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Excalibur, vous vous rappelez ? Et bien disons qu’il a donné un coup de main. Aidé un catalan à soulever l’épée, avant de regagner les coulisses. Ainsi naquit une Légende Dorée, et le Roi Jornet apparut. Non, il n’est pas Pygmalion, ni chuchoteur, ni Ministre. Une fée ? Certainement mais rien de sorcier. Nom : Sola. Prénom : Joan. Et un jour, il rencontra l’ado. Jornet Burgada était sportif. Il deviendra ‘Kilian’ – sans marionnettiste.

Ni faiseur de légende, ni l’Inventeur du Champion. Joan Sola n’a même pas fourni un gramme d’ADN, de bave de Zatopek, ou de poudre de Bruno Brunod*. Il est des guides que l’on a la chance de croiser dans une vie. Right time, right place, et deux ou trois planètes alignées. D’ailleurs, son patronyme sonne comme une conjonction solaire, unique – dense et brève : Sola. 

Ainsi débute une histoire de 15 ans. On croit en connaitre le sommaire, tandis que Kilian continue de graver le marbre. On guette ses marathons, nos fantasmes, tout – du moment que ça prolonge notre histoire avec Sr Jornet. Mais de Joan Sola, que sait-on à part un prequel non officiel ? Episode en or, nous en mourrions d’envie : retour et loupe sur une Genèse – les mythes en moins. Façon récit, plus qu’interview.

Ta réputation est grande et associée à une légende vivante – Kilian. Mais les mythes contaminent souvent leur troupe. (Re)partons d’une page banche. D’où viens-tu ?

Joan Sola Dans les très, très grandes lignes, j’arrive du ski et d’au-delà des Pyrénées : autre galaxie ! Montagne plus que jamais. Sportivement, mon background est d’être entraineur de ski alpin. Dans les années 2000, j’ai intégré le sport marketing, Salomon Espagne, puis Suunto. J’ai d’ailleurs fait un passage à Annecy en 2014, à cette occasion, très jolie période dans un cadre top..Depuis Juin 2015, je suis en charge du marketing pour Suunto.

2003 : Je rencontre un inconnu d’à peine 16 ans, petit gabarit, timide et discret…qui court 90 km et va bientôt établir leur record.

Trouveur, Conseiller, Pygmalion : 3 statuts que le quidam t’associe. Du discret jusqu’au Faiseur. Mais quel est ton rôle avec Kilian Jornet ?

JS En 2003, c’est encore la période des Raids (rappelle-toi !). Se déroule alors le Raid Aventure Cerdanya, et Salomon y est présent ; donc moi aussi. Un ami vient me voir et me dit « tu devrais voir ce jeune volontaire. Histoire de discuter, il a un profil assez…impressionnant ». On commence à causer. Il s’appelle Kilian Jornet Burgada et aide le staff ; je lui demande ce qu’il fait d’autre dans le secteur : « je cours sur le parcours des refuges de Cerdagne ». Cette trace, elle deviendra le Cavalls del Vent (2009) puis l’Ultra Pirineu (2014)**. Or, je rencontre un inconnu d’à peine 16 ans, petit gabarit, timide et discret…qui court 90 km et va bientôt établir leur record. Il étudie à Font Romeu, personne ne le connait. Mais un proche m’affirme qu’il a du potentiel. Puis un autre, et encore un autre. Étrange, le message se répète. Je lui propose alors de l’aider en matériel, mais sans projets précis : je le mets donc en contact avec Salomon et quelques autres interlocuteurs, qui pourraient l’équiper. Ainsi commence une histoire…

Joan Sola, de la montagne à un certain Kilian, routes de vie. ©Joan Sola

Incroyable chapitre 1, de par sa discrétion. Comment le trail s’invite-t-il alors ? 

JS Déjà, en 2004 et 2005, n’oublions pas que Kilian débute une carrière éclatante en ski alpinisme (champion du monde cadet). On sait qu’il court alors pour s’entrainer et le plaisir. En 2007, Kilian remporte Zegama et d’autres. Tiens, tiens. Mais le grand saut se produit en 2008 : UTMB, temps record, pour un gamin de 20 ans. Là, on tient un phénomène physique, mais également de maturité compétitive. Car tout est clair dans sa tête ! Il maitrise à la minute ses temps de passage, et performe là où les meilleurs attendent d’avoir près de 30 ans. Quelques années avant lors de ses premiers grands résultats, je revois le staff Salomon me dire « on a un jeune, on pense qu’il peut gagner un ultra comme l’UTMB ». Impossible, pas un chico de 20 ans !  Pas tout de suite ! Et si. La suite, on la connait. Mon rôle alors, c’est juste de l’aider matériellement : notre relation première débute ainsi. Rien à voir avec du management d’athlète ; ou être son « agent ». 

en 2008, mon rôle, c’est juste de l’aider matériellement. rien a voir avec du management d’athlète ; ou être son « agent ».

