Alpes 2030 : quand même les fidèles des Jeux commencent à douter

Il y a des signaux faibles, et puis il y a les déflagrations. La décision du département de la Savoie de « suspendre jusqu’à nouvel ordre sa participation » aux réunions de préparation des Jeux Olympiques Alpes 2030 appartient clairement à la seconde catégorie. Car ce n’est pas n’importe quel département qui dit « stop » : la Savoie est LE territoire historique du ski français, habitué aux compétitions internationales depuis des décennies. Après des mois d’atermoiements côté organisation, de protestations côté société civile, c’est un tournant. 

Courchevel. ©JC

Datée du lundi 1er décembre, la lettre du département de la Savoie a été rendue publique mardi par le Dauphiné Libéré. Elle est signée par Hervé Gaymard, président du conseil départemental de la Savoie, et adressée à Edgar Grospiron, président du Comité d’organisation des JO 2030 (COJOP).

« Nous ne pouvons être considérés comme une variable d’ajustement budgétaire pour le financement d’un projet dont nous ne sommes pas à l’initiative, mais dont nous sommes le compagnon de route », écrit Hervé Gaymard. « Le département de la Savoie n’a pas été consulté sur l’opportunité de cette candidature, ni sur la carte des sites, dont la première mouture officielle n’est pas satisfaisante ».

« Nous ne pouvons être considérés comme une variable d’ajustement budgétaire pour un projet dont nous ne sommes pas à l’initiative » Hervé Gaymard

 

Sur fond de bisbille (budgétaire) avec le maire de Courchevel (décidément, c’est la joie chez les pro JO), Hervé Gaymard écrit en toutes lettres ce que des associations répètent depuis des mois : le département de la Savoie – et ses contribuables – ne veut pas être celui qui va payer la fête quand les fêtards seront partis.

Qu’un chiraquien pur jus tâcle ainsi Laurent Wauquiez (ex-président de la Région Rhône-Alpes) et Renaud Muselier (président de PACA), les deux instigateurs de la candidature Alpes 2030, est révélateur d’un (gros) malaise.

Que l’ex-ministre Gaymard, qui a travaillé sous deux gouvernements Raffarin avec l’ex-secrétaire d’État Muselier, lui dise « stop », c’est comme un vieux couple qui divorce parce qu’il y en a un qui abuse du chéquier !

Gaymard qui dit stop à Muselier, c’est un vieux couple qui divorce parce qu’il y en a un qui abuse du chéquier

Jusqu’ici, les JO d’hiver (Grenoble 1968, Albertville 1992) ont toujours pu compter sur une coalition solide : élus de montagne, acteurs économiques, stations, fédérations, et institutions. Cette coalition, même quand elle doutait, finissait toujours par se ranger derrière la bannière olympique et le CIO. Par pragmatisme. Par réflexe. Pour les retombées.

Mais le projet JO 2030 arrive dans une ambiance – et un climat – radicalement différents. La réduction du nombre de sites enneigés, l’augmentation des coûts – médaille d’or du dérapage – comme nous l’expliquions, la difficulté à garantir des conditions d’enneigement, les exigences du CIO pour des installations déjà existantes, tout cela pousse même les plus fervents pro-Jeux à se demander si l’équation tient encore debout.

Dans un contexte où la France n’a pas de budget, il faudrait que les collectivités signent des chèques en blanc. Même Hervé Gaymard trouve la ficelle un peu grosse.

signer des chèques en blanc pour les JO : même Hervé Gaymard trouve la ficelle un peu grosse

Cette déflagration survient alors que le collectif citoyen JOP2030, qui déplore l’absence de participation du public au processus décisionnel, a réussi à se faire entendre à l’ONU : le 19 novembre, le Comité d’Aarhus, organe de contrôle onusien, a décidé de contraindre la France à inclure la population pour les choix liés aux JO dans les cinq mois qui viennent. Traduction : le déni démocratique dans lequel baignent ces Jeux depuis le début a même fait tousser les sages de l’ONU.

Sans la Savoie, pas de Jeux

C’est pourquoi même parmi les élus habituellement favorables aux JO, un doute s’installe. Un doute aux multiples facettes : doute politique, budgétaire, climatique. Quand on demande aux départements alpins d’être les hôtes, mais sans leur offrir une gouvernance réelle, ni des moyens clairs pour les investissements, l’enthousiasme s’effrite. L’annonce de la Savoie est le signe que le « réflexe olympique » n’existe plus.

Que va-t-il se passer ? Si la gouvernance – population et collectivités locales – est revue de A à Z, le projet peut survivre. Encore faut-il trouver l’argent.

Mais si la mise en retrait de la Savoie ne se traduit pas par un changement radical, les JO vont prendre l’eau.

Bâtir le pôle glace des Jeux à Nice avec la construction d’une nouvelle patinoire olympique au prix de 215 millions d’euros est prévu par Renaud Muselier, mais faire les Jeux Alpes 2030 sans la Savoie est inimaginable.