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Interpellé par une bouteille à la mer lancée il y a quelques jours depuis la Rochelle, Christophe Raylat, réalisateur de films documentaires répond à cette missive en développant sa relation avec le principal sujet de ses films : l’écrivain Sylvain Tesson. Une relation que l’on imagine particulière entre un passionné d’image et un amoureux des lettres.

Cher Stéphane,

Ce matin, je m’apprêtais à m’élancer, nu, pour ma traversée quotidienne de l’Arve (un exercice ravigotant, que je conseille à tous mes amis), lorsqu’une bouteille de vieux rhum rochelais, coincée entre deux rochers, attira mon attention.
De quelle antique flibuste était-elle le seing ?
A l’intérieur, un message, dont je te remercie. Tu me parles des films réalisés avec Sylvain Tesson, d’épure et d’aventure, des rouages de notre travail en commun.

Il faudrait, bien sûr, demander à Sylvain son point de vue, mais je veux bien essayer de te livrer le mien. L’exercice est complexe, il est toujours difficile de résumer une relation à la fois amicale et professionnelle.
Je connaissais peu Sylvain avant 2013 et cette ascension du mont blanc, en compagnie de Jean-Christophe Rufin relatée dans Un mont Blanc en quête d’hauteurs. Nous nous croisions sur des festivals, j’avais été l’interviewé chez lui… Détail cocasse, il m’a rappelé récemment que je lui avais commandé son premier article, pour Montagnes Mag, en 1997, à la suite de sa traversée de l’Himalaya avec Alexandre Poussin. Je ne m’en souvenais plus.

 

Fernando Ferreira, Sylvain Tesson et Christophe Raylat au cap Canaille, dans les Calanques. ©Coll. Raylat

En 2013 donc, nous nous sommes rapprochés et avons décidé de publier Berezina aux éditions Guérin. Son accident a eu lieu le jour où nous fêtions la remise de son manuscrit, en août 2014. Pendant sa convalescence, nous étions fréquemment en contact et en avril il m’a parlé de son envie de repartir pour une petite expé vers les sommets du Tadjikistan. C’est ainsi qu’est né Octobre blanc.
Aujourd’hui, si je devais qualifier notre relation, je parlerais plus de fraternité que d’amitié.
En réalité, nous ne nous voyons pas souvent, je ne fais pas partie de son cercle d’amis proches, nous partageons des moments forts, en montagne, en voyage, et nous fabriquons des films ensemble, comme deux artisans se réunissent pour produire une œuvre singulière en apportant chacun son savoir-faire.

Mais il n’y a pas que ça. Il existe entre nous une sorte de complicité qui s’exprime « sur le terrain » (comme disent les amis du GMHM). Elle se traduit par le partage d’une joie enfantine. La jubilation de grimper, marcher, découvrir de nouveaux horizons. Cela doit te sembler bien naïf, mais lorsque nous sommes ensemble, en montagne, nous ressentons ce plaisir intense et un peu bêta, d’être simplement là, un plaisir du boy scout. C’est chouette quoi. On dit beaucoup de bêtises, on rivalise de jeux de mots dont l’almanach Vermot ne voudrait pas. Les projets naissent ainsi, avec la candeur et l’enthousiasme de jeunes Komsomols.

Ensuite, chacun travaille dans son coin, j’écris un « pitch », trouve une production, rédige un dossier pour une chaîne. Sylvain prépare sa note d’intention, brève et brillante, qui détermine le cap à suivre. Au tournage, il travaille énormément ses interventions, il lit beaucoup, note ses idées, noircit des carnets. Cela ne gâche en rien son éloquence. Au « rec », même après avoir travaillé le sujet, je suis toujours surpris par un trait d’esprit, une pensée, une vision singulière du monde.

Il prend aussi conscience que la littérature
a perdu la grandeur
qui fut la sienne au cours des siècles,
au profit de l’image.

Cher Stéphane, tu me poses également la question du « pourquoi ».
La question est complexe (j’aimerais d’ailleurs beaucoup connaitre la réponse de Sylvain).
Il y avait, je crois, au départ, une promesse de légèreté. Nous partions pour un voyage, la caméra serait discrète, nous aurions la liberté de raconter notre aventure à notre guise.

Sylvain a écrit et réalisé plusieurs documentaires auparavant (on oublie souvent son passé dans l’audiovisuel), il connait cet univers, mais depuis le succès de ses Forêts de Sibérie, en 2012, il se consacre totalement à l’écriture.
La littérature est la grande ambition de sa vie. Il nourrit une passion et un respect absolu pour la langue, les mots, les textes. Il est dingue de poésie, je l’ai vu apprendre le Bateau ivre sur les flancs de l’Etna.

En vieillissant, cet amour inconditionnel grandit chez lui. Il prend aussi conscience que la littérature a perdu la grandeur qui fut la sienne au cours des siècles, au profit de l’image. Le cinéma, la télévision et aujourd’hui Internet, offrent des « récompenses » plus immédiates, plus faciles, plus superficielles. Les internautes hyper connectés et abreuvés d’images, ont oublié le goût de lire, de fabriquer leurs propres images grâce aux textes.

