Pakistan : Siebe Vanhee, Sean Villanueva et Symon Welfringer ouvrent la face ouest du Tahu Rutum

Symon Welfringer dans le Tahu Rutum ©Siebe Vanhee

Quinze jours dans une face vierge, quatre camps suspendus et des difficultés jusqu’au 7b au-dessus de 6 000 mètres : Siebe Vanhee, Sean Villanueva O’Driscoll et Symon Welfringer ont réalisé la première ascension de la face ouest du Tahu Rutum, au Pakistan. Leur nouvelle voie, The Leopard of Higher Ground, conjugue escalade libre et de big wall en altitude sur un beau sommet oublié du Karakoram.

L‘Himalaya recèle encore bien des trésors pour ceux qui choisissent l’alpinisme d’exploration : voici en résumé le résultat de la belle expédition du trio Siebe Vanhee, Sean Villanueva et Symon Welfringer.

Le Belge Siebe Vanhee, son compatriote Sean Villanueva O’Driscoll et le Français Symon Welfringer ont atteint les 6 651 mètres du Tahu Rutum, un sommet isolé du Karakoram pakistanais, situé à proximité du glacier d’Hispar. Les trois alpinistes ont ouvert The Leopard of Higher Ground, un itinéraire de 1 500 mètres dans la face ouest, jusque-là vierge, dont chaque longueur aurait été grimpée en libre.

Au total, l’équipe a passé quinze jours sur la montagne, dont treize à la montée et deux pour redescendre. L’itinéraire compte vingt longueurs en caillou, réparties entre un premier mur de huit longueurs et la face sommitale, reliées par environ 600 mètres de traversées en neige. Les difficultés annoncées atteignent le 7b, dans un terrain raide et parfois déversant situé bien au-dessus de 6 000 mètres.

Sean Villanueva en action ©Vanhee

Des longueurs jusqu’au 7b à plus de 6000 mètres

Vanhee, Villanueva et Welfringer ont grimpé en technique capsule : camps et cordes fixes déplacées progressivement, avec portaledges, sacs de hissage et nourriture pour deux semaines. Une logistique qui leur a permis de demeurer dans la paroi pendant une tempête de neige de trois jours, puis de profiter des éclaircies successives sans retourner au camp de base.

Le choix de la ligne n’est pas vraiment le plus direct. Plutôt que de rejoindre la grande paroi par le glacier situé à gauche, les alpinistes ont attaqué un socle rocheux sur la droite. Ils ont alors dû franchir huit longueurs en rocher moyen avant de traverser des pentes de neige raides en hissant leur matériel jusqu’au pied du ressaut principal.

« Nous avons choisi la ligne la plus ridicule, celle qu’aucun alpiniste n’aurait choisie », plaisante Siebe Vanhee, qui reconnaît avoir parfois maudit les interminables hissages. « Mais c’est ce que nous faisons : une ligne de grimpeurs de big wall en altitude. »

Au onzième jour, les trois hommes ont installé leur quatrième camp suspendu à 6 260 mètres. Le lendemain, ils sont venus à bout de la partie la plus technique de l’itinéraire, avec des longueurs déversantes cotées jusqu’au 7b. Le sommet a été atteint le 27 juin, au terme d’une septième journée consécutive sans repos.

Un camp suspendu ©Vanhee

Le trio heureux au sommet ©Vanhee

Sur les traces de Kyle Dempster

Cette ascension rappelle l’histoire de Kyle Dempster. L’alpiniste américain, disparu en 2016 sur l’Ogre II avec Scott Adamson, avait tenté cette même face ouest en solitaire en 2008. Après vingt-trois jours dans la paroi, il avait atteint un point situé à environ 200 mètres du sommet avant de devoir renoncer.

Siebe Vanhee avait découvert le récit de cette tentative lors d’une rencontre avec Dempster en 2014. Depuis, le Tahu Rutum était resté dans un coin de sa tête. Pendant leur ascension, les trois grimpeurs ont croisé la ligne de l’Américain et retrouvé trois de ses anciens ancrages.

Le nom de la voie lui rend directement hommage. Taa Hurutum, autre transcription du nom local de la montagne, signifierait « la demeure du léopard des neiges ». Higher Ground était, de son côté, le nom du café tenu par Kyle Dempster à Salt Lake City.

Avant cette ouverture, le Tahu Rutum n’avait vraisemblablement été gravi qu’une seule fois. Une expédition japonaise en avait atteint le sommet en 1977 par l’arête sud-ouest. La montagne n’avait plus connu d’ascension réussie depuis près d’un demi-siècle.

La nouvelle ligne du Tahu Rutum. ©Vanhee

Un trio de grimpeurs de talent

Au final, cette belle ligne a été réussie par un trio de grimpeurs de talent.  Siebe Vanhee est l’un des meilleurs spécialistes actuels de l’escalade libre en grande paroi. En 2024, il avait participé avec Nicolas Favresse, Sean Villanueva et Drew Smith à la première ascension intégralement libre en équipe de Riders on the Storm, sur la Torre Central del Paine, en Patagonie.

Également très fort en libre, Symon Welfringer a l’habitude des expés en altitude. Alpine Mag avait notamment suivi son ouverture de Revers Gagnant dans la face sud du Sani Pakkush, réalisée en 2020 avec Pierrick Fine et récompensée par un Piolet d’Or l’année suivante. Welfringer a également signé la première ascension du Risht Peak, dans la vallée isolée de Yarkhun.

Sean Villanueva O’Driscoll, figure familière des lecteurs d’Alpine Mag, appartient depuis plus de vingt ans à cette génération de grimpeurs belges qui a réinventé l’expédition en grande paroi, entre escalade libre et exploration. Il a reçu deux Piolets d’Or : le premier pour une série d’ouvertures réalisées au Groenland en 2010 avec Nicolas Favresse, Olivier Favresse et Ben Ditto ; le second pour la traversée solitaire du massif du Fitz Roy, en 2021.