Une carrière de marbre italienne, un cœur de glace sous la Mer de Glace, des champignons de givre en Patagonie : les 20 finalistes de la catégorie Climb de The Illume Awards 2026 montrent l’escalade sous toutes ses formes. Et au-delà de l’esthétique ou de la force des photos, les photographes nous racontent les coulisses de chaque prise de vue. Ouvrez grand les yeux !
Fred Moix, carrière de marbre du val d’Ossola (Italie)
La fissure que grimpe Fred Moix n’a rien de naturel : c’est un trou de forage ouvert dans le marbre d’une carrière temporairement fermée. Il l’avait d’abord équipée de spits et gravie avec Marco Rochat en 2024, avant d’y revenir pour l’enchaîner uniquement sur coinceurs. Posté de l’autre côté de la carrière, Rainer Nikolaus Eder a laissé le marbre, ses entailles et ses coulures, dominer le cadre : « Je voulais que l’on découvre Fred plutôt que de le voir immédiatement. »
© Rainer Nikolaus Eder / The Illume
Nicolas Favresse, Tough Enough (8b+, 380 m), Tsaranoro, Madagascar
En juillet 2024, Nicolas Favresse et Mélissa Le Nevé tentent la voie la plus dure du Tsaranoro, sur la paroi de Karambony. Dix jours d’efforts, sans réussite au bout : il fait trop chaud pour tenir des réglettes minuscules et la peau des doigts s’use trop vite. Pour l’anniversaire de Mélissa, l’équipe bivouaque au sommet, gâteau compris, et en profite pour essayer la longueur clé, « Gecko » (8b+), avant l’aube. La lumière est celle de la minute qui précède l’arrivée du soleil sur la paroi.
© Jan Novak / The Illume
Jeff Mercier, Mer de Glace, Chamonix
Chaque année, Julia Roger-Veyer explore les grottes et les moulins de la Mer de Glace avec des grimpeurs. Elle y mesure aussi le recul du glacier : 800 mètres et 100 mètres d’épaisseur perdus en vingt-cinq ans, avec une nette accélération ces trois dernières années. En octobre 2025, elle retourne dans une grotte photographiée quelques mois plus tôt. La chaleur de l’été l’a agrandie et soudée à une autre, formant une arche immense. Descendue en rappel cinq mètres plus bas, elle voit apparaître un cœur dans son viseur. « Regarde, c’est incroyable ! Tu grimpes dans un cœur de glace ! »
© Julia Roger-Veyer / The Illume
Miles Watson, Excommunication, Castle Valley, Utah (États-Unis)
Cinq longueurs sur une lame de grès plantée sur une crête ventée. Jeremiah Watt avait croisé cette voie près de dix ans plus tôt, en grimpeur, sans appareil photo. Les trois premières longueurs suivent une arête qui place le grimpeur en équilibre au-dessus du vide. L’image ne garde que les doigts de Miles Watson agrippés au fil, avec le désert qui plonge vers le fleuve Colorado.
© Jeremiah Watt / The Illume
Dani Arnold, Arctique
Plusieurs jours d’exploration entre glaciers et fjords gelés, à la recherche d’endroits où grimper. Le plus beau se cachait sous la surface : une vaste grotte hérissée de cristaux, aux parois déclinant tous les bleus. Dani Arnold s’y est mis à grimper « comme dans une cathédrale de glace ancienne ». Thomas Monsorno se souvient surtout du silence, du froid et de la lumière qui changeait sans cesse.
