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« C’est combien le risque aujourd’hui ? »

Les rédacteurs de Bulletin d’estimation du Risque d’Avalanche ont dû rater l’examen d’huissier de justice. Ils ont alors cherché un autre boulot à fort taux de mécontentement. Et ils ont trouvé. Certains ont fini pervenches, d’autres perce-neiges, consacrant leur quotidien à prédire le danger d’avalanche par un petit chiffre. De 1 à 5. Aujourd’hui tout se mesure, le danger n’échappe pas à la règle de la règle. Leur part masochiste est satisfaite. Soit ils surévaluent le danger et des hordes de skieurs frustrés d’avoir délaissé les plus belles pentes leur tomberont dessus. Soit ils sous-évaluent le danger et la communauté glissante blâmera leur inconscience. Soit ils sont justes et l’on dira que c’est un sacré coup de bol. Même s’ils aiment ça, se faire engueuler, à la longue, les lasse. Ils suivent donc des cours d’atténuation rhétorique et de syntaxe évasive avec leurs collègues de Météo France. De probables déclenchements d’avalanche hypothétiques de taille modérément moyenne mais parfois importante ne sont pas à exclure dans quelques pentes localisées ou plus ou moins étendues. Merci. C’est le joker du ciel de traîne imposé par notre siècle procédurier. Lorsque Météo France annonce beau temps, elle précise systématiquement qu’un ciel de traîne pourrait jouer les trouble fêtes afin de se prémunir contre un procès en fausse bonne nouvelle. L’autre astuce est de signer le bulletin par un pseudo. Parfois, c’est un peu gros, personne ne peut raisonnablement s’appeler Giezendanner.

Même s’ils aiment ça, se faire engueuler, à la longue, les lasse.
Ils suivent donc des cours d’atténuation rhétorique et de syntaxe évasive avec leurs collègues de Météo France

La faute n’est pas celle des rédacteurs. Elle incombe aux lecteurs qui ne lisent pas et qui se contentent du chiffre du haut, de 1 à 5, sans prise en compte, aucune, du contexte et des précisions. Pour les inciter à lire le bulletin dans son ensemble, rappelons-leur la philosophie de chaque degré de danger.

– 0 (nul) : c’est le degré de l’occasion manquée. Ce degré n’a pas été prévu dans les BRA. Dans notre société aimant à dire que le risque 0 n’existe pas, le ski de montagne tenait une occasion rêvée de se distinguer des autres activités humaines en proposant un contexte totalement sécure et mécaniquement populaire. Au lieu de ça, on ne parle de la montagne que lorsque l’on s’y casse les dents. D’ailleurs, tant qu’on y est de nos conseils avisés, si le ski alpinisme souhaite aussi bien grandir que sa cousine escalade, il est urgent qu’il ouvre l’échelle des dangers vers le 6, le 7 et plus si affinités. Aujourd’hui, en grimpe, le 5ème degré ne fait plus rêver personne, c’est le 9 qui chatouille. Prenons garde à ne pas tasser le danger et à faire du ski de montagne une activité stagnante. Tout skieur rêve d’être le premier à sortir par danger 6.

– 1 (faible) : c’est le degré du regret. Si l’on fait du ski de rando, c’est pour briller lors des dîners en ville avec notre discipline à tête soi-disant brûlée. Les types du BRA ne nous facilitent pas la tâche en clamant au monde que le danger de notre affaire peut être faible, juste faible. À vous déboulonner un mythe. Le comble du regret serait de mourir par danger 1 mais si tout se passe bien, vous n’en souffrirez pas (du regret).
Trait d’esprit à adopter juste avant de se faire prendre dans une avalanche par danger 1 afin que l’on se souvienne de vous comme éternel rieur à la vie : « Cramponnez-vous les amis, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ! »

– 2 (limité) : c’est le degré de la relativité. Les conditions de ski par danger 2 sont assez confortables d’un point de vue psychologique mais comme il existe un danger 1, on se dit que le 2 est doublement casse-gueule et on se surprend à s’inquiéter. Bêtement. Ce qui tend à devenir une habitude. C’est le problème des échelles, plus les premiers barreaux sont bas plus les suivants nous semblent hauts.
Proposition qui ne manquera pas de détendre l’atmosphère collective juste avant l’impact : « il est venu mes camarades le temps de se séparer, à tout de suite à deux pas d’ici. » Le ni une ni deux fonctionne aussi très bien.

3 (marqué) : c’est le degré du questionnement. Le centre, le milieu…tous ces trucs intermédiaires interrogent. À ne pas se positionner franchement, le degré 3 entretient le doute, attise la suspicion. C’est le syndrome du feu orange, on ne sait jamais s’il faut s’arrêter ou bien foncer. À quand la création du 3+ et du 3- qu’on apprenne à pencher ?
Nous vous conseillons, par un tel degré de danger annoncé, de skier chez nos voisins helvétiques, votre fulgurance en cas de coffrage imminent en sera sublimée : « fuyons mes amis, ce trois suisse nous regarde d’un air bizarre ! »

– 4 (fort) : c’est le degré de la frustration. Le danger 4 est le plus souvent la résultante de chutes de neige féériques et c’est précisément à cet instant magique que l’on vous invite à rester chez vous jouer à Pierra Menta 2018 sur la Wii. Et bah non. Indignez-vous, protestez, skiez. Pour être complet, sachez que la plupart des photos alléchantes de freeriders utilisées par les stations de ski pour vous faire venir à elles sont prises par danger 4, de la poudre jusqu’aux narines, c’est addictif. En plus du triptyque Arva-Pelle-Sonde, pensez à vous munir de deux hélicoptères en stationnaire pour jouir sereinement du moment.
Petite saillie conseillée aux freeriders juste avant leur taux de recouvrement : « it’s time my friends de se faire plier en quatre ! » On peut être jeune et amoureux du bon mot.

– 5 (très fort) : c’est le degré de la fin. Le ski est une activité amoureuse. Lorsque la montagne hurle vous aimer très fort, c’est comme dans un couple, elle ne parvient plus à vous chuchoter simplement qu’elle vous aime. Ça ne sent pas bon, en amour comme en ski, adverbes et adjectifs ne disent rien qui vaille.
À placer sur votre épitaphe figée dans le granite : « celle-ci, mes amis, ne l’ai-je pas reçue cinq sur cinq ? » De quoi dérider les tristesses.

Mais finalement, lorsqu’on réfléchit (faisons un effort amis sportifs) à quoi bon mesurer le danger puisque le risque est subjectif ?
Vous avez quatre heures.
Disons deux.
Et puis non, allez skier va !