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Treks en Himalaya

Équilibres fragiles Les sept vies de François Damilano #8

7 septembre 2016, aiguille des Pèlerins. Le granite a fracassé le grimpeur. Injection de la puissante Kétamine par le médecin sous les regards inquiets. Le secouriste Jeff Mercier, un solide du PGHM qui connaît bien François, ne pensait pas à si grave. ©Quentin Iglesis

François Damilano fête ses sept vies. Son cadeau d’anniversaire ? Sa biographie passionnante écrite par Cédric Sapin-Defour vient de paraître chez Guérin. Sept vies pour Damilano et huit épisodes sur Alpine Mag pour retracer un parcours hors-norme, avec extraits exclusifs du livre et conversation entre les deux intéressés. Dernier épisode !

Les jalons dans la vie du grimpeur Damilano sont nombreux. Des réussites, multiples, et une souffrance, le 23 janvier 2002, Godefroy. Dans celle de l’homme, il y a deux balises. 1991, naissance de Marius. 2004, naissance de Joséphine. De ces dates qui changent la donne. Après 1991, François s’est alourdi. D’une broche dans son rack à broches. Lui qui avait la réputation de peu brocher en cascade, il s’est mis à rapprocher les points. Avant 1991, les derniers mètres de la dernière longueur étaient économiques en brochage, la sortie n’est pas si loin, le rétablissement se fera bien comme à chaque fois, il sera toujours temps de faire relais au-dessus. En cas de chute, François aurait fait le grand saut et salué ses compagnons du relais inférieur. Puis la broche du réta’ est apparue, cette dernière broche que l’on installe avant la sortie en se disant que ce n’est pas le moment de se relâcher, cette dernière broche pour clore un travail bien fait jusque-là, cette dernière broche que François avait tendance à négliger. Elle porte un nom pour toujours : la broche à Marius. Tous ses clients et compagnons de cordée la connaissent. « Et t’oublieras pas la broche à Marius ! » Elle est devenue le symbole du goût de vivre, elle s’est déclinée en de nombreux prénoms d’enfants, ceux des grimpeurs qui ont connu François dans ce virage et qui, devenus pères à leur tour, se sont dit aussi qu’il serait bon de vivre vieux.

Monsieur Damilano, Monsieur Sapin-Defour : n’est-ce pas céder à la facilité que d’expliquer une prise de conscience du risque soudaine, coïncidant au rôle nouveau de père ? 

François Damilano :

Oui bien sûr un peu. Mais en même temps, non. Mais nous ne verbalisons souvent que ce qui nous arrange. Alors bien sûr le discours sur la responsabilisation et le « grimper différent » prend souvent le pas sur des réflexions plus prosaïques : comment continuer de grimper ? Comment concilier ce nouveau statut de père et la charge sociale et affective qu’il implique avec la passion de l’altitude chevillée au corps et à l’âme ? Comment concilier la présence en bas, obligatoirement plus prégnante avec les habitudes d’escapades hors contraintes ? Alors, évidemment chacun, chaque couple, fait sa tambouille. Ça fonctionne plus ou moins bien. Mais on le sait bien, la naissance d’un enfant bouscule le rapport à la vie, à sa propre finitude, à ses parents. Qu’on soit alpiniste ou non. Alors oui la naissance de mon fils Marius puis de ma fille Joséphine sont venus ébranler mes certitudes, perturber mes habitudes, interroger mes fonctionnements. Évidemment. L’histoire de la « broche Marius » est à cet égard à la fois anecdotique et révélatrice. Une manière de dire : oui, je sais, je ne suis plus tout seul ; oui, je sais mes décisions de grimpeurs impactent au-delà de la cordée ; oui mes enfants je vous prends évidemment en compte… au-delà des apparences et du risque des jeux d’altitude.

Je ne pouvais pas, je ne devais pas parler de Damilano sans y associer Godefroy Perroux. Dis Perroux à un alpiniste de notre Terre et de ces quarante dernières années, il te répondra Damilano, l’inverse fonctionne aussi naturellement.

