Au-delà du vélo : Cédric Tassan à la rencontre des Wakhis d’Afghanistan

©Cédric Tassan

À plus de 4000 mètres d’altitude, dans le corridor de Wakhan en Afghanistan, Cédric Tassan jongle entre son VTT et son appareil photo pour témoigner du mode de vie ancestral des Wakhis, peuple de montagnards musulmans ismaéliens. Exit la performance, place au voyage et aux rencontres marquantes. L’explorateur nous relate, à hauteur d’homme, les bouleversements que connait cette région oubliée. 

 

À

plus de 4000 mètres d’altitude, entre les frontières du Pakistan, de la Chine et du Tadjikistan se dressent les montagnes afghanes. Dans cette région isolée vivent les Wakhis, un peuple de montagnards musulmans ismaéliens. Ces derniers entretiennent un équilibre fragile entre la nature, leurs traditions ancestrales et les évolutions contemporaines et climatiques. 

C’est ce peuple que le vététiste, explorateur et photographe Cédric Tassan est allé rencontrer. Habitué aux pays d’Asie centrale qu’il découvre sur son vélo, Cédric Tassan tenait à témoigner de l’équilibre historique des Wakhis qui est en train de vaciller avec la construction d’une nouvelle route reliant l’Afghanistan à la Chine. Ainsi est fait à travers l’ouvrage Afghanistan, à la rencontre des Wakhis (aux éditions VTOPO).Un recueil de magnifiques photos de visages et de paysages colorés, intenses, intimes. Une escapade au fil des pages, avec des textes signés de la plume de l’explorateur.  

De retour en France, Cédric Tassan prend le temps de nous parler de la situation actuelle du corridor de Wakhan, de ses habitants et de son expédition.

Comment es-tu passé des voyages à vélo axés sur la performance et la réalisation de topos à des voyages à vélo plus humains et culturels ? 

Cédric Tassan : Il y a eu plusieurs facteurs. Déjà : le hasard et la pandémie de Covid-19. En 2021, je devais partir avec des copains, comme d’habitude. Mais j’ai pris des billets à la dernière minute pendant cette pandémie et j’ai donc fait cette première aventure en solitaire – qui n’était pas souhaitée à l’origine. Et ça a été une révélation pour moi pour l’Asie centrale, les paysages et les habitants… Et pour la façon de voyager en solitaire qui permet de magnifier les rencontres.

©Cédric Tassan

©Cédric Tassan

Parce que pour moi, c’était une véritable nouveauté de s’imaginer, de se mettre à nu, et d’avoir cette rencontre aussi simple et pure. C’est le hasard qui a bousculé ma façon de voyager. Mais avant que ça devienne inhérent à ce que je fais, il y a aussi eu cette prise de conscience et ce questionnement : est-ce que voyager se résume uniquement à une belle action à vélo – une performance ?

On la voit au quotidien, avec les records du mont Blanc qui sont là pour être battus, mais pourquoi aller si loin – dans mon cas – pour faire une performance qui dure très peu de temps ? Qui répond juste à une problématique d’égo ? Je me suis dit que j’en avais assez de faire ça.

c’est le hasard qui a bousculé ma façon de voyager

Dans ce deuxième voyage en Afghanistan, dans ces montagnes isolées du corridor de Wakhan, qu’est-ce qui t’a marqué ?

C.T. : J’ai voulu aller là-bas parce que j’avais ouvert une histoire avec une première exploration en Afghanistan en 2024, à la rencontre des Hazaras. Ce sont des minorités musulmanes chiites qui vivent dans les montagnes. J‘ai voulu compléter cette thématique des peuples chiites de montagne en rencontrant les Wakhis, qui sont les ismaéliens qui vivent dans le corridor de Wakhan.

Je savais l’urgence d’aller dans cette région, car l’Afghanistan est un pays qui évolue extrêmement vite. À la lumière de ce que j’ai vu en 2024 avec les Hazaras mis sous pression depuis tellement longtemps à cause de leur religion, je savais que les Wakhis et leur mode de vie étaient forcément menacés par l’implantation des Talibans.

Je voulais vraiment y aller avant que tout change dans cette région. Et ça a déjà commencé : il y a des checkpoints de partout avec des talibans jusqu’au bout du corridor de Wakhan, ce qui n’était pas le cas avant. Les lieux de prière sont de plus en plus fermés ou interdits aux femmes. On a retiré le droit à l’école aux adolescentes, les femmes sont en retrait alors qu’elles ne l’étaient pas il y a encore quelques années. J’ai moins pu discuter avec elles car elles savent que ça peut leur coûter assez cher.

je voulais rencontrer ces peuples
pendant mon aventure

Le matériel de l’aventurier ! ©Cédric Tassan

En tant que cycliste étranger, tu as eu beaucoup d’obstacles sur ton chemin ? 

C.T. : Dans cette région, j’ai réussi à avancer sans problème… C’est sans doute grâce à l’accumulation de l’expérience, des voyages, les quelques notions de la langue (le dari, une variété du persan). Et les précautions d’usages quand tu rencontres des gens, avec de la bienveillance dans les deux sens. Enfin, ça s’est toujours bien passé ! Justement, je voulais rencontrer du monde pendant mon aventure sur les sentiers.

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©Cédric Tassan

Dans ton ouvrage photos Afghanistan, à la rencontre des Wakhis, on découvre que ces sentiers auront bientôt une concurrence de taille : une route est en cours de construction dans cette région pour relier l’Afghanistan à la Chine ?

