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Treks en Himalaya

L’Iran a toujours su garder ses secrets, surtout lorsqu’ils se trouvent au fin fond de ses montagnes. Si l’escalade rocheuse s’y développe depuis quelques années, l’escalade sur glace y semble improbable. Pourtant, quelques discrètes cascades se dissimulent dans le creux de ses versants les plus ombragés. Plongée au coeur de l’hiver persan, option crampons-piolets, avec pour guide Jérôme Blanc-Gras, glaciairiste hors-pair.

La glace a le pouvoir de nous faire voyager. Sur des terrains aussi variés qu’improbables, partout où le froid fige d’éphémères structures ou transforme roche, terre et herbe en terrain de jeu féérique. A la recherche d’une ligne que personne n’a gravie, de la difficulté pure ou tout simplement d’exotisme, on peut explorer tous les continents et de nombreuses montagnes. Mais la performance n’est pour moi qu’une pâle facette de cette activité… L’engagement, l’investissement et l’expérience dépassent les chiffres, forgent les caractères et cultivent avant tout le goût de l’aventure. En glissant une paire de piolets dans ses valises, on part aussi et surtout à la découverte d’histoires, de cultures et de personnalités en marge des courants dominants… Lorsqu’Alireza Mohanna, Ebrahim Nowtash et le Damavand Mountaineering Club de Téhéran m’ont invité à venir grimper sur la glace iranienne, je n’ai pas hésité un seul instant. L’objectif était de partager la corde avec des grimpeurs locaux et de leur apporter un peu de mon expérience dans ce domaine… Mon cousin Julien, journaliste et écrivain baroudeur, a accepté de se joindre à moi pour l’occasion. Nous savions tous deux que la glace ne serait qu’un prétexte aux échanges et la promesse de moments insolites.
En glissant une paire de piolets dans ses valises, on part aussi et surtout à la découverte d’histoires, de cultures et de personnalités en marge des courants dominants

© Julien Blanc-Gras

De la glace en Iran ?

Oubliez l’image désertique et inhospitalière que vous vous faites de l’Iran. Il suffit d’ouvrir le superbe livre de Michel Zalio et Jean Annequin pour savoir qu’il s’agit d’un territoire de montagnes et de montagnards, où il règne des hivers dignes de ce nom. Téhéran fait déjà figure de ville à la montagne : une fois sorti de l’aéroport et passé le mausolée de Khomeini, on peut apercevoir le massif du Tochal (3960 mètres) dont les flancs sont peu à peu grignotés par la mégapole de 15 millions d’habitants. Un téléphérique, le plus long jamais construit au 20ème siècle, permet même de s’y rendre depuis les hauteurs de la ville. 70 km au nord-est se dresse le Damavand (5610m), point culminant du pays et du Moyen-Orient… Les montagnes érodées de l’Elbourz au nord et des Zagros à l’ouest, sont effectivement taillées pour le ski. On y trouve même plusieurs stations, témoins d’un temps où le Shah voulait faire de cette région du monde les « 3 vallées » du Moyen-Orient. Elles forment aussi des vallées profondes où des reliefs rocheux sont propices à la formation de cascades. Nous visiterons plusieurs secteurs fréquentés à proximité de Téhéran. Le premier, Hameloun, en direction de la station de ski de Shemshak, est un site englacé artificiellement qui n’est pas sans rappeler Aiguilles en Queyras. Au pied de cette barre de 100 mètres de long et 30 mètres de hauteur, un local chauffé est ornementé d’un drapeau iranien et d’un panneau indiquant « Ice climbing school ». Une douzaine de grimpeurs, dont deux femmes, nous y attend. Ils sont tous très bien équipés et surmotivés, comme d’autres grimpeurs qui sont venus s’exercer. Il y a de la glace en Iran, mais il y a aussi des glaciéristes ! En suivant leur évolution sur les différentes moulinettes du secteur je réalise qu’ils connaissent déjà bien le sujet. Certains ont épluché notre livre « The Art of Ice Climbing». Les questions fusent : Quelle corde utiliser ? Où et comment brocher ? Quel type de relais privilégier ? Comment affûter piolets et crampons ? Toutes ces interrogations en sous-tendent une autre, centrale : quel regard portons-nous sur leur pratique ? Comme tous ceux qui explorent dans les moindres recoins leur terrain de jeu, ils ont un niveau technique qui n’a rien à envier au reste du monde, tout en idéalisant le nôtre…

© Julien Blanc-Gras
Toutes ces interrogations en sous-tendent une autre, centrale : quel regard portons-nous sur leur pratique ?

