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Au revoir la Pilatte

J’étais un jeune alpiniste, ou plus exactement un apprenti. Nous sommes au milieu des années 90 et un copain plus âgé, étudiant comme moi, m’emmène en Oisans. Nous montons pour deux jours au refuge de la Pilatte. J’ai mes deux piolets traction aux manches droits qui font mal aux doigts, des Koflach aux pieds, un pantalon en toile, une polaire violette, et un sac « Patrick Gabarrou ». Fort de quelques expériences glaciaires j’ai surtout confiance dans mon premier de cordée. Pas fou, celui-ci commence le premier jour par le Mont Gioberney et une variante du glacier du Says. Le lendemain nous gravissons le couloir nord des Bans, n°68 des « Cent plus belles courses » de Gaston Rébuffat. Quelle plus belle initiation au massif des Écrins ? La rimaye était verticale, le couloir, large, plein d’une glace permanente, et le glacier de la Pilatte, interminable. Du moins le croyais-je, à l’époque. 

Carte postale des années 1920. Glacier de la Pilatte, les Bans. le glacier descend jusqu’à 2250 m. Cette langue du glacier a disparu. ©coll. JC

Le 3 septembre 2021, le maire de St-Christophe a pris un arrêté d’interdiction d’accès au refuge de la Pilatte, et de fermeture de celui-ci, considérant que « l’état du bâtiment et le risque de glissement rocheux de grande ampleur compromet gravement la sécurité du public ». Depuis 2008, de larges fissures sont apparues, coupant en deux le bâtiment. Construit en 1954, celui-ci est victime d’un phénomène para-glaciaire. En perdant 50 mètres d’épaisseur et pas loin de dix fois plus en longueur (voir notre illustration), le glacier de la Pilatte a provoqué une déstabilisation du promontoire sur lequel est construit le refuge, un socle rocheux autrefois comprimé par le glacier désormais absent. Aujourd’hui c’est décidé : le refuge ne rouvrira pas. La Pilatte est une victime directe du réchauffement climatique. 

le refuge ne rouvrira pas. La Pilatte est une victime directe du réchauffement climatique.

Jusqu’à récemment, le refuge de la Pilatte était l’un des plus fréquentés de l’Isère. Six à sept mille personnes y étaient accueillies chaque année, attirées par le plus beau cirque glaciaire au départ de la Bérarde. Comme le déplore Frédi Meignan, « le coeur de l’Oisans est touché ». Le coeur des alpinistes aussi, puisque l’accès à la plateforme même du refuge est interdit, de même que le bivouac. Nul doute que celles et ceux qui voudront tenter l’ascension des Bans, de la facile pointe de la Pilatte ou la traversée du Sélé, bivouaqueront quelque part en aval, vers Cloute Favier ou ailleurs, tandis que d’autres solutions sont à imaginer. Ce n’est pas un adieu à la Pilatte, mais un au revoir, à ce que fut la présence d’un refuge à cet endroit. Mais c’est quand même un adieu à ce que nous aimons, à ce que nous connaissons.

Glacier de la Pilatte, carte topographique IGN ©Geoportail

Sur le même Geoportail, la photo satellite, de 2021, montre le recul spectaculaire du glacier.

Le recul du glacier de la Pilatte est l’arbre qui cache la forêt des glaciers plus anonymes qui, dans les Écrins, disparaissent, de manière discrète, sans qu’on en parle du tout. Comme le voisin de la Pilatte, le glacier du Says, bientôt réduit à sa portion supérieure.

Ce que disent les montagnes, qui ont en ce moment même, un début juin, le visage d’une fin juillet, c’est que le climat change à une vitesse effarante, même à l’échelle du temps humain. Sans doute avons nous, en tant qu’amoureux de la montagne, le privilège terrible d’en être témoins et le devoir d’en parler autour de nous.

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