C.T. : C’est tout simple : l’unique point de contact entre ces deux pays, c’est le corridor de Wakhan. C’est une frontière de plusieurs kilomètres dans ces montagnes, avec un col à 4800 mètres d’altitude. Ce n’est pas un scoop mais la Chine est importante pour les ravitaillements en matière première dans toute l’Asie centrale.

Pour les ressources minières mais aussi pour l’échange commercial – notamment avec l’Afghanistan qui est un pays en voie de développement. Il a besoin de denrées venues de Chine, par exemple des produits manufacturés. Cette route serait donc le lien terrestre le plus direct. Les Chinois sont prêts de leur côté et les Talibans font leur job petit à petit pour relier ce col. La route sera sans doute achevée cette année.

©Cédric Tassan

©Cédric Tassan

la route va apporter son lot de pollutions, de nuisances 
et d’opportunités pour le commerce

Sauf que cette route et ce qui vient avec ont un impact énorme sur l’environnement alentour et les populations qui habitent dans ce corridor. Avec notre regard occidental, bien entendu, on a l’impression que faire ça dans une région sauvage, c’est la violer. La route va apporter son lot de déchets, de pollution, de nuisances, c’est vrai. Comme dans de nombreuses régions du monde qui ont déjà connu ça. 

©Cédric Tassan

Il faut aussi quand même voir que ça va apporter énormément aux populations locales, qui vivent en haute altitude et qui sont contentes de savoir que les soins médicaux seront à quelques heures de route au lieu des 7 ou 8 jours de marche. En termes de nourriture aussi, ça va faciliter les choses. Et peut-être pour le commerce de Wakhis. C’est donc un sujet complexe. Il y a du bien et du moins bien pour la population. Le tout, évidemment, au pris d’un massacre écologique et paysager.

Sans parler des pressions qui sont exercées sur eux sur leur mode de vie, leur culture traditionnelle, leurs ressources en eau qui sont déjà réduites… Avec les nouvelles villes qui sont en train de s’installer aux abords de la route, ces défis deviennent majeurs.

rendre homage à ce peuple qui lutte dans les montagnes 
en harmonie avec les ressources naturelles

©Cédric Tassan

©Cédric Tassan

L’objectif de ton ouvrage était donc de photographier cette région et témoigner de la vie là-bas avant toutes ces évolutions ? 

C.T. : C’est vraiment un hommage à ce peuple avec qui j’ai passé beaucoup de temps, du côté de la frontière tadjike ou du côté afghan. Les populations sont identiques même si une énorme rivière les sépare. Je voulais donc rendre hommage à ceux qui luttent dans les montagnes, qui ont une vie en harmonie avec les étrangers et les ressources naturelles, qui sont bienveillants et qui vont de toute façon être frappés par cette sorte de révolution. C’est aussi un témoignage pour figer ce mode de vie ancestral.

©Cédric Tassan

Avec, toujours, cet aspect expédition à vélo !

C.T. : Oui ! Parce qu’on pourrait maintenant faire la même chose sur la piste, en 4×4 ou en moto. Mais je me sentirais bien moins à l’aise de pouvoir témoigner sur le sujet, et prendre des photos si j’étais passé rapidement en véhicule. Là j’essaye de me déplacer lentement, discrètement, avec juste l’essentiel sur moi. Il y a tout un tas de contraintes pour les recharges électroniques comme je fais de la prise de vue, des images. C’est extrêmement compliqué mais je trouve que ça rend le possitionnement sur le terrain vraiment intéressant. Il faut apprendre à gérer tout ça.

Et pour moi, le vélo et la photo sont vraiment des moyens de faire des rencontres exceptionnelles. Les gens trouvent ça étonnant de se déplacer par là-bas à vélo. Presque un peu extraterrestre. Ils voient un vélo chargé de matériel électronique, ça les rend curieux. Ça permet d’aider à engager la discussion, à ouvrir des portes, à créer du lien !

©Cédric Tassan

©Cédric Tassan

Tu dors en tente ou chez l’habitant ? 

C.T. : Je fais les deux, en fonction des rencontres. Je privilégie chez l’habitant pour pouvoir mieux discuter avec eux, mais c’est en fonction de ce qu’on me propose. En général, en Afghanistan, les portes s’ouvrent très vite. Et quand il n’y a pas de village, dans des endroits vraiment isolés, je dors sous tente.

J’ai la Hornet Elite OSMO Ultralight de la marque Nemo Equipment. J’ai pris la version pour 1 personne et elle pèse 800 grammes toute emballée. C’est génial parce que chaque gramme est compté sur le vélo. Et malgré mon gros gabarit, je trouve qu’elle reste assez confortable et spacieuse pour une tente une place !

malgré mon gabarit, la tente reste confortable et spacieuse
Même à 4000m sous la neige !

Le fait que la couleur soit de couleur claire permet d’avoir beaucoup de lumière à l’intérieur, de se sentir bien je trouve. Pendant ce voyage, j’ai dû passer 35 heures dans la tente parce que je suis tombé malade puis il y a eu des chutes de neige. Malgré ça, j’étais bien dans ma tente. Elle a résisté aux intempéries à 4000 mètres d’altitude ! C’était un bon test parce qu’il y avait eu des soucis dans mon matériel, ma vie aurait été mise en jeu.

J’ai aussi le nouveau matelas de la marque, le Tensor Elite Ultralight et un bon duvet et franchement, je me suis senti bien et en sécurité. Du matos sur lequel je peux compter pendant les expés, c’est très important. Ça fait partie de la réussite du projet !

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