La photo d’escalade s’est construite autour de codes récurrents, résumant souvent les grimpeurs à un visage crispé sur prise serrée. Claudia Ziegler a le privilège de suivre ces athlètes toute l’année, pour en capter le quotidien, loin des clichés de papier glacé. Elle a tiré de cette immersion un livre, Young savages, dans lequel elle dévoile le mode de vie de jeunes prodiges. Bienvenue à table avec Ashima Shiraishi, à la fac avec Adam Ondra ou à vélo avec Alex Megos, entre deux entraînements bien sûr.  

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ès que j’ai découvert l’escalade, j’ai aimé l’idée de capturer la tension entre le grimpeur et le rocher grâce à mon appareil photo. Les mouvements puissants, au coeur d’un vaste paysage immobile sont particulièrement esthétiques. Je pensais qu’il était plus intéressant de capter un sourire, un geste typique, l’interaction avec des partenaires d’escalade et des amis, plutôt que l’ascension spectaculaire d’une voie. Le désir de regarder au-delà de la surface et d’apprendre à montrer une personne dans toute sa complexité est devenue de plus en plus forte.
Quand j’ai décidé de faire un livre sur les grimpeurs, Young savages, il était clair que l’escalade ne devait être qu’un des nombreux aspects de leur vie que je voulais montrer. Tout le monde les connaît en tant qu’athlètes professionnels. Je voulais montrer les sujets en tant que membres d’une famille, amis, étudiants, comme tous les adolescents normaux et les jeunes adultes.
La principale difficulté pour faire ce livre était de surmonter le comportement typique que l’on adopte dès qu’on voit un appareil photo. Il a fallu beaucoup de temps et d’empathie pour que les grimpeurs oublient qu’un appareil était pointé sur eux. « Quelle est l’influence de ma présence sur leur comportement » me suis-je souvent demandé. En quête d’authenticité et désireuse de capturer la «vraie» vie du grimpeur, j’étais consciente que je modifiais involontairement le cours des évènements. Moi aussi, j’ai changé à chaque visite. Quand un grimpeur étais timide, je l’étais aussi, alors que quand quelqu’un était ouvert et chaleureux envers moi, je pouvais aussi m’ouvrir. J’ai rendu visite à chacun de ces jeunes talents de l’escalade pendant plusieurs jours, et chaque fois, respecter leur vie privée était un travail difficile. Pour moi, les moments les plus intimes et les plus beaux étaient ceux où l’appareil photo n’était pas là. Sans lui entre les grimpeurs et moi, l’interaction a naturellement pris son cours, nous avons beaucoup parlé et beaucoup ri. Capter de temps en temps de tels moments par la photo, sans les détruire, était un énorme défi.

 

il était clair que l’escalade ne devait être qu’un des nombreux aspects de leur vie que je voulais montrer

La jeune grimpeuse Ashima Shiraishi est la première femme à avoir grimpé 9a+, en mars 2015. Elle avait 13 ans. Elle vit à New York où elle combine sa vie de grimpeuse et d’écolière. © Claudia Ziegler

J’ai suivi des cours de fac avec Adam Ondra et j’ai pu constater qu’il n’est qu’un étudiant parmi d’autres

Au bout du compte, tous les grimpeurs se sont habitués à moi et ont presque oublié que j’étais là. Du moins, ils sont retournés à leurs routines et habitudes quotidiennes et ont agi comme si aucun étranger n’était présent. J’ai pu être témoin de situations très intimes qui m’ont marquée. Je n’oublierai jamais comment Alex Megos a embrassé sa soeur quand ils se sont dit au revoir à la gare, cette manière unique qu’à la mère de Shawn pour trier ses vêtements…  J’étais aux côtés de Shauna Coxsey dans un moment difficile, peu de temps après le diagnostic d’une blessure grave à l’épaule. Je l’ai accompagnée chez le kiné… J’ai suivi des cours de fac avec Adam Ondra et j’ai pu constater qu’en dehors du monde de l’escalade, il n’est qu’un étudiant parmi d’autres. Je suis allée nager avec Matilda Söderlund à Stockholm, par un chaud été suédois. J’ai fait du vélo avec Alex Megos à la boulangerie pour acheter du pain pour la famille, tôt le matin. J’ai fait du jogging avec Shauna et son amie sur la plage, j’ai creusé le jardin avec Johanna Ernst, et suis allée au cinéma et faire du shopping avec Mihou Nonaka. J’ai vu les beaux dessins d’Ashima Shiraishi, j’ai écouté Mélissa Le Nevé jouer de la guitare et j’ai regardé Brooke Raboutou faire de la couture. J’ai essayé les mélanges de céréales d’Adam Ondra et j’ai goûté une fantastique cuisine japonaise avec Ashima, cuisinée par sa mère. J’ai découvert l’arrière-pays slovène avec Domen Skofic et j’ai été initié au monde du football américain par les frères Hörst.
J’ai vu les très jeunes grimpeurs comme des jeunes particulièrement indépendants et matures, qui font leurs devoirs et leurs entraînements en toute indépendance. En même temps, je les ai perçus comme des adolescents ordinaires qui rigolent avec leurs pairs et aiment faire du shopping ou jouer à des jeux vidéo. Ce fut une expérience inoubliable que d’être acceptée par tous les grimpeurs et leurs familles sans réserve, et de s’intégrer dans leur vie quotidienne et familiale. Souvent, je me sentais chez moi dès le premier instant et l’atmosphère était très intime et amicale.

