Sauter directement dans le grand bain. C’est le parti pris de la masterclass photo que nous avons organisée lors du dernier salon de l’escalade de Paris, en janvier dernier. Prenez donc un magnifique pan, le Spraywall, proposé par Simond, partenaire titre de l’évènement. Ajoutez-y trois athlètes de haut niveau que sont Agathe Calliet, Sofya Yokoyama et Esteban Daligault, ainsi qu’une dizaine de stagiaires passionnés de photo, appareils en main. Puis mélangez le tout à la sauce Alpine avec Jocelyn Chavy et Ulysse Lefebvre. Vous obtiendrez un bon moment d’expériences partagées et d’apprentissage dans le vif du sujet d’un shooting pro. Pour vous, nous l’avons résumé en trois conseils clés simple en théorie, pas toujours en pratique.
Un beau samedi de janvier à Paris, c’est l’effervescence Porte de Versailles. Le salon de l’escalade, deuxième du nom dans la capitale, concentre tout ce que Paname compte d’adeptes de la grimpe sous toutes ses formes.
Dans les allées, ça cause matos, business, et ça grimpe aussi, grâce aux huit structures mises à disposition du public. Parmi elles, le Spraywall, dont on a l’impression que ses prises ont été littéralement projetées sur le pan, façon pulvérisateur. C’est qu’avec le soleil qui brille, il faut mettre les moyens pour détourner les grimpeurs parisiens des très nombreuses salles de la capitale, ou d’une journée à Fontainebleau.
Le mur proposé par la marque Simond attire le public avec son camaïeu de bleus et ses prises ultra modernes, dont celles qui, transparentes, n’offrent qu’une d’adhérence… vaporeuse. Après une introduction visant à revoir les fondamentaux (préparation du matériel, notions techniques, anticipation des prises de vues…), les boitiers sont réglés et on ne perd pas de temps pour se rendre au pied du mur.
C’est sur ce Spraywall que nous avons la chance de nous frayer un chemin et d’avoir, l’espace d’une heure, une bonne moitié du dévers pour photographier Agathe Calliet, Sofya Yokoyama et Esteban Daligault (lire ici les -déjà- nombreux récits d’Esteban sur Alpine Mag). Encore fallait-il oser…
#1 S’assumer
Je suis photographe, je suis photographe, je suis photographe
Oser, s’assumer photographe : tel pourrait-être le premier enseignement d’une masterclass sur la photographie verticale, et de la photo tout court d’ailleurs. Que ce soit lors d’un shooting photo organisé ou lors d’un reportage sur le vif, la première règle est toujours la même : il faut y aller. C’est une porte ouverte qu’il faut encore et encore enfoncer tant la retenue et la timidité sont l’ennemi juré du photographe.
Quinze ans « d’expertise et d’expériences vécues dans les multitudes des altitudes » comme dirait Nicolas, pour ne retenir que cette Lapalissade de la part d’Alpine ? Entre autres choses quand même, mais à voir la dizaine de photographes amateurs toiser le Spraywall et les grimpeurs de loin, du bout de l’objectif, il est bon de rappeler qu’un bon photographe est d’abord un photographe qui s’assume et qui n’hésite pas mettre le pied dans la porte… ou dans la prise.
la première règle est toujours la même :
il faut y aller
La contre-plongée, simple et efficace. Surtout sur un pan, où la faible hauteur limite les effets de la plongée (du dessus donc). ©JC
Lors de notre arrivée sur le Spraywall, une trentaine de grimpeurs tournaient sur le pan, attendaient leur tour sur le tapis ou regardaient leurs potes grimper. On a beau avoir un appareil photo en main, même très gros, quand on arrive parmi cette petite foule, on passe inaperçu. Au mieux on suscite un peu de curiosité. Mais rien qui ne fasse s’ouvrir la marée de grimpeurs telles les eaux de la Mer Rouge.
Il faut donc prendre en main les choses. Demander gentiment de laisser la place après le prochain essai, de reculer un peu pour que les photographes aient l’espace nécessaire à la prise de vue, se donner un temps limité pour ne pas avoir l’air d’exagérer. Il faut aussi se présenter auprès des modèles (la politesse), leur expliquer la démarche (la pédagogie), l’objectif de les mettre en valeur (pour les rassurer) et ainsi établir une relation de confiance. Et au bout du compte, leur donner l’impression qu’ils ne perdent pas leur temps, du temps de loisirs ou d’entraînement.
C’est vrai au Spraywall, au salon de l’escalade, et c’est vrai aussi au pied des blocs de Fontainebleau avec vos potes, lors d’une Coupe du Monde à Chamonix ou sur les falaises de Grenoble avec Seb Bouin, l’un des trois seuls grimpeurs du monde à avoir grimpé 9c.
Bien sûr la tendance inverse est à proscrire : excès de zèle, confiance en soi surplombante, comportement de petit chef à caméra. Il s’agit juste de mettre en place un cadre sinon professionnel, du moins opérationnel ; savoir ce que l’on veut pour mieux le transmettre au sujet, en l’occurence un grimpeur qui attend vos consignes pour grimper.
#2 Diriger
Actors studio
Ici, il s’agit donc de véritablement « diriger » les grimpeurs. Devant le Spraywall, les stagiaires de la masterclass ont l’appareil en main et ils doivent maintenant organiser et échanger avec les modèles. Si Agathe, Sofya et Esteban ont une petite expérience des photos studios ou posées, ils n’en sont pas moins dans l’attente de consignes.
