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Escalade, le goût amer de l’Olympisme

Alex Megos a voulu jouer le jeu à Tokyo. Il est reparti sans se qualifier pour les finales. Sur des photos de l’épreuve de vitesse qu’il a publiées, Alex Megos a écrit que c’était la dernière, toute dernière fois qu’il grimpait sur un mur de vitesse. Mauvais perdant ? Megos a comme les autres consacré les deux dernières années à se préparer pour ces Jeux Olympiques, premiers du nom à intégrer l’escalade. Comme Adam Ondra. Considéré comme le meilleur grimpeur actuel, inventeur du 9c, capable de grimper en libre le bigwall le plus dur de la planète (le Dawn Wall) mais également multiple vainqueur de coupe du monde, Adam Ondra s’était fixé l’objectif de ramener la première médaille d’or en escalade. Accompagné par le président tchèque à l’aéroport, Adam Ondra est rentré chez lui les mains vides, classé sixième. Lui aussi s’est épanché : même s’il a félicité les athlètes et les organisateurs, Ondra a publié un post qui fait beaucoup de vagues : « il ne fait aucun doute qu’il y a des gagnants qui méritent légitimement leur prix et d’autres qui n’ont pas eu cette chance. Nous espérons que ce ne sera pas une erreur de dire que tout s’est joué différemment de ce que beaucoup d’entre nous pensaient. Mais on ne peut pas être plus malin que les mathématiques, et au final, ce n’est qu’un sport. Il y aura toujours quelqu’un de plus fort, et oui, sans même dégrader les performances de qui que ce soit, ayant juste un peu plus de chance de son côté ». Et de conclure par un cinglant : « on se voit à la falaise.»

Fin 2019, le Tournoi de Qualification Olympique de Toulouse Tournefeuille achevait le processus de sélection des vingt candidats aux JO. ©Jocelyn Chavy

Ondra, mauvais perdant lui aussi ? Auteur d’une contre-performance en bloc, une discipline qu’il affectionne, Ondra a pourtant bénéficié du forfait du français Bassa Mawem, blessé après les qualifs, ce qui l’a fait «avancer» dans le classement de vitesse (son point faible). Ce qui énerve Ondra, c’est le péché originel de ce format, la méthode choisie de multiplication des points *. Comme l’écrivait ici Caroline Ciavaldini, « si vous remportez l’une des trois disciplines, vous avez une très grande chance d’obtenir une médaille… Mais cela veut aussi dire qu’une personne aussi brillante en difficulté qu’en bloc et en vitesse, quelqu’un d’homogène, n’est en réalité pas vraiment favorisé ». Exit donc les Megos, Ondra, Chanourdie.

En résumé, vous feriez mieux de gagner dans une discipline et d’être dernier des deux autres disciplines. Dans la méthode de calcul, l’addition aurait tout changé. Pourquoi a-t-on choisi cette méthode de multiplication ? Tout simplement pour garantir qu’un spécialiste de la vitesse puisse autant gagner une médaille que les grimpeurs «classiques» qui peuvent souvent performer autant en bloc qu’en difficulté. Sans refaire tout le déroulé de la finale homme de difficulté, la (très belle) performance d’un seul athlète, Jakob Schubert, le seul à dépasser Ondra (2ème de diff), a conduit à éjecter Ondra du podium et à le reléguer au classement général à la sixième place, ce qui montre que le système était biaisé et illisible pour qui n’avait pas de calculette à la main. D’ailleurs, la mine stupéfaite d’Alberto Lopez à la fin de l’épreuve montre que lui-même ne s’attendait pas à finir médaille d’or, étant 4ème en diff, et 7ème en bloc.

Le combiné était illisible pour qui n’avait pas une calculette à la main.

Les deux seuls grimpeurs qui ont grimpé un 9c au monde ont fini dans les limbes : certains diront que c’est la loi du sport (un peu), et de la chance (beaucoup). Chez les filles, Janja Garnbet a confirmé les pronostics, devenant la première médaille d’or olympique féminine en escalade. Deux des meilleures grimpeuses se sont fait éjecter : la française Julia Chanourdie, et l’italienne Laura Rogora. Là aussi, il s’agit de deux grimpeuses parmi les plus fortes sur le rocher, qui jouent le jeu de la compétition mais à qui la loterie du combiné n’a pas réussi, ou l’épreuve de vitesse n’a servi que de handicap. Les grimpeurs de difficulté sont arrivés déjà entamés après s’être tapé la vitesse et le bloc dans la matinée. Le problème est là depuis le début : l’IFSC a accepté un combiné avec la vitesse pour que le CIO dise banco. Pour que les télés soient contentes. De fait, l’escalade de vitesse a plu aux téléspectateurs. Et alors ? les téléspectateurs regardaient le Collaro Show le samedi soir avant qu’on se dise que ce n’était pas de très bon goût.

Que le combiné avec la vitesse ait représenté l’escalade aux JO est une erreur. Pourquoi ? Parce que personne ne pratique l’escalade de vitesse, tout simplement.

bQue l’escalade soit représentée aux JO est sans doute une réussite pour les fédérations nationales qui l’ont voulu. Que le combiné avec la vitesse ait représenté l’escalade est une erreur. Pourquoi ? Parce que l’escalade ne rime pas à courir ni sur un mur ni sur le rocher, même si un certain Dan Osman en a fait des vidéos. Parce que personne ne pratique l’escalade de vitesse, tout simplement. Le jeune espagnol Alberto Lopez qui a remporté la médaille d’or n’a pas démérité : s’il remporte l’or aux Jeux Olympiques **, c’est aussi grâce à sa 4ème place en difficulté. Alberto s’est plaint lui-même de l’absence de structure d’entraînement pour la vitesse en Espagne.

Ce fut un concours éphémère : le combiné en escalade qui rassemble les trois épreuves a déjà vécu. La première olympique de l’escalade est aussi la dernière sous ce format, puisque le président du Comité d’organisation des JO de 2024, Tony Estanguet, a confirmé qu’à Paris ce seront deux épreuves d’escalade qui auront lieu : l’une de vitesse, l’autre un combiné bloc et difficulté. Avec déjà pour beaucoup de grimpeurs, l’idée d’une troisième médaille en 2028, histoire que les trois disciplines soient séparées et représentées. Ce n’est pas faire insulte à Bassa Mawem et Anouck Jaubert, spécialistes français de la vitesse, que de dire que les autres grimpeurs vont pouvoir consacrer leur temps à grimper sur du caillou, plutôt que de faire des kilomètres pour s’entraîner en vitesse deux fois par semaine.

Au fait, la marche, discipline olympique, a vu pour la dernière fois son format historique de 50 km avoir lieu aux JO à Tokyo. Aux prochains Jeux, ce sera plus court, beaucoup plus court. Pour la télé, pour le fun, hein. Cela ne vous rappelle rien ?

* Sur ces JO, une première place remportée à une des trois épreuves = 1 point, deuxième place = 2 points. Le médaillé d’or est celui qui a le nombre le plus petit après la multiplication des résultats des trois épreuves.

** tous les résultats ici.