Cédric Sapin-Defour :

Facilité ? Réalité.
L’arrivée d’un enfant dans une vie remue l’existence. À quoi bon sinon… Pourquoi cela ne serait-il pas le cas chez un alpiniste professionnel, faisant de la prise de risque son quotidien et quelque part son fond de commerce, dans un environnement – Chamonix – où le culte de l’exploit et de la performance structure les rapports sociaux ? Beaucoup d’ingrédients sont réunis pour se questionner en tant que père, François n’y a pas échappé, il ne pouvait en être autrement sauf à considérer que c’est au monde de s’adapter à soi. Nécessairement les naissances de Marius puis de Joséphine, tous deux enfants de Chamonix l’ont conduit à s’interroger sur le sens de sa pratique et sur le modèle qu’il suggérait. C’est l’histoire de la broche à Marius, cette petite chose qui en dit long sur les chamboulements de l’existence.
La vie est farceuse, François n’a eu de cesse de louer la démarche de ses parents qui l’ont accompagné voire encouragé à mener la vie qui a été et qui est la sienne, en toute liberté. Devenu père…ça a été une autre histoire surtout quand Marius s’est mis en tête de goûter au ski de pente raide, ce jeu qui ne pardonne pas grand chose. Mais que pouvait-il faire d’autre qu’accorder sa pleine confiance et laisser son fils explorer la géographie du danger? Là encore, mon plaisir a été de croiser les témoignages, bien sûr de François mais aussi de Marius et de Joséphine. Faire écrire par un autre est toujours plus aisé que de dire soi-même ce que l’on a au fond du cœur. Alors j’ai écrit ce qu’ils m’ont soufflé, qu’ils s’aimaient.
Ce dernier chapitre, s’il parle paternité, évoque aussi un autre lien : la fraternité. En amitié. Je ne pouvais pas, je ne devais pas parler de Damilano sans y associer Godefroy Perroux. Dis Perroux à un alpiniste de notre Terre et de ces quarante dernières années, il te répondra Damilano, l’inverse fonctionne aussi naturellement. La cordée Perroux-Damilano était symbiotique, en montagne comme dans la vie. Ce qu’ils ont vécu tous les deux, là-haut et ailleurs, a été un cadeau de l’existence, cette chimie qui te fait un jour rencontrer LA personne. On peut se mettre à l’alpinisme pour assouvir le besoin de gravir les montagnes. On peut aussi y venir en espérant vivre l’intensité d’une relation comme celle qui les unissait. Ces deux-là donnaient envie d’être deux.
Godefroy est là, partout dans le livre, il surgit, il reste, il s’efface puis revient. Il a été des sept vies de François, pleinement. Je voulais qu’il reste avec nous le plus longtemps possible, au fil des chapitres jusqu’à accepter la réalité, qu’il ne soit plus de notre monde depuis 2002. En acceptant d’être biographié, François savait qu’on allait devoir s’aventurer sur le terrain de sa douleur liée à la mort de Godefroy. Nous y sommes venus progressivement sans forcer son évocation. Il l’a fait avec une honnêteté qui l’honore, une confiance qui m’honore ; il a ouvert la boîte à nostalgie, beaucoup de larmes ont coulé et d’être le témoin a posteriori d’un tel lien de complicité et d’amitié a été un privilège. Je le remercie d’avoir mis entre mes mains d’auteur les tréfonds de son âme. Tu sais quoi ? Il m’est arrivé de pleurer en écrivant, tu ne le dis pas, les alpinistes ne pleurent pas. Encore aujourd’hui, François apprend à vivre sans Godefroy.
Mais terminons avec le goût de la vie. Sans faire de la psychologie de comptoir, c’est aussi de cette incommensurable douleur que François tient son bonheur de vivre et son leitmotiv qui résiste malgré toutes les meurtrissures : celui d’un alpinisme heureux.

Les sept vies de François Damilano, Cédric Sapin-Defour, Guérin-Paulsen, Octobre 2018.