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Jean-Christophe Lafaille aimait écrire. Ses carnets sont aujourd’hui rassemblés dans cette autobiographie poignante, où l’homme se livre à travers ses ascensions hors du commun, d’un ascétisme radical. Disparu en hiver au Makalu, l’alpiniste fut un Sisyphe visionnaire en Himalaya, et un humain trop humain, en bas. Ses mémoires sont un hommage intime à l’himalayisme, à l’aventure absolue, à la quête perpétuelle des rêves les plus extrêmes.

Sombre. C’est un livre sombre. Un témoignage poignant de la main même de Jean-Christophe Lafaille. Une lecture qui laisse parfois un goût étrange, celui qu’on aurait en lisant par-dessus l’épaule de quelqu’un qui décrit ses joies et ses peines. Il y a un côté voyeuriste dans l’étalage des sentiments d’un homme disparu. Quand bien même cet homme avait une vie publique, lui qui était, sans doute, le meilleur alpiniste de sa génération, en France, et l’un des tous meilleurs au monde. Quand bien même cette autobiographie a été soignée par l’éditeur, et adoubée par sa veuve Katia Lafaille, je ne peux pas m’empêcher de penser que toute autobiographie posthume se fait à l’insu de son auteur, par définition. On ne parle pas d’un morceau de Johnny retrouvé dans un studio, mais des carnets intimes de Jean-Christophe Lafaille, sa vie en mots qu’il aurait, peut-être, éditée différemment.

Jean-Chri n’est pas le premier venu

Pour tous ceux qui sont nés il y a vingt ans, le nom de Jean-Christophe Lafaille ne doit pas résonner fort. Et pourtant. Disparu au Makalu, son douzième 8000, en janvier 2006, Jean-Christophe Lafaille fut un alpiniste extraordinaire. Un monument de la trempe d’un Bonatti. Ce livre glisse trop vite sur la jeunesse solaire d’un grimpeur fou de calcaire qui inventa Biographie, la voie mythique de Céüse. Mais à la lecture de cette autobiographie autorisée et non-autorisée, l’alpiniste hors du commun s’efface devant l’homme, fragile et sensible. Dès les premiers chapitres, le froid, la solitude, l’absence des êtres aimés dessinent le portrait en creux d’un homme qui a démesurément besoin d’affection (comme tout à chacun) mais qui fuit régulièrement, par choix de l’alpinisme, le monde d’en bas.

Je vous écris de là-haut. Jean-Christophe Lafaille. Éditions Paulsen, collection Guérin. 384 pages, 56 euros.

Inhumains sont ses sommets himalayens. Le premier a failli être le dernier.

Un autoportrait intime

Incroyables sont ses exploits dans les Alpes. Premières aux Grandes Jorasses. Premières à l’Envers du mont Blanc, avec l’enchaînement de deux nouvelles voies au Grand Pilier d’Angle et au Frêney. En solitaire, seul face à des faces de mille mètres, un sac de 25 kilos pour lui qui n’en pèse que 50. Ouverture d’une voie en face ouest des Drus. En A5. En solitaire. Toujours. Encore.

Inhumains sont ses sommets himalayens. Le premier a failli être le dernier. En 1992 Lafaille s’encorde avec Pierre Béghin (pour la première fois !) à la rimaye de la face sud de l’Annapurna. La suite ? Un demi-tour très haut dans la face, un relais de rappel qui gicle, Béghin qui disparaît avec la corde. Lafaille a mis longtemps à écrire, par étapes, ce retour d’entre les morts. Une pierre lui fracasse le bras. Le froid. Le sort qui s’acharne contre un homme seul. Trauma originel, l’Annapurna définit l’alpinisme de Lafaille : pendant des années il retourne au pied de cette menaçante mais fascinante paroi, ce sommet qui se refuse à lui jusqu’à, dix ans plus tard, lui réussir. Ce sera l’une des plus grandes ascensions en style alpin de tous les temps, par l’arête Est via le Roc Noir à 7495m avec le basque Alberto Inurrategi, soit 7.5kms entre 7500 et 8091m. Jusqu’à l’ascension de l’arête Mazenod ce fut la plus longue arête jamais gravie, et elle demeure la plus élevée en termes de longueur en altitude.