Raylat et Tesson, de retour des îles Eparses. ©Coll. Raylat

J’ai l’impression que Sylvain est aujourd’hui dans un double état d’esprit. Il est à la fois une figure médiatique de premier plan, il a su façonner son image et il maîtrise parfaitement les codes télévisuels, mais en même temps (comme dirait l’autre), il n’est pas dupe, il sait que le grand cirque médiatique se déploie au détriment de ce qui est le plus précieux à ses yeux, la littérature.

Mais, (me diras-tu), dans ces conditions, pourquoi Sylvain accepte-t-il encore de faire des films ?
Nous en parlons parfois. Je lui explique mon désir de dresser des passerelles entre littérature et audiovisuel, pour les extraire de leur cloisonnement réciproque. Car toute narration puise sa source dans la littérature. Tout film est donc la mise en image d’une écriture, la mise en scène d’un propos. La forme doit servir le fond, et non le contraire. En tournage il y a mille raisons de se disperser, mille raisons de consacrer plus de temps à fignoler de jolis plans plutôt qu’à ajuster le verbe. C’est un autre aspect fort de notre relation. Sylvain maintient une vigilance permanente et n’hésite pas à me dire lorsqu’il perçoit une dérive. Il souhaite, bien évidemment, que l’image soit belle, mais il n’accepte pas que l’on privilégie un énième plan de drone, ou un raccord trop fignolé, à un temps de dialogue ou à un entretien réfléchi. Il me le fait alors remarquer, et je lui suis toujours reconnaissant de cette franchise (même si parfois elle me contrarie dans la 12e prise d’un somptueux coucher de soleil).

En janvier 2020, Tesson, Raylat et le GMHM en Patagonie pour le tournage de Les ailes de Patagonie. ©Thomas Goisque / National Geographic

Sylvain est également attentif pendant la phase de montage des films. Je lui envoie les différentes étapes, nous en parlons, il m’apporte son regard distancié et m’encourage toujours à être plus audacieux, moins scolaire, à bousculer le cahier des charges des chaînes.
Je sais que Sylvain est aussi sensible aux avis de sa famille. Ces documentaires les aident à mieux comprendre sa vie turbulente.

Mais, (me diras-tu encore) et Tintin dans tout ça ?
Je suis d’accord avec toi, il y a chez Sylvain quelque chose de Tintin. Il partage avec lui un esprit primesautier, une curiosité sans limite, un élan naturel, l’envie d’aller voir, au-delà des murs et des crêtes, par tous les temps. Lorsque nous étions au Tadjikistan, c’était seulement deux ans après son accident, il était encore sujet à des crises d’épilepsie, il risquait des problèmes cardiaques ou un pneumothorax, mais jamais il ne s’est plaint. On a passé deux nuits à 5000 m au bord d’un glacier, dont une sous la neige et le vent, la tente était posée sur des caillasses morainiques, on dormait sur un chaos, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, mais lui ronflait paisiblement. Comme Tintin, il est rustique et ne se préoccupe pas beaucoup de lui-même en voyage. En revanche, au cours de cette expé, j’ai fait un début de M.A.M. (Mal aigü des montagnes) après notre première montée à 5000 et c’est lui qui a pompé le caisson hyperbare en pleine nuit, sous la neige. Je n’oublierai jamais.

Nous avons travaillé pour Disney,
l’empire mondialisé de l’image
confronté à l’écrivain français
(qui résiste toujours et en encore)

Allez, il va falloir conclure ce message, sinon, le rouleau ne rentrera pas dans la bouteille.
Nous venons de terminer le film « Les ailes de Patagonie » avec le GMHM, pour National Geographic. C’est amusant, nous avons travaillé pour les américains (Disney est le propriétaire de Nat-Geo) et nous étions en droit de craindre le pire. L’empire mondialisé de l’image confronté à l’écrivain français (qui résiste toujours et en encore…). Notre histoire racontait une expédition du GMHM partie pour tenter de gravir et de sauter en BASE jump, l’un des sommets du massif du Fitz Roy en hommage aux héros de l’aéropostale (St Exupéry, Mermoz, Guillaumet). Nous étions loin du registre habituel de Nat-Geo.

Et pourtant, tout s’est incroyablement bien passé. Nous avons monté une première maquette dans laquelle nous avions volontairement réduit la part littéraire et historique, au profit de l’action « pure et dure ». Mais en retour, la chaîne a trouvé Sylvain formidable, le ton littéraire du film leur plaisait et l’hommage à l’aéropostale donnait à leurs yeux beaucoup de profondeur à l’action. Ils en réclamaient même plus ! Étonnant, non ?
Comme quoi le pire n’est jamais tout à fait certain.

Ta bouteille de rhum est près de moi, je roule ma missive et referme avec soin le bouchon de liège. Le temps s’est couvert, on annonce des orages. L’Arve sera puissante pour porter ce message jusqu’à La Rochelle.

Je t’envoie mon amical salut cher Stéphane !

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