Grimper oui, mais comment ? Quel pied ici ? Quelle main là ? Et le visage, regard caméra ou pas ? À ce jeu là, nos trois athlètes sont patients et sacrément serviables. Une fois que les stagiaires ont brisé la glace, commence un série d’échanges cocasses à base de « Tu pourrais mettre ton pied plus haut ? » Et autres « Tu pourrais serrer cette croute une petite minute ? Non pas celle là, la plus petite à côté… »
C’est en copiant qu’on invente
Peu à peu, des poses émergent, des postures et des mouvements types reviennent. C’est là que quelques références de l’imagerie de montagne peuvent aider. « C’est en copiant qu’on invente » disait Paul Valéry. Alors pourquoi ne pas commencer par quelques classiques de la photo de bloc ?
La graphique : grimpeur au centre dans une nuées de prises. La commerciale : gros plan sur le chausson, net, et regard flou. L’originale : le grimpeur prend une pose inattendue ou décalée. La dynamique : on saisit un mouvement en cours d’exécution et on le fige à un moment qui laisse imaginer la fin.
On rigole, ça grimpe, ça tombe, ça déclenche trop tôt, trop tard, trop flou, trop sombre… Et puis soudain les curseurs sont tous au vert. Les athlètes jouent de plus en plus avec les caméras. Les photographes eux osent sortir du confortable côté du Spraywall, à l’abri des regards. Ils osent aller et venir sur le tapis, passer devant les modèles, leur montrer des prises. Le public du salon commencent à s’intéresser à ce shooting photo qui anime le mur. Et quand Esteban fait le poirier, on a même droit à quelques applaudissements.
Diriger une grimpeuse, un alpiniste ou un modèle en général, c’est organiser sa propre vision des choses et mettre en forme une idée. C’est assumer de donner une consigne et de ne pas compter uniquement sur le hasard ou un beau mouvement inattendu. Toute la subtilité consiste à ne pas effacer la spontanéité dans les mouvements et à conserver le naturel dans un contexte de mise en scène.
Schizophrène le photographe ? Peut-être, Et ce n’est pas remettre en cause l’essence même de la photographie (capter l’instant) que de répéter un mouvement encore et encore pour provoquer l’instant voulu. Faut-il rappeler que le « Baiser de l’Hotel de ville » de Doisneau était joué et répété plusieurs fois par des acteurs ?
Diriger une grimpeuse, un alpiniste
c’est mettre en forme une idée
#3 Oser tout (c’est à ça qu’on les reconnait, les photographes)
On ne fait pas de photos sans casser des oeufs. Et on fait encore moins de bonnes photos sans oser toutes sortes de trucs qui nous passent par la tête. Une fois passée la phase de copier/coller à vertu pédagogique (cf. Paul Valéry ci-dessus en conseil #2), il est temps de lâcher les chevaux.
De bouger de droite et de gauche mais aussi en dessous, au-dessus, de zoomer (plan serré sur les yeux, les mains, les dents serrées), de reculer loin (quitte à rendre le spraywall tout petit… pour mieux montrer la foule qui l’entoure), d’insister sur des détails (un sac à magnésie au premier plan, l’écran de la caméra d’un stagiaire, un logo, le profil d’un visage qui se découpe…). De transpirer, de s’essoufler.
Pour réussir une bonne photo il va falloir en rater des dizaines. À ce sujet, on a même osé parler de pourcentages avec les stagiaires. Pour en conclure qu’à 5% de bonnes photos sur l’ensemble d’un shooting, on peut considérer que c’est une totale réussite. CQFD.
A partir de là, on a commencé à s’amuser. La courte-échelle à une stagiaire a amené l’idée, pourtant évidente, d’un escabeau. Un mouvement maintes fois demandé à Esteban pour cause de photo maintes fois ratée, a laissé entrevoir l’idée d’un flou de bouger finalement esthétique.
Dans cet enthousiasme de mobilité et de tentatives, il faut en profiter pour jouer la diversité des distances photographiques : se décentrer des seuls grimpeurs pour enrichir l’histoire racontée. Elargir au cadre et l’environnement alentour (public, barnums…), des informations secondaires (outils de ressemelage de Simond, autres grimpeurs amateurs, coulisses d’échauffement…) et quelques éléments de hors champ qui viennent donner plus de vie au reportage.
Le regard et la posture, plutôt que la technique
Finalement, plutôt que de s’attarder sur la technique photo pure (Youtube regorge de tutos très bien faits), cette masterclass avait pour objectif simple de mettre les photographes en situation réelle. Pour apprendre à se placer, à s’assumer et à diriger mais aussi se poser la question plus large de l’histoire à raconter.
Parce que quelques beaux clichés de grimpe qui claquent, c’est bien. Mais qu’une histoire qui tient la route avec d’autres clichés parfois jugés secondaires, c’est mieux. Ce fut d’ailleurs l’objet du débriefing qui a suivi. Quel process après le shooting ? L’editing d’abord pour découvrir ses images et éventuellement retoucher. Mais surtout, ultime étape : sortir une sélection resserrée et les mettre dans un ordre choisi, afin de faire émerger une vraie narration. Ce qui fut, en version développée, l’objet de la Masterclass #2. Et ça, c’est encore une autre histoire.
Merci à Agathe, Sofya et Esteban pour leur patience et leur enthousiasme dans ce shooting original !
Merci à Simond bien sûr qui a mis à disposition ce très beau Spraywall et trois de ces jeunes grimpeurs de pointe à un moment de très forte affluence sur le salon !
Merci aussi à Damien, Laurene, Matthieu, Vincent, Thomas, Anna, Nicolas, Alexandre, Catherine, Anthony, Céline et Matthieu, qui ont nous ont fait confiance et ont écouté nos points de vue sur la photo. On espère qu’ils auront su apprécier nos conseils à vertu pratique sans jamais les prendre pour argent comptant. Mais aussi, parfois, entendre nos points de vue plus critiques et à la teinte plus… éditoriale et personnelle. On ne se refait pas.


