En 2009, Kilian explose littéralement en ultra, les victoires pleuvent et on assiste à la confirmation d’un très grand. Salomon est alors très visible en Raid, mais sent le virage trail se produire. La marque se dit alors que l’on pourrait faire quelque chose en aidant Kilian, en le filmant sur un projet qui lui ressemble. Ce sera le record du GR20, puis les Pyrénées et la Kilian’s Quest. Alors, une stratégie s’est renforcée autour de Kilian pour développer la connaissance du trail, mais avec l’esprit que lui conservait. On aurait eu pu avoir tellement pire, comme médiateur, tu imagines ? Une relation de confiance, et d’écoute s’est ainsi installée et renforcée entre Kilian et moi. A posteriori, je pense que mon statut intermédiaire, et non de sponsor ou de manager, a été la clef de cette relation. Sa facilité, sa spontanéité. Sa rareté.

Un champion historique, extrêmement jeune : des performances mais une adversité explosive. Comment Kilian gère-t-il son ascension fulgurante, superlative ?

JS Sa popularité a explosé, oui. Surtout qu’avec son naturel et son charisme évident, le public se prenait aisément d’affection pour lui. Et les résultats qui tombaient, et l’aura exponentielle de Kilian. Mais c’était facile : un athlète hors du commun, qui connaissant chacun de ses objectifs 2 ans à l’avance, et depuis qu’il en avait 14 ! On n’y pensait à peine. Les followers s’accumulaient, la compétition s’accroissait et il devenait le challenger à battre. 2011 a alors surgi comme une crise profonde pour Kilian. On est sur le Cavalls del Vent, et il est en tête à mi-course, quand je le vois stopper. Il pleure, je le recueille, et il me dit « je ne veux plus courir ». Peut-être est-ce la seule fois où je l’ai vraiment aidé ? On a stoppé, organisé un break dans sa saison. Or à cet instant précis, j’ai compris que lui-même m’avait aussi aidé : on est passé ensemble de l’athlète à l’individu. Je l’ai interrogé, en m’adressant à l’individu, au jeune plein de projets. « Tu veux faire quoi ? Cela te plait-il de continuer ta carrière comme ça ? Dis spontanément ce que tu aimerais ». Pendant qu’on installait le podium, les sponsors, nous avons échangé. Moment fort, pour trouver sa voie à lui, par lui-même. L’aider à faire les choses plus naturellement, en accord avec ses souhaits ; cad lui faire…dire. C’est tout.

il est en tête à mi-course, quand je le vois stopper. Il pleure, me dit « je ne veux plus courir ». Peut-être est-ce la seule fois où je l’ai vraiment aidé ?

Préserver une telle relation, cela implique-t-il une rupture ?

JS Nous avons suivi le message de cette crise. Un jour de 2011, j’ai donc écrit l’un des mails les plus tristes de ma vie. Je disais aux responsables de Salomon que dans l’intérêt de Kilian, nous devions désormais travailler d’une autre façon avec lui. Il ne savait pas dire non, à quiconque. Je me suis aussi adressé à lui : « Kilian, tu dois trouver quelqu’un pour t’aider. Tu ne peux plus avancer seul dans cet univers compétitif, aux 1000 sollicitations. Sinon tu vas devenir un autre, oppressé ou conditionné ». Là est apparu Jordi Lorenzo, d’abord avocat qui m’a aidé à établir un contrat pour Kilian. Je les ai mis en contact, puis Lorenzo a fini par devenir manager de Kilian. Que l’on juge ou non la suite, on a alors eu l’intelligence de considérer d’abord la personne, avant l’athlète. Bien sûr que quelque chose me semblait étrange ; je laissais Kilian sous la protection d’un tiers, mais qui aurait toujours une part de vision commerciale – soyons clairs ! C’est du management, et ça n’ôte rien aux qualités des êtres qui le pratiquent. Mais ça m’a aussi permis de protéger ma relation avec Kilian. A son tour, Jordi a énormément fait pour créer un équilibre. Sans lui, Kilian aurait pu tout envoyer valser.