© Julien Blanc-Gras

Pour Firoozan, Narges, Amir, Saeid et tous les autres, elle est aussi la promesse de rêves plus lointains, à commencer par la face nord de l’Alam Kuh (4850m), un monument de l’alpinisme local qui avait attiré les alpinistes européens dès les années 30. Hasan, auteur de sa première ascension en libre est aussi allé répéter la voie Slovène sur la Tour Sans Nom de Trango (Pakistan) et a visité quelques classiques des Alpes… Peut-être la face nord des Jorasses le printemps prochain? C’est ce qu’Ebrahim Nowtash, membre du GHM et précurseur iranien tente de promouvoir à travers des échanges réguliers ou des évènements comme le festival international d’escalade du Bisotun. Le Damavand Mountaineering Club qui existe depuis 65 ans et compte plus de 1000 membres possède un musée bien achalandé en matériel, photos et livres. Un havre de culture et de rencontres… Au cours des soirées passées dans ses locaux, je me suis d’abord efforcé d’apporter plus de connaissances sur la technique, la sécurité, l’analyse des structures de glace et le partage d’informations (icefall-data.org). Mais il me fallait consacrer d’autres diaporamas à nos histoires, à ce qui a fait briller nos propres yeux. Des stalactites de Freissinières au givre de Patagonie en passant par le mixte écossais et même la craie de Douvres, j’ai tenté d’ouvrir de nouvelles portes sur ce monde singulier. Un discours sur un fil, entre la gêne de me sentir privilégié et l’envie de stimuler.

Coupe du monde

L’exploration de la glace perse n’en est qu’à ses débuts, surtout si l’on tourne le regard vers les goulottes et les lignes mixtes de faces moins raides mais de plus grande ampleur. Et derrière la retenue affichée des grimpeurs locaux se cache une énergie sans borne, une marmite en ébullition de laquelle on vient de soulever timidement le couvercle. En réalisant de nombreux aller-retour entre ces différents sites et l’appartement d’Alireza, notre camp de base citadin, nous avons entrevu le sens que l’escalade sur glace et plus généralement la montagne prenait pour les iraniens. 300 000 personnes s’évadent de Téhéran chaque week-end, pour skier, grimper ou tout simplement marcher… Une fois là-haut, les foulards laissent place aux bonnets, aux vêtements tendance et à un maquillage plus ouvertement exhibé. Échanges et rires sont de mise. On peut même, pourquoi pas, siroter un verre. Il y a une autre vie au-dessus de la ville… En regard de cela, la liberté dont nous parlons si souvent dans nos contrées, à travers nos pratiques « outdoor » n’a qu’une ridicule signification. La glace est aussi un moyen pour les femmes de prendre une belle revanche et de grimper librement avec qui bon leur semble. Pour les uns comme pour les autres elle permet de s’accomplir et de se lier à une communauté internationale. Les compétitions d’escalade sur glace ont permis à une équipe iranienne d’exister, de voyager et de monter sur les podiums. Mohammad Safdarian occupe aujourd’hui la troisième place du classement général de la Coupe du Monde…

300 000 personnes s’évadent de Téhéran chaque week-end, pour skier, grimper ou tout simplement marcher

© Jérome Blanc-Gras
Je n’ai pas fait des kilomètres de glace en Iran, je n’ai pas laissé mon nom sur un topo. J’avoue même avoir totalement oublié les raisons de ma présence là-bas, devant la splendeur d’Ispahan, les lampées de vodka au sommet du Tochal, le coucher de soleil sur Téhéran, la richesse des contacts spontanés avec une population avide de rencontres et tous les autres moments incroyables partagés entre cousins. Je reviens d’un voyage aux multiples parfums, comme la gastronomie perse qui sait si bien jouer avec les contrastes. J’y retournerai, avec ou sans piolets, avant que la saveur ne s’estompe.
© Jérome Blanc-Gras