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Le normal nous suffit

Je m’étais promis de ne plus en écrire de ce bout de Terre que j’aime tant mais la vie nous offrant chaque semaine une stupéfaction et la montagne n’ayant pas son pareil pour les rappels, on s’y remet. Amèrement. Allègrement.

Dimanche matin, 7h.
Mes joyeux compagnons et moi-même descendons du mont Blanc par la voie normale, aiguille du Goûter, direction Saint-Gervais.
Nous étions avec l’horizon et nous regagnons la vie d’en bas, la descente est un moment favorable à la petite philosophie. Nous nous y essayons. Nous nous disons que cette voie n’a de normal que le nom et que sa beauté résiste à tous les affadissements, réconcilie toutes les subjectivités. Que celui insensible à l’esthétique arête au-dessus de Vallot se fasse promptement doser endorphines et probité. L’un du groupe demande qui a décrété, un jour, que cet itinéraire serait, pour toujours, la voie normale du mont Blanc. Il a perdu, il nous doit à chacun dix euros, c’était le gage pour qui dirait décret et mont Blanc dans la même phrase. Nous comptions beaucoup sur lui, dans chaque groupe, il y a celui qui perd. Un autre s’interroge sur ce lien permanent entre normalité et rabais : pourquoi le normal est-il sans cesse dévalué ? Il nous dit que lui, dans plein de domaines de sa vie, être simplement normal lui paraîtrait suffisant et pour tout dire honorable. Un troisième de la bande estime que « normal » est une appellation idiote car chacun ressent bien ce qu’il veut dans cette ascension jusqu’au prodigieux si le cœur lui en dit. Enfin, un dernier (nous aimons aller en montagne à beaucoup) croit utile de préciser que, de plus, si l’on venait à chuter sur une voie normale, ça enlèverait un peu de panache à l’affaire ; on pourrait penser aux morts avant de baptiser les voies de la rhétorique de l’ordinaire. Bref, nous arrivons au Nid d’Aigle, cette certitude en nous que la normalité porte en elle tous les charmes de l’exceptionnel et qu’elle doit, de fait, être appréhendée avec déférence. Nous nous congratulons d’avoir réfléchi autant de minutes à la suite. Chez les sportifs malodorants, les satisfactions de l’esprit sont à portée de main.
C’est alors qu’on nous informe. Des écriteaux divers nous le disent en lettres qui parlent fort : c’est la Voie Royale que nous venons d’emprunter. V et R majuscules s’il vous plaît. Le Nid d’Aigle est le point de départ de la Voie Royale pour atteindre le sommet du mont Blanc à 4810 m par ci. Accès réglementé au mont Blanc depuis la Voie Royale par là. L’un de nous dit que c’est tout de même mieux ainsi, un peu plus classe que notre chose minuscule et normale. La vérité sort de la bouche des panneaux dit-il, notre talent et notre bravoure sont enfin reconnus ! Il est immédiatement radié du cercle de nos amitiés.
–  J’déconne !
Il est repris.
Nous nous asseyons sur un banc gratuit. Lourdement. Moins par fatigue que par dépit. Il nous semble avoir compris.

 

Des écriteaux divers nous le disent en lettres qui parlent fort :
c’est la Voie Royale que nous venons d’emprunter.
V et R majuscules.

C’est donc cela. Ici, la normalité est honteuse. Pas assez chic. On la farde de noblesse pour faire joli. On la cache sous le vernis des mots choisis.
Quelle tristesse. Faire ainsi, c’est oublier que la voie royale, la vraie, celle au r minuscule qui suffit, s’étire joliment des dômes de Miage au mont Blanc en jouant la funambule sur Bionnassay, son unique défaut étant de naître au Cugnon. Mais ici, l’Histoire Géo n’est pas au programme.
Faire ainsi, c’est oublier comme, pour beaucoup, la normalité serait déjà le bonheur suprême. Non, ici, la normalité, on la camoufle, on la piétine, on la débaptise comme ces gens gênés de leurs prénoms qui ne sonne pas assez la caste. C’est donc cela. Les bouffons (du Roi), les déviances de la vie d’en bas, les gens normaux et leur vulgarité…tout ça, on n’en veut pas jusque dans le titre de la voie. Il ne faut pas de ces mots qui disent le commun et le possible. L’altérité de la montagne, c’est donc cela ? Pour nous mais pas pour les autres. Un permis onéreux finira de classer son monde, les aristo au sommet, pour le peuple et ses petits rêves, il y aura toujours des posters. Décidément, certains ont ce don de nous gâcher le bonheur. On peut dire qu’on s’en bat l’œil mais résister n’est pas interdit.
L’un de nous, plus instruit que les autres, regarde un des panneaux avec insistance. Il saisit une autre bizarrerie. La frontière italienne semble avoir glissé au sud-est comme neige au soleil, le traité de Turin aux oubliettes, le mont Blanc n’a jamais été aussi largement français que vu d’ici. Ouf. Il serait bon d’y hisser un drapeau, sur un mat s’il le faut. On nous dit que cette querelle transalpine est vieille de siècles, décidément, ce bout de Terre qui comble de bonheurs a, de manière égale, attisé l’idiotie.
Moi, j’ai la nausée. Le roulis du tramway, un peu. La peur de ces Hommes qui font bien ce qu’ils veulent des noms et de l’Histoire, qui jouent de la carte, du territoire et qui décrètent nos libertés, surtout.
Puis, celui de mes camarades qui avait perdu dix euros fois quatre égal quarante, au col de Voza, s’illumine. Lui l’homme des derniers mots – finisher on l’appelle – se taisait depuis Bellevue, c’était louche
– S’ils aiment pas voie normale les décideurs à permis panneaux, j’ai un nom moi pour leur itinéraire.
– Comme quoi ?
– La voie normée du mont Blanc ! Ça leur va bien au teint non ?
La voie normée. C’est une évidence. Pourquoi n’y avons-nous pas pensé ? La sidération sans doute. C’est ainsi que nous l’appellerons désormais. La voie, elle, elle s’en moque, elle est au-dessus de tout ça. Ce petit nom n’ôtera rien à sa splendeur et il fera les pieds à ces précieux qui n’y ont jamais mis les leurs.
Alors, unanimement, au beau milieu du wagon Jeanne, nous décidons qu’amende et gage de finisher sont annulés. Pour service rendu à l’ordinaire.
Nous arrivons à Saint-Gervais. Le clocher du village sonne une fois. L’occasion pour finisher d’asseoir définitivement son statut et de recentrer le groupe sur les questions essentielles de notre Monde.
– Quand ça fait qu’une fois la cloche…comment on sait si c’est une heure ou midi et demi ?