu s’épandre sur les faces nord du Piz Badile ou du Cervin. Potard a descendu le couloir de la Table, 45°, tout schuss, tout seul et tout frisson, de ces moments où l’on jette en l’air la pièce de son existence. De cela nous saoule-t-il ? Non. Ce sont les bonheurs de la convivialité qui ont la faveur de sa plume trempée dans un rouge à 13°. Damilano s’est ancré plus que d’autres dans des glaces fragiles, les meilleurs grimpeurs de nos jours s’y aventurent avec crainte et ce sont le décalage ou la précieuse normalité qui dominent ses écrits, ses images. Rancho se frise la moustache dans le raide très raide, il préfère en rire et nous avec.
Aller en montagne, souvent, beaucoup, vraiment, augmente l’éventualité des mésaventures mais le tamis de la fréquence ne le voit pas comme ça. Il retient ce qui fonde aussi, surtout, les activités de montagne : la joie, les rires et la légèreté qui n’est pas la désinvolture. Sa préférence, c’est le bien-être. Sans doute parce que le reste, adrénaline et trouillomètre, ont été satisfaits par l’action, le récit de ceux qui pratiquent avec intensité se contente allègrement de l’ordinaire.
L’embêtant dans tout ça, parce qu’il y a toujours un hic dans les équations flatteuses, c’est la symétrie ; moins vous y allez dans cette montagne, plus vous restez collés aux fantasmes et aux histoires du grand méchant là-haut : l’exploit et les drames. Alors les pauvres Henry et Vincendon, Desmaison perché 342 heures dans l’angoisse ou Mackiewicz qui n’en reviendra jamais sont et restent votre nourriture verticale. Votre unique référentiel. Votre culture que le manque d’action ni ne ventile ni n’adoucit. Il n’y a qu’à voir ce qui peut faire venir la montagne au JT, lui qui habituellement s’en contrefout : les veuves, l’hémoglobine et le ciel qui penche, ils sont là ses fonds de commerce. Or, parfois, celles et ceux ayant en charge le récit de la montagne, écrit, filmé, édité, n’y vont pas assez. Parfois pas du tout. Alors ils nous servent et resservent du frisson, des larmes et du hors-norme. Seul ce registre trouve grâce à leurs yeux car il place haut la montagne et les Hommes, sans doute espèrent-ils s’augmenter par là même.

La soutenable légèreté de l’être selon Damilano. ©Monica Dalmasso

Ils iraient davantage en montagne, ils verraient différemment. Les choses de la montagne sont comme le reste de la vie, à les observer de trop loin, elles se font floues et on en oublie le cœur. Ne plus y aller, c’est exposer son récit à une regrettable myopie. Les seules lunettes pour voir clair sont celles du temps qu’on y passe et le seul gage de la fidélité, elle se nomme la proximité.
Évidemment, les drames, les exploits sont une contingence de l’alpinisme et des autres jeux de là-haut. Mais ils n’en sont pas l’essence. Loin de là.
Évidemment, ces récits frissonnants ont accroché la passion de la montagne à la vie de quelques uns car elle intrigue et elle fait rêver la peur. Mais il n’y a pas que ça. Loin de là. La montagne est un territoire de bonheurs simples et accessibles, de clins d’œil et de tapes dans le dos, d’histoires d’amour qui finissent bien en général, où les frissons peuvent naître des caresses de la vie, où l’héroïsme d’être modestement soi souvent suffit. N’évoquer que la dureté et les nécessaires prouesses repousse plus qu’il n’aimante, soyez-en persuadés ; c’est à croire que ceux qui racontent la montagne et qui ont oublié de quoi il s’agit ne souhaitent pas non plus que les autres y aillent. Or les personnes en charge de son récit ont une responsabilité similaire à celles des guides, celle de donner envie, l’élan, celle de rassurer.
Alors s’il vous plait les raconteurs, allez en montagne. Il faut y aller et mettre tout de vous dedans. Tant pis pour le reste. N’en soyez plus seulement des relayeurs mais les acteurs véritables, peu importe la mesure. Lâchez les claviers, posez les stylos Mont Blanc, les dictaphones, les téléobjectifs et allez en montagne, beaucoup, souvent, vraiment. De près. On ne parle avec justesse que des Terres qu’on a foulées.
Allez voir ce pourquoi la montagne est faite. Vous verrez comme tout y est vivant et comme elle nous offre le bonheur de l’être. Vous verrez l’alpinisme heureux. Vous verrez la normalité qui n’est pas la banalité.
Et comme par magie, les récits de la montagne s’allègeront jusqu’à donner au plus grand nombre l’envie de s’élever.