Tout autre qu’un porte-chaussures, UTMB 2009. ©Joan Sola

Kilian, tu dois trouver quelqu’un pour t’aider. Tu ne peux plus avancer seul dans cet univers compétitif, aux 1000 sollicitations. Sinon tu vas devenir un autre.

Comment décrirais-tu ta relation avec Kilian désormais ?

JS : Riche, car je pense équitable. Réciproque, saine. Un : Kilian n’a eu besoin de personne pour se construire, que cela soit clair. Jornet s’est réalisé grâce à Jornet. Deux : Kilian m’a aidé, comme je l’ai dit. J’ai énormément appris à son contact. Je ne serai pas là, professionnellement et humainement, sans notre histoire commune. Je me dois l’humilité totale, dans ce que cet individu a accompli. Totale, et donc sans prétendre avoir été important pour lui. Mais il m’a fait grandir rien qu’en vivant de près sa façon d’être, sa vision des choses. Kilian innove en tout : en idée, en matériel, en projets, il anticipe toujours, on est perpétuellement en retard sur lui. Il n’est pas fou ou irresponsable comme le montagnard qu’on a parfois présenté. Connais-tu beaucoup d’athlètes de ce niveau physique, capables et passionnés par une démarche philosophique, intellectuelle ? Il est également une leçon sur la célébrité, sa gestion et ses effets. Tu sais, si l’on prend ses performances pures, il atteint amplement des Roger Federer, Pau Gasol. Mais il pourrait être 1000 fois plus célèbre qu’actuellement. Question de sport…Pour moi, il restera comme un athlète qui a tout changé, renouvelé. Une étoile, un repère dans plusieurs décennies.

Traversée des Pyrénées, Kilian’s Quest 2010, dernier jour. ©Joan Sola

Jeune papa, 33 ans, nous sommes nombreux à nous questionner sur son avenir. Quel serait ton regard sur celui-ci ?

JS Tu n’es plus le même lorsque tu deviens père. La vie d’un nouvel être, né de toi, c’est un cap. En outre, Kilian a toujours été très sensible à la mort, à la fragilité des existences (tu mesures l’écart avec l’image d’ultra-taré dont on l’a souvent affublé). Je pense que ça le pousse à être encore plus vigilant, mesuré dans ses choix. Mais je ne crois pas à un changement radical de ses projets futurs, il reste un passionné. Penser, écrire encore davantage ? Il le peut, le fera sans doute. Kilian a ce trait rare qu’il possède plusieurs vies, dimensions. Il est épais. Alors coté surprises, soyons sûrs qu’il nous en réserve ! Et c’est le plus intéressant chez lui, il n’est pas qu’un sportif. D’ailleurs, je crois qu’il a depuis longtemps dépassé le sport.

Kilian a ce trait rare qu’il possède plusieurs vies, dimensions. Il est épais.

Cyclistes, trailers, footballers…y aurait-il une génération d’exception chez les sportifs Espagnols, depuis près de 20 ans ?

JS Soit tu vas me demander une explication, soit mon pronostic sur les 20 prochaines années (rires) ! Je pense qu’en Espagne, il y a pas mal de bons sportifs, mais surtout dans des sports très variés. Des jeunes athlètes peuvent ainsi observer des champions plus âgés mais d’une autre discipline, et s’en inspirer à leur tour. Pour ce qui est de l’outdoor ou de l’endurance, je pense que notre culture reste très sensible aux sports nature, voire à une certaine idée de l’engagement. Le raid aventure reste très bien représenté chez nous, avec l’équipe Extrême championne du monde. Kilian a lui aussi eu des inspirateurs, il le dit souvent. A son tour, il aura inspiré beaucoup. Il est montagnard, humble, ça touche spontanément de gens. Moi dans tout ça ? Un témoin. Privilégié.

*Bruno Brunod : athlète italien pionnier du skyrunning, légende vivante des records d’ascensions courues, et inspirateur notoire de…Kilian Jornet.

**Kilian Jornet remporte Le Cavalls del Vent 84K (2012), puis l’Ultra Pirineu 110K (2015).

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