Adam Ondra est l’un des plus forts grimpeurs de l’histoire de l’escalade. À 12 ans, il réalisait ce que personne n’avait jamais réussi avant lui. Âgé de 24 ans en septembre 2017, il repoussait encore les limites de la discipline en cotant une voie 9C+, tout en suivant ses études d’économie. © Claudia Ziegler

Quelle est la clé du succès?

Que distingue ces grimpeurs de leurs innombrables pairs qui s’entraînent eux-aussi ? Il n’y a pas de réponse claire. Les stratégies qui mènent au succès sont différentes. Certains des jeunes grimpeurs ont tendance à préférer le principe du plaisir à une routine d’entraînement stricte, alors que d’autres font preuve d’une discipline incroyable en suivant leur plan d’entraînement. Les méthodes d’entraînement ont beaucoup évolué et se basent aujourd’hui sur des principes scientifiques. Ces méthodes sont mieux étudiées que celles de la fin du 20ème siècle. Mais ce n’est pas une explication suffisante. «L’entraînement spécifique en salle est une préparation assez limitée pour grimper sur du vrai rocher», explique Chris Sharma, qui sait de quoi il parle. Sharma a découvert les Coupes du Monde d’escalade à l’adolescence, puis a réalisé des voies et des blocs naturels qui sont restés non répétés pendant longtemps. Mais à l’inverse, l’escalade sur rocher n’est pas non plus une préparation suffisante pour l’escalade de compétition. Interrogés sur le facteur le plus important de leur succès, presque tous les grimpeurs du livre mentionnent la même chose : la passion avant tout.

« Je ne me suis jamais senti sous pression »

« Tout le monde rêve d’être un athlète professionnel » ajoute Shauna Coxsey « mais personne n’imagine tout le travail que cela implique. » Les jeunes grimpeurs traversent des conflits similaires aux jeunes talents d’autres sports, de jeunes musiciens ou scientifiques doués. Il s’agit de trouver un équilibre entre le désir d’être un enfant normal ou un adolescent normal, et la volonté de réaliser de grandes choses – une volonté exprimée en partie par les parents et les entraîneurs.
D’une part, tous les grimpeurs de ce livre souhaitent avoir plus de temps pour les fêtes d’anniversaire, les jeux vidéo, les courses ou les discothèques, et d’autre part, ils semblent tous convaincus que le succès de l’escalade vaut le sacrifice. Ashima Shiraishi a exprimé clairement ce conflit quand elle souligne à quel point l’escalade est importante, mais en ajoutant: « Souvent, on a l’impression que l’escalade ne vaut pas la peine de renoncer à tout”.
Pour Jonathan et Cameron Hörst d’un autre côté, il est très clair qu’ils font le bon choix quand ils mettent tout leur temps libre dans leur carrière en tant que grimpeurs et joueurs de football. Les frères et soeurs Brooke et Shawn Raboutou, quant à eux, ont appris dès leur plus jeune âge à maintenir un équilibre sain entre les sports de compétition, l’école et les loisirs. «Je ne me suis jamais senti stressée ou sous pression», explique Brooke Raboutou. Cependant, les adultes autour d’eux n’assument pas toujours leur responsabilité quand la pression de l’entraînement et les sacrifices deviennent trop importants.

À 19 ans seulement, Alexander Megos était le premier à grimper un 9a à vue, Estado Critico, à Siurana en mars 2013. © Claudia Ziegler

« Je vis mon rêve » 

Etre fidèle à soi-même sans être influencé par les attentes des autres n’est pas toujours facile pour les jeunes adultes de ce livre. Les grimpeurs un peu plus âgés estiment cependant que le besoin de sacrifices occasionnels en vaut la peine, car ils peuvent décider en connaissance de cause de faire de leur passion leur métier. « Je vis mon rêve« , déclare Domen Skofic. Et tous ceux qui ont déjà réussi à mener une vie d’escalade voient cela comme un véritable privilège. Même Chris Sharma est toujours étonné aujourd’hui par « l’incroyable chance de pouvoir vivre de l’escalade« . Comme dans toute profession, dit-il, vous devez parfois faire des choses que vous n’aimez pas particulièrement. « Avoir à répondre aux attentes des sponsors, des médias, et surtout des fans, » dit Shauna Coxsey, « est un grand honneur et en même temps quelque chose d’effrayant. »