Ses mots racontent comment il pousse le bouchon toujours plus loin. Surtout, page après page, on lit ce qui se passe dans la tête d’un himalayiste qui va se jeter dans une arène avec un troupeau de taureaux. Les doutes. L’insupportable attente au camp de base. Le manque affectif, l’absence douloureuse de ses proches, Katia, son fils Tom, et Marie (sa fille issue d’une première union). Avec justesse, Jean-Christophe Lafaille dresse le portrait, le sien, d’un alpiniste perclus de doutes, en proie à l’angoisse, aux questions existentielles, qui cherche dans la beauté de l’aurore les réponses à sa présence dans ce monde. Un alpinisme masochiste qui va s’amplifiant au fil des pages. Après la revanche tant espérée à l’Annapurna en 2002, Lafaille continue sa quête de l’extrême. En 2003 il boucle une trilogie de 8000 mais finit secouru par Denis Urubko à la descente du Broad Peak : il a trop tiré sur la machine.

©Coll. Lafaille / éd. Paulsen

Le Makalu, d’abord versant tibétain

Le plus terrible, ce fut finalement ses dernières expéditions et derniers succès. Pourquoi ? Parce qu’ils furent la porte entrouverte vers ce qui fut sa perte, le Makalu en hiver et en solo. Les mots ne disent pas non plus, sauf une (seule) phrase annotée de l’éditeur, la blessure personnelle que fut la non reconnaissance de ses pairs quand il réussit le premier 8000 en hivernale et en solitaire : le Shishapangma l’hiver 2004. Parce qu’il a réussi le Shisha le 11 décembre, alors que Simone Moro, soutenu par les polonais, revendiqua ensuite la première hivernale (réalisée le 15 janvier 2005).

En mai 2004, Jean-Christophe Lafaille est déjà au Makalu, pour ce qui est sans doute l’une de ses plus grandes ascensions : il part du versant tibétain, après des semaines de solitude dans le désert glacé du Tibet, seul avec un duo de sherpas népalais qui ne parlent que quelques mots d’anglais. Lafaille est scotché à son téléphone satellite, par lequel il apprend les humeurs ou les drames d’en bas (la disparition de Berhault). Il s’engage dans la face nord du Kangchungtse (ou Makalu 2, 7678m), en face du versant Kangshung de l’Everest et en sort en ouvrant une voie d’un niveau jamais vu en très haute altitude (voie Katia et Tom, 2500m, 80°/M5/A1). Il sort épuisé au col du Makalu, doit renoncer au sommet, descend la voie normale et repasse en clandestin au Tibet via la vallée de Barun. C’est un exploit. Illisible pour le grand public, mais un exploit quand même. Jean-Christophe Lafaille n’aime probablement pas l’échec, comme tout à chacun. Mais lui revient toujours, ressaye, jusqu’à réussir. 

Le Kangchungtse est un exploit. Illisible pour le grand public, mais un exploit.

La quête des quatorze 8000 n’a rien à voir avec les quatorze 8000 selon JC Lafaille.

Une quête impossible

Un an et demi plus tard, Lafaille est de retour au Makalu, versant népalais. L’hiver est abominable. Les vents furieux. Les températures polaires. Il passe plus d’un mois terré au camp de base, à tenter d’expliquer cet himalayisme radical avant de s’élancer seul vers le sommet, le 24 janvier. 2006 Ses carnets racontent ses problèmes de communication, avec TF1, avec Katia, sa solitude immense. Un survol permettra d’identifier sa tente solitaire sur le plateau du Makalu La, à 7600 m, mais plus personne ne reverra Jean-Christophe Lafaille.

Ce que ne disent pas non plus les mots de Jean-Christophe, ce que ne dit pas le livre, c’est finalement l’incompréhension des autres, de ses pairs comme du public, devant ses exploits en Himalaya et en solitaire à la fois masochistes mais formidables. Lui s’est raccroché à la quête des quatorze 8000, une quête parlante commercialement mais qui n’a rien à voir avec ce qu’il poursuit véritablement année après année : la recherche du plus haut niveau, en solitaire, en hivernale, ou sur des voies nouvelles, sur les 8000. Le livre ne dit pas que Jean-Christophe Lafaille était un incompris, lui qui marchait dans les traces de Bonatti ou Messner se demande comment se sentent ses potes Ed Viesturs et compagnie sur l’Everest népalais quand lui défriche le versant tibétain du Makalu. Réponse lucide : il y a un « vide insondable » entre les deux pratiques. La plus implacable des autobiographies ne peut sans doute suffire à raconter les traces et  les tourments d’un homme comme le ferait la plus honnête des biographies. Qui reste à écrire.

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