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K2, sommet népalais

L‘engouement généralisé pour l’ascension hivernale du K2 et sa réussite par l’association d’équipes népalaises ce samedi 16 janvier 2021, est révélateur de l’un des grands paradoxes de l’alpinisme en général, et de l’himalayisme en particulier : la façon dont les faits sont médiatisés ne traduit pas l’importance des enjeux. Le fait d’être le premier au K2 en hiver n’est certainement pas aussi important que la nationalité de l’équipe et sa manière d’y parvenir.

L’équipe de Nirmal Purja au camp de base du K2. ©DR

Depuis deux mois et demi, l’assaut est donné au Pakistan. Des hommes s’acharnent à équiper les flancs du géant de 8611m, de camp en camp, et s’élèvent peu à peu en se relayant.
D’un côté, la rhétorique guerrière, du moins conquérante, a cours parmi les prétendants et ces derniers se plaisent à considérer le K2 comme « la montagne tueuse », un monstre qu’il faudrait dompter. Tout cela dans le modeste but « d’écrire l’histoire » (sic). Pourquoi pas. Les motivations profondes des alpinistes les plus sincères puisent souvent dans le puissant ressort de l’égocentrisme, sans pour autant en faire d’horribles personnages infréquentables.

D’un autre côté, leurs efforts sont perçus comme le fruit d’un travail d’équipe, symbole de persévérance et d’abnégation. L’imagerie bienveillante, voire candide, a la peau dure. Il n’y a qu’à voir le film The Last Mountain pour découvrir combien l’esprit d’équipe est une notion très fluctuante parmi des gaillards confinés sous tente pendant plus de deux mois. Parlez-en au chef de la dernière expédition polonaise au K2 en hiver, Krzysztof Wielicki !

on peut surtout s’étonner que le K2
n’ait jamais été gravi en hiver bien plus tôt !

Alors quoi ? Insignifiante dans les annales de l’himalayisme cette ascension du K2 en hiver par les Népalais ?

Sur la forme, vu les moyens à la disposition des explorateurs en tous genres (des montagnes aux fonds sous-marin en passant par l’espace), on peut surtout s’étonner que le K2 n’ait jamais été gravi en hiver bien plus tôt ! Comptez sur nous pour poser la question à Nim’s (Nirmal Purja) et son équipe du nombre de kilomètres de cordes fixes installées, de l’utilisation de l’oxygène, en montée et en descente… Tout cela non pas pour minimiser la performance, mais pour comparer le comparable (et éventuellement mettre en valeur, en creux, d’autres ascensions « by fair means » comme disent les anglo-saxons). D’ailleurs, des expéditions sont encore en cours au K2 et certains alpinistes pourraient bien tenter le sommet sans oxygène (mais en profitant de la longue ligne de vie des cordes fixes installées par les Népalais !).

Sur le fond, la question essentielle est celle de l’apport d’une telle réalisation pour la communauté des alpinistes, et éventuellement celle de la connaissance au sens large. Qu’a t-on appris grâce à l’ascension hivernale du K2 ? L’homme est capable de braver le froid, les vents puissants du jet stream. Ça, on le savait déjà. Capable de se faufiler entre deux avalanches et de gagner au jeu de la roulette russe ? C’est peut-être la seule information intéressante depuis les sièges répétés, en vain, des équipes polonaises à l’ombre du K2 en hiver. Mais on comprend surtout que les modèles météo sont de plus en plus précis.

Nirmal « Nims » Purja au sommet du K2, le 17 janvier 2021, à 17h45 heure locale. ©DR

Finalement, cette ascension s’inscrit uniquement dans le schéma de « ce qu’il reste à faire » et de la course à l’échalotte qui en découle. Il restait un sommet de plus de 8000m jamais gravi en hiver. Et voilà qui est fait. Un certain nombre d’alpinistes népalais a réalisé non pas l’impossible mais le « jamais fait » (bien que déjà vu !). Et l’histoire ne retient que les premiers, quelles que soient les modalités d’ascension.

Je suis peut-être un peu pisse-froid ce matin, et vous m’en excuserez, mais un truc me tire un sourire néanmoins. Le fait qu’il s’agisse de Népalais pour la première fois au sommet du K2 en hiver est un formidable pied de nez à plus d’un siècle d’expéditions dont les participants Sherpa, Tamang, Gurung, Rai ou que sais-je encore ont été largement ignorés, à quelques illustres exceptions près. Le K2 n’est pas au Népal, faut-il le rappeler, mais c’est le peuple des montagnes par excellence qui l’a gravi en hiver, celui qui porte, équipe et guide les occidentaux depuis toujours.
Les Népalais au sommet du K2 cet hiver offrent aux femmes et aux hommes de l’Himalaya l’une des dernières médailles encore en jeu. Et peut-être le premier vrai symbole d’un changement d’époque.

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