La Fête à Olympicsou !

C‘est un beau roman, c’est une belle histoire. Que l’on a imprimée et chantée dans les oreilles des six mille personnes présentes à Albertville lundi soir, pour fêter le retour des athlètes français médaillés des JO de Milan.

Le récit, ou le narratif, comme on dit aujourd’hui, est double, mais les deux trajectoires ne se rencontrent jamais. Côté pile, l’équipe de France rentre d’Italie avec un superbe bilan dans lequel elle bat le record de médailles (23), tout en occultant le fait qu’elle n’en a remporté qu’une seule en ski alpin. Côté face, un « projet » olympique non chiffré, une gouvernance à vau-l’eau, une carte des sites inexistante (ou inavouable).

Côté pile, on nous sert un « narratif » mettant en avant des réussites spectaculaires : l’imbattable biathlon, treize médailles à partir de …700 licenciés (qui dit mieux ?), et l’idée que des disciplines comme le ski-alpinisme auraient permis de renouveler les Jeux Olympiques.

Les jeux de Milan ont nécessité une pyramide de neige artificielle équivalente à celle de Kheops en Égypte. 

Bienvenue à Olympicsou, par Delphine Larat ©Editions Inverse

Ski-athlétisme et sports CIO-compatibles

Pour cette première double apparition (sprint et relais mixte) du ski alpinisme aux JO, force est de constater que le format retenu n’avait pas grand-chose à voir avec cette discipline. « Ski-athlétisme » sonne juste, et serait simplement plus approprié.

Cela n’enlève rien aux performances exceptionnelles d’Emily Harrop et de Thibault Anselmet, qui ont raflé la médaille d’or en relais mixte et qui ont déjà fait taire tous les rageux à la Pierra Menta, par exemple, où l’expression « ski-alpinisme » a encore tout son sens. Les mots ont leur importance, dans une période orwellienne où les dictateurs font passer une guerre de quatre années en « opération spéciale ».

Côté face, il est étrange de voir cette fête un peu vintage à Albertville, où des athlètes du ski cross font comme si tout allait bien, alors que l’un d’entre eux, Youri Duplessis-Kergomard, a résumé ainsi l’épreuve du ski cross aux JO de Milan : « c’était minable (…) pour moi, ce n’est pas du skicross. Pour ceux qui ont regardé, ça n’a rien à voir. Ça c’est un schuss sur une piste verte sur de la neige molle ».

Youri serait-il le seul à voir ce décalage entre le « narratif » officiel et la réalité, entre pile et face ? Le décalage entre un sport (le ski cross ou le ski-alpinisme) et sa version CIO-compatible ?

le décalage entre le « narratif » et la réalité

Un skeleton d’universalité

Non bien sûr. Car à Olympicsou, expression empruntée à l’essai de la chercheuse Delphine Larat (paru aux éditions Inverse), la dissonance cognitive est reine. « Les jeux paieront les jeux » mais même le président de la région AURA, M. Pannecoucke, a baissé la subvention de la région au COJOP. « Des jeux durables » et une patinoire à 180 millions à Nice ?

Les JO de Milan viennent de rappeler deux choses.

Que la prétention à l’universalité – coucou les deux skieurs Haïtiens – ne vaut plus grand-chose à Olympicsou : en témoigne la disqualification du Skeletoneur Ukrainien pour avoir affiché sur son casque des photos de ses copains morts à la guerre.

Que les JO d’hiver coûtent cher, très cher, et surtout beaucoup plus que prévu : l’addition approche les six milliards d’euros (!) au lieu des 1.5 prévus. « Le coût des JO a explosé », et c’est le Figaro qui le dit.

Dans une France qui est censé faire 40 milliards d’économies sur son budget 2026, il est à peine croyable que l’on continue aujourd’hui sur la lancée des Jeux des Alpes 2030 en faisant comme si tout allait bien, et surtout comme si tout le monde était d’accord sur le principe d’une grosse fête à cinq ou six milliards. Bien sûr, ce n’est pas le cas.

Un pays qui cherche 110 millions d’euros pour financer le secours en montagne n’a théoriquement pas cinq ou six milliards à dépenser dans un show élitiste

Un pays qui cherche 110 millions d’euros pour financer le secours en montagne n’a théoriquement pas cinq ou six milliards à dépenser dans un show élitiste qui profite surtout à certaines marques, certains acteurs internationaux, aux membres du CIO : « un bijou oligarchique » (op.cit.)

Six milliards pour un show qui profite à certains acteurs du BTP, à des ex-sportifs comme Martin Fourcade qui sert de VRP d’une marque d’électroménager en ouverture des émissions sur les JO de France 2. Quant aux athlètes, la majorité des médaillés français (15 des 23) sont déjà (en partie) payés par les citoyens puisqu’ayant un statut militaire (Armée, Douanes, Gendarmerie).

Nous devons envisager, tout simplement, le report des Jeux olympiques de 2030 (un échange de date avec Salt Lake 2034), ou au minimum une version qui n’aurait plus rien à voir avec cet héritage des Jeux d’hiver fondé sur l’argent et la politique, et dont l’engagement financier vis-à-vis du CIO a été pris par un Premier Ministre, Michel Barnier, resté en poste trois mois.

La « fête du Grand Retour » à Albertville a eu lieu, le Dauphiné Libéré peut continuer à sauver le soldat Grospiron, mais le projet JO Alpes 2030 est une fiction qui ne résiste guère à la réalité. Un beau roman, une fête qu’on peut aimer, mais pas à ce prix-là.