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Himalayisme : réécrire l’Histoire avec une gomme ou un piolet

Les himalayistes ont rétréci au lavage. C’est un séisme que provoquent Eberhard Jurgalski et ses enquêteurs *, qui sont parvenus à la conclusion suivante : sur une cinquantaine d’himalayistes, seuls trois sont parvenus avec certitude sur le point culminant des quatorze sommets de plus de 8000 mètres.« Toute l’histoire des 8000 doit être réécrite » dit l’historien des 8000 qui après des années d’enquête est arrivé à cette conclusion.  Réécrire l’Histoire ? Faut-il mettre à la poubelle l’héritage d’un Messner, exclu de la liste pour cause d’un Annapurna manqué (de 5 mètres verticalement et 65m horizontalement) ? Faut-il jeter aux oubliettes la carrière exceptionnelle de l’italienne Nives Meroi qui perd sa couronne des 14×8000 pour cause de Manaslu manquant ?

Il faut sans doute réécrire une partie de l’Histoire récente, et se retenir de juger. On parle ici pour partie d’ascensions réalisées des années 80 à la fin des années 2000, où la connaissance de l’architecture des sommets n’était pas la même qu’aujourd’hui, grâce aux images satellites également. Prenons le cas du Manaslu. Si certains alpinistes, et non des moindres, comme l’allemand Ralf Dujmovits (qui perd également son titre des quatorze sur la liste de Jurgalski), avaient des doutes depuis des années sur leur propre ascension, et sur l’emplacement du véritable sommet du Manaslu, il aura fallu les images de drone de 2021 pour montrer au monde entier quel est le vrai sommet pointu, du Manaslu. Le point choisi par les expés commerciales, comme par de « grands » himalayistes étant un point de convention, et non le sommet, finalement gravi à nouveau par Mingma G. Sherpa. Sans doute de bonne foi, nombre d’himalayistes ont été rayés de la liste des 14 pour cause de Manaslu manquant.

Sans doute sont bien plus nombreux ceux qui, récemment, savaient pertinemment où était le sommet mais n’y allaient pas. Alors, faut-il réécrire l’Histoire, vraiment ?

Manaslu, le 8000 de la discorde (à gauche). ©JC

Chaque enfant sait à quel hauteur il est monté sur un arbre. Chacun peut comprendre la différence entre s’arrêter cent mètres sous le sommet, et atteindre le véritable sommet. C’est le jeu de l’alpinisme depuis l’origine. En 1870, le révérend Coolidge n’a pas prétendu atteindre le Grand Pic de la Meije quand, avec son guide Christian Almer, il a « seulement » atteint le Doigt de Dieu, neuf mètres plus bas que le Grand Pic. Neuf mètres ! Messner, lui, aura manqué seulement de cinq mètres l’Annapurna.

Ce n’est pas faire injure à Ed Viesturs qui fait partie des trois élus par Jurgalski que d’affirmer que son legs n’est pas celui de Messner. Idem pour Gustafsson, qui a bouclé lui aussi sans oxygène les quatorze 8000 entre 1993 et 2009 : il n’a pas eu la flamboyance d’un Jerzy Kukuczka qui a réalisé bon nombre de premières ou de premières hivernales sur ses 8000.

Le troisième élu de la liste, qui lui l’a batie avec de l’oxygène sur la majorité de ses sommets, cet himalayiste est quelque part perdant dans cette histoire : Nirmal Purja a bien coché le sommet des quatorze 8000, mais en retournant à la cime du Manaslu en 2021, et non pas lors de sa première visite au Manaslu en 2019, ce qui rend caduc son record des quatorze 8000 en six mois **.

cette liste des quatorze 8000 est elle-même une pure convention.

Parmi les alpinistes qui n’auraient plus que 13 sommets sur les 14, Ralf Dujmovits a exprimé un point de vue intéressant à notre confrère Stefan Nestler. Que dit Dujmovits ? Il assure qu’il n’y a aucun sens à priver de la couronne des quatorze 8000 à titre posthume un himalayiste comme Erhard Loretan, où à demander à un Messner de retourner à l’Annapurna. Il préconise une zone de tolérance sommitale autour des sommets dont le culmen n’est pas évident (et analysé par Jurgalski et 8000ers : Annapurna, Dhaulagiri, Manaslu).

Avoir atteint ces zones de tolérance serait considéré comme un succès, précise Dujmovits, qui ne devrait s’appliquer qu’aux ascensions antérieures à 2019, date à laquelle ont été publié les infos précises sur ces sommets pour la première fois. L’idée fait sens : si on prend le Manaslu, le doute pouvait bénéficier aux « summiters », mais avant les premières analyses confirmées par les images de drone.

Alors, faut-il adopter cette liste élitiste ? Bousculer quelques idoles ? Donner la priorité à l’ultime point culminant plutôt qu’au style, sans oxygène par exemple ? Chacun se fera son idée en lisant notre article. Il reste que cette liste des quatorze 8000 est elle-même une pure convention. En se penchant sur la géographie, il y aurait déjà largement une vingtaine de sommets de plus de 8000 mètres, en se tenant à la définition d’un sommet clairement identifiable. La géographie ne se fait pas sans histoire, et l’inverse est tout aussi vrai.

Revisiter l’histoire avec une bonne dose de fact checking n’est pas vain. Cela permet aujourd’hui, sans doute, de prendre du recul sur les plus grands exploits et quelques erreurs, arrangements parfois. Cela ne veut pas dire que les premiers n’ont pas eu lieu.

 

 

 

 

 

 

* l’équipe d’Eberhard Jurgaski, 8000ers, comprend entre autres le français Rodolphe Popier.

** Nirmal Purja garderait son record de vitesse sur les 14×8000, mais en cinq ans au lieu de 6 mois.

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