© Thomas Monsorno / The Illume
Fiona Layton, Astroman, Yosemite (États-Unis)
Avec Jen Poe, Fiona Layton s’attaque à Astroman, l’une des grandes classiques du Yosemite. Ici, elle se bat dans la Harding Slot, une étroite fissure réputée pour littéralement recracher les grimpeurs. Quelques mouvements encore, beaucoup de grognements, et elle passe. Fiona Layton est décédée cette année. « Je suis d’autant plus reconnaissante que cette photo existe, écrit Alexa Flower. C’est ainsi que j’aime me souvenir d’elle : tout entière dedans, donnant tout ce qu’elle avait. »
© Alexa Flower / The Illume
Anton Korsun, Rocheuses canadiennes
Pas de réseaux sociaux, aucun ego, mais des premières au mont Huntington, en Alaska, et des ascensions en artif A4+ au Capitan : Anton Korsun est un grimpeur de l’ombre. Après un départ très matinal, une descente à ski sur des routes fermées et une approche au fond d’un canyon, voici la deuxième longueur, en WI5+ raide, dans une glace qui éclate à chaque coup de piolet. Le seul rayon de soleil de la journée touche la cascade à cet instant. Le soir, les cordes d’Evan Wong étaient devenues des câbles gelés.
© Evan Wong / The Illume
Benjamín Aguado, Tokyo (V12), Silla del Diablo, Chili
Jürgen Westermeyer a rencontré Benjamín Aguado à la fin d’une soirée électro, au milieu d’une bande de gars torse nu « affreusement costauds ». Des années plus tard, ils sont amis et passent une journée de bloc dans les Andes, près de Santiago, sans client ni commande. Quand Benja fait ses derniers essais sur Tokyo, il fait nuit noire : le monde se réduit au cercle des frontales. Au retour, à deux heures du matin, la police arrête la voiture, qui n’était pas immatriculée. L’amende est salée. « Ça valait le coup. »
© Jürgen Westermeyer / The Illume
Tim Miller, Time Traveller (VII 7), Carn Etchachan, Cairngorms (Écosse)
Novembre 2024, un coup de froid précoce. En Écosse, l’éthique veut qu’une voie soit bien givrée avant qu’on y plante piolets et crampons. Hamish Frost et Tim Miller marchent quinze kilomètres aller-retour sans savoir si la voie sera en conditions. Elle l’est, juste assez. Tim progresse dans une écaille large, entre crochetages, torsions et coincements de main. Le photographe n’avait pas emporté son boîtier : l’image a été prise au téléphone. « Le meilleur appareil est celui qu’on a sur soi. »
© Hamish Frost / The Illume
Graham McGrath, Unicorn (VIII, 8), Stob Coire nan Lochan, Glen Coe (Écosse)
Le 31 décembre 2023, avec une échéance : redescendre à temps pour une fête de Hogmanay. Hamish Frost installe ses cordes par le haut, après trente minutes à creuser la neige pour trouver des ancrages acceptables, les spits étant proscrits en hivernal écossais. Graham McGrath mène la deuxième longueur, 40 mètres de dièdre plâtré de neige, en trois heures et demie, pour sortir à la tombée du jour. Tim Miller et Jamie Skelton suivent à la frontale. Pour la suite, la décision est unanime : « Il n’y a pas que l’escalade dans la vie. »
© Hamish Frost / The Illume
La famille Houlding, Muir Wall, El Capitan, Yosemite (États-Unis)
Cinquième jour de paroi pour Leo Houlding, sa compagne et leurs enfants. Miya Tsudome dort au sommet pour descendre les photographier en rappel. Après une grosse tempête de neige, elle les rejoint à leur bivouac. Ils ont un portaledge et un duvet de rab : elle reste dormir. Cette soirée imprévue donne les images du lendemain matin. Jackson, 8 ans, et Freya, 11 ans, ont tenu six jours en paroi. « Pas vraiment des vacances en famille ordinaire ! »
© Miya Tsudome / The Illume
Julian Larsen, Nesakwatch Spires, Chilliwack (Colombie-Britannique, Canada)
Mi-mai, une séance photo pour des sacs de couchage, tôt dans la saison du rocher alpin. Après 1 400 mètres d’approche en partie enneigée, le granite est sec. La traversée des trois sommets bute sur une face nord encore blanche, mais l’arête offre une dalle plate juste assez grande pour deux. Ciel clair, pas un souffle de vent. Au petit matin, Evan Wong photographie Julian endormi sous le South Nesakwatch Spire : « le meilleur bivouac alpin que j’aie connu ».