« Au bout du compte, vous ne pouvez pas manger vos chaussons d’escalade » 

Évidemment, l’escalade ne peut être comparée au football ou au tennis. Elle ne crée pas de superstars aux contrats de sponsoring de plusieurs millions de dollars, mais l’attention constante des médias ne laisse pas les grimpeurs indemnes. L’auto-marketing est la clé pour survivre en tant que grimpeur professionnel. Sans les titres et les images spectaculaires, il n’y a pas de sponsors et donc pas d’argent. «En fin de compte, vous ne pouvez pas manger vos chaussons d’escalade», explique Sharma «Certains malentendus proviennent du fait que ce ne sont pas nécessairement les meilleurs grimpeurs qui sont les plus médiatisés». Les enfants d’athlètes professionnels, comme Brooke et Shawn Raboutou ou les frères Cameron et Jonathan Hörst ont une meilleure chance à cet égard, car ils ont appris à gérer les demandes des médias dès le plus jeune âge.
Mais il y a bien plus à faire que de satisfaire la faim de sensation de la part des médias et des fans. Tous les grimpeurs de ce livre semblent séduits par l’idée d’éveiller un intérêt pour l’escalade chez les autres. Pour Ashima Shiraishi et Brooke Raboutou ainsi que pour Shauna Coxsey, déjà plus âgée, il est particulièrement important de servir de modèle pour d’autres femmes et filles.

L’auto-marketing est la clé pour survivre en tant que grimpeur professionnel.

L’ambivalence de la célébrité

Néanmoins, de nombreux jeunes grimpeurs professionnels ont du mal à assumer leur célébrité. Alexander Megos, dont la notoriété a augmenté brusquement lorsqu’il a été le premier à  gravir un 9a en 2013, a eu du mal à s’adapter à sa nouvelle situation et à l’intérêt soudain que le monde de l’escalade lui portait. Shauna Coxsey, qui n’est pas devenue célèbre du jour au lendemain, fait la distinction entre l’escalade de compétition «publique» et l’escalade, qu’elle considère comme une affaire privée. Pour Johanna Ernst, plus jeune championne du monde, qui se sentait sous la pression de ses fans, le retrait de la compétition était la prochaine étape logique. « Je ne suis pas du genre à être le centre de l’attention », dit-elle.
«Toujours plus, toujours mieux» – la devise d’une société axée sur les résultats touche également les jeunes grimpeurs d’élite dans leur approche du sport. Johanna Ernst a observé qu’en compétition, la pression concurrentielle augmente constamment. La bataille pour les sponsors est plus difficile qu’au début de sa carrière. Que vous ayez de la valeur uniquement si vous réalisez quelque chose de spécial est une réalité avec laquelle beaucoup de grimpeurs de ce livre ont un problème. D’une part, leurs réalisations leur donnent confiance, d’autre part, le succès pousse les attentes à des hauteurs vertigineuses. C’est un problème bien connu pour les psychologues du sport : un échec dans le sport conduit à douter de soi dans d’autres domaines. Un problème que rencontrent beaucoup de jeunes et autres personnes ambitieuses dans la transition de l’adolescence à l’âge adulte, ce qui peut aussi les blesser.

un échec dans le sport conduit à douter de soi dans d’autres domaines

de nombreux grimpeurs sont mentalement épuisés à un jeune âge

« Vous devez vous éloigner du résultat »

Pour Matilda Söderlund, il était difficile d’apprendre à gérer l’escalade et les échecs occasionnels. Elle a dû apprendre d’abord, que sa valeur en tant que personne ne dépendait pas de ses réalisations. « Vous devez vous éloigner du résultat« , explique Chris Sharma, « de nombreux grimpeurs sont mentalement épuisés à un jeune âge parce qu’ils fixent leurs objectifs trop haut et la pression de l’extérieur est tout simplement excessive. » Le timing rapproché des événements de la Coupe du Monde donne très peu de répit aux participants. En 2014, huit compétitions de blocs ont eu lieu en onze semaines. Certains des grimpeurs participent à deux ou, comme Domen Skofic, à trois disciplines de la Coupe du Monde (difficulté, vitesse et bloc). Les nombreux voyages et les phases d’entraînement courtes et intensives entre les deux les éreintent. Shauna Coxsey se sent épuisée à chaque fois et a besoin de beaucoup de temps pour s’éclaircir les idées et être capable de se concentrer à nouveau sur l’entraînement. Pourtant, elle maintient : « Lorsque vous sortez d’une compétition avec une sensation de satisfaction, cela valait chaque petit entraînement et chaque poids que vous avez soulevé« …

Pour voir la série complète et la toucher sur papier, retrouvez le livre Young Savages en vente en ligne, avec toutes les photographies de Claudia Ziegler et les textes d’Annika Müller.