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Ski rend heureux : oui mais

Tu sais, quand tu regardes avec circonspection un copain partir tracer cette combe suspendue, ou s’élancer dans ce couloir qui a toutes les caractéristiques pour partir en coulée. Tu te dis qu’il a tort, de s’y lancer. Après coup, tu te dis qu’il a eu bien raison, vu le sourire qui lui fend la poire. Tu te dis, j’aurais pu, moi aussi. Cette jalousie des pentes et des sorties, elle est d’autant plus prégnante aujourd’hui pour trois raisons. La première, c’est le début de saison, sans doute d’excellent quant à la quantité de neige. La seconde, c’est l’effet réseaux sociaux : bon courage à ceux qui ce lundi jettent un oeil sur les posts des chanceux, nombreux, à s’être gavés de poudreuse dans leur rayon de 20 kilomètres. La troisième raison, c’est ces neuf mois de crise sanitaire, c’est la frustration engendrée par le deuxième confinement, la division entre les catégories de population, ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, ceux qui restent à 20 km et ceux qui craquent (1). Alors forcément, beaucoup de gens se disent : restons dans les clous, hein. Et je ne parle pas de s’abstenir de skier n’importe où, n’importe comment, après une nouvelle chute de 40 centimètres.

la frustration et la division entre les catégories de population, ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, ceux qui restent à 20 km et ceux qui craquent

Le 13 décembre, au Collet d’Allevard ©UL

Rester dans les clous, et donc dans les vingt kilomètres, a provoqué des scènes de folie en montagne ce dimanche. En Rhône-Alpes, toutes les stations, les cols ou parkings proches des agglomérations ont été prises d’assaut. Dans une lettre (2) au président de la République, et au Préfet, Michael Kraemer, le maire de Lans-en-Vercors « aux parkings plus saturés qu’un weekend de février », constate, amer, le manque d’anticipation des pouvoirs publics : oui, la règle des 20 km n’a fait qu’engorger les spots les plus accessibles, Lans, ou le Col de Porte en Chartreuse, le Semnoz en Haute-Savoie pour ne citer qu’eux. « La fermeture des stations proches des agglomérations est un fiasco économique, sanitaire, écologique » dit-il, précisant, sans doute à l’adresse de Monsieur le Préfet, « vous nous avez obligés à prendre des arrêtés d’interdiction d’accès aux domaines skiables la journée », arrêtés (3) qui « suscitent l’incompréhension » mais qui sont « nécessaires pour nous protéger, nous maires, du vide juridique dans lequel l’imprécision et la précipitation de vos décisions nous ont plongés ». Fermez le ban.

« La fermeture des stations proches des agglos est un fiasco économique, sanitaire, écologique. » Le maire de Lans-en-Vercors.

A Samoens, les pisteurs ont constaté que la banderole avertissant les déclenchements préventifs d’avalanche et les détonations sourdes qu’ils provoquaient tous les quarts d’heure n’empêchaient aucunement des files de randonneurs de remonter les pistes. Ailleurs, les combes de la Clusaz ont été tracées comme si les télésièges n’étaient pas immobiles. Bonne nouvelle, la montagne, ça nous gagne. Mais ça s’apprend aussi.

Qu’une partie des citadins – dont je fais partie – se rue le dimanche en montagne plutôt que chez Ikea est une bonne nouvelle, d’autant que ce n’est pas fini. Apprendre la montagne hivernale, respecter cet univers, cela demande du temps. Comme partager l’espace. Cela demande des décisions cohérentes : de la part des pouvoirs publics qui doivent cesser d’interdire et bien plutôt informer et former (4). Et de la part des pratiquants, nouveaux et anciens. Ski rend heureux, oui, mais ski ne te tue pas ne te rend pas forcément plus intelligent. Ski rend heureux, c’est la montagne, on est d’accord !

(1) cf interview du psy Serge Hefez sur Europe 1 : « 20% de la population commence à basculer dans la psychiatrie »

(2) publication ici

(3) arrêtés interdisant l’accès aux pistes ce weekend pris dans Belledonne  par les communes suivantes : Allevard, La Chapelle-du-Bard, Theys, Les Adrets et Chamrousse.

(4) remarquablement fait dans ce post du Secours Haute-Savoie.

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