© Evan Wong / The Illume
Paige Claassen, To Bolt or Not to Be, Smith Rock (Oregon, États-Unis)
Pour une voie aussi photographiée, Tara Kerzhner voulait un point de vue inédit. La veille, elle installe une corde sur la paroi d’en face. Quelques heures plus tard, les deux femmes attendent dans le noir, à une douzaine de mètres l’une de l’autre, jusqu’à ce que la première lumière frappe le rocher, au son des oies sauvages. Paige Claassen avait enchaîné la voie en 2013 et la décrivait comme « une guerre mentale ».
© Tara Kerzhner / The Illume
Mario Andexlinger, Öræfi (Islande)
Depuis le drone, ces blocs de glace avaient une allure telle que Thomas Klocker a aussitôt envoyé Mario Andexlinger dessus. Il ne pensait pas réussir à faire cette image.
© Thomas Klocker / The Illume
Mario Andexlinger, Öræfi (Islande)
Cette grotte de glace mesurait autrefois plus de cent mètres de long. Le jour de la photo, il en restait une vingtaine, sur lesquels on pouvait encore marcher, crampons aux pieds. La prise de vue exigeait une solide expérience de la cascade de glace.
© Thomas Klocker / The Illume
Connor Runge et Sean Bradbury, Rocheuses canadiennes
Une cascade, un calcaire parmi les meilleurs des Rocheuses et une falaise impressionnante. Pour se placer, Evan Wong doit descendre par la voie voisine, sans relais au sommet. Il ne trouve qu’un arbre trop fin et le double d’un « choss bollard » : un gros bloc encordé, calé sous d’autres pierres, jusqu’à ce qu’il supporte un rappel. Une fois en place, il se jette loin de la paroi pour voir la cascade et déclenche en rafale à chaque moment où il est le plus éloigné de la paroi. C’est sa méthode du « drone humain ».
© Evan Wong / The Illume
Michael Piccolruaz, côte sud de Majorque, Espagne
Pas une voie célèbre, pas même une voie. Jakob Schubert et Michael Piccolruaz cherchaient de nouveaux spots de psicobloc et ont atteint cette grotte en rappel. Il a d’abord fallu attendre que les méduses s’éloignent. Pour sa première séance avec un caisson à dôme, Moritz Klee a dû travailler en apnée, sans tuba, avec des lunettes de natation, en se stabilisant dans la houle. Beaucoup d’essais ont été perdus faute d’air, jusqu’au moment où tout s’est aligné.
© Moritz Klee / The Illume
Mary Eden, Century Crack, Canyonlands, Utah, États-Unis
Quatre heures de piste en 4×4 depuis Moab pour une grotte de grès cachée, véritable temple de la fissure large et du toit. Mary Eden y enchaîne les tours, entre coincements de pieds et de poings. En fin de journée, le soleil rasant entre dans la grotte et frappe son visage. « Juste une autre journée d’entraînement. »
© Tony Kim / The Illume
Fabi Buhl, Pedro Odell, Thomas Odell et Bauti Gregorini, Punta Herron, Patagonie, Argentine
La traversée Standhardt, Herron et Egger, dans le massif du Cerro Torre. Elle impose de franchir les champignons de givre, ces masses de glace accumulées par le vent pendant des années, souvent inconsistantes et presque impossibles à protéger. Depuis El Chaltén, où il vit, Tyler Lekki a saisi la cordée au drone sur le champignon sommital de Punta Herron, dans la dernière lumière du jour.
© Tyler Lekki / The Illume
Le point commun de ces vingt images n’est ni le niveau ni le matériel : l’une d’elles a été prise au smartphone, faute d’avoir emporté un vrai boîtier. C’est d’abord une présence. Les photographes sont souvent grimpeurs eux-mêmes et partagent l’approche, le bivouac et le froid avec ceux qu’ils photographient. Tout ça en restant invisibles.






















