Votre mot de passe vous sera envoyé.

Le versant nord du Latok I, 7145 m, était l’un des « grands problèmes » de l’Himalaya. Le 9 août, Ales Cesen, Luka Strazar et Tom Livingstone en venaient à bout, moins de deux semaines après la mort d’un alpiniste russe et le secours incroyable de son compagnon qui avaient sorti la voie mais sans atteindre le sommet (lire notre Récit 1/2). Ou comment l’engagement de l’himalayisme actuel trace une ligne étroite entre tragédie et succès sur les plus difficiles sommets de la planète. Récit 2/2.

Cesen, Livingstone et Strazar, qui écrit en légende de la photo que « les Pakistanais ont un moyen drôle de vous rappeler à l’humilité même quand vous avez grimpé quelque chose de grand « .
© Collection Livingstone-Cesen-Strazar.

La voie Cesen-Livingstone-Strazar, qui dévie aux trois quarts de l’arête nord pour sortir versant sud.
© Collection Livingstone-Cesen-Strazar.
C ela m’étonne qu’il y ait eu deux douzaines de tentatives par des cordées ayant un savoir-faire supérieur au nôtre, un meilleur équipement, sans parvenir toutefois à moins de trois cent mètres de notre plus haut point, s’interrogeait Jim Donini, auteur avec les frères Lowe et Michael Kennedy de la plus belle tentative, 150 m sous le sommet, en 1978. C’est une cordée britanno-slovène qui va, d’une certaine façon, lui donner tort, après plus ou moins trente tentatives de moult cordées. En revenant le 11 août au camp de base avec le sommet du Latok I en poche, Ales Cesen, Tom Livingstone et Luka Strazar mettent fin à la malédiction. Après une bonne vingtaine, ou une trentaine de tentatives selon certaines sources, la dernière deux semaines plus tôt, l’impossible versant nord du Latok I est gravi. Non pas en suivant intégralement le fil de l’arête nord. Malgré l’ambiance et la mort toute récente de Sergey Glazunov, le trio s’est motivé pour tenter l’arête, mais en évitant astucieusement le dernier bastion, le mur de trop qui a épuisé la cordée russe.
L’aller-retour leur a pris seulement sept jours, ce qui est rapide pour un itinéraire de cette ampleur, et compte tenu de la complexité de la descente. Dans une première interview, Tom Livingstone explique les défis auxquels ils ont dû faire face. L’un des plus ardus était les bivouacs exigus, taillés dans la pente, six nuits d’affilée, avec peu de sommeil à la clé. « L’escalade est variée et soutenue. C’est difficile de donner une cotation, mais nous estimons à ED+. Dans certaines parties nous avons fait de la corde tendue. Il y a eu beaucoup de sections où la chute était interdite. Même si en termes de difficulté technique ce n’était pas super dur, la longueur de la voie, l’altitude et le manque de sommeil l’ont rendue très difficile » a expliqué Tom au British Mountain Council. Aux trois quarts de la voie, sous un bastion très raide de l’arête, le trio a choisi de rejoindre la selle entre Latok I et Latok II par une grande traversée à droite puis de gagner le sommet par le versant sud. Un itinéraire qui évite la dernière partie de l’arête mais un choix astucieux, et qui leur a livré le sommet. Tom Livingstone explique cette décision par deux raisons. La première tient à la configuration de l’arête nord, qui réserve une section extrême dans sa dernière partie. « Beaucoup de grimpeurs se sont cassés les dents sur cette section. C’est dur, c’est très haut, et quand vous arrivez au pied de cette section vous êtes déjà très fatigué » explique Tom. « Notre priorité était de gravir le Latok depuis le versant nord, le réussir en suivant l’arête en entier ne venait qu’en deuxième position ». L’autre raison de ce détour final est évident : témoins de l’accident fatal de Glazunov deux semaines plus tôt, après le demi-tour de la cordée russe dans ce bastion sommital, « tout cela semblait très risqué et nous avons décidé que la ligne logique était de traverser » en évitant cette dernière partie de l’arête.
Des passages en glace raide et médiocre, avec le sac de bivouac sur le dos. © Collection Livingstone-Cesen-Strazar.
Joint par téléphone, Tom Livingstone me confirme. « Nous avions cette idée de traverser à droite et finir par le versant sud depuis le début. Nous savions que la dernière tour était coûteuse en terme d’effort et de temps. Hélas la tragédie russe l’a démontré. Le crux de l’arête est sans doute cette dernière partie que nous n’avons pas choisi de gravir. Car nous voulions être rapides. » Quant à la motivation après l’accident de Serguei Glazunov, Tom Livingstone nous précise : « On était bien sûr affectés par ce qu’on a vu. On s’est posé la question, tous les trois, de savoir si on voulait tenter quand même l’arête. Trois jours après le sauvetage d’Alexander, la montagne était nettoyée des coulées, et nous avons pris la décision d’y aller. » Le trio part à une heure du matin le 6 août. Contrairement aux russes, ils remontent le flanc droit et non pas gauche de l’arête. « Les conditions étaient bonnes, les goulottes souvent en neige dure. Il y a quelques passages en glace raide et creuse, mais ça allait », raconte Tom. Le 9 août à 16h, Tom, Ales et Luka se tiennent au sommet du Latok, pris dans la cousse. Quelques heures plus tard le Karakoram les gratifie d’un magnifique coucher de soleil et d’une vue incroyable sur le sommet proche de l’Ogre. Ils redescendront prudemment par leur voie de montée, incluant des traversées scabreuses en descente, cherchant leurs précédents relais et emplacements de bivouac, avant d’atteindre deux jours plus tard le camp de base. Entiers et heureux. «Pour être honnête, je dois dire qu’avant le départ je pensais que nos chances de réussite étaient très faibles », nous confie Tom Livingstone. « Mais je suis quelqu’un de très optimiste, alors j’y suis allé. »
Bien qu’elle ne soit pas allée au sommet, la cordée Gukov-Glazunov a t-elle résolu en premier l’énigme de l’arête nord ? C’est a priori le cas. Mais leur choix, mis en doute par Gukov lui-même dans son récit-confession, ce choix par défaut d’être partis à deux au lieu de trois, en raison d’une défection de dernière minute, ce choix de partir avec des sacs trop lourds et des quantités de nourriture trop limitées, s’est avéré être un facteur de lenteur. À 7000 mètres, c’est sans doute un facteur létal. Selon Alexander Gukov, la cordée russe n’a pas atteint le sommet du Latok à 7145 m. même si elle a gravi intégralement la fameuse arête nord. Encore une fois, quarante ans après l’épopée de 1978, le point culminant s’est dérobé au dernier moment. Mais il n’y a pas eu de happy end pour Serguei. Et la frontière entre la réussite et le drame est très mince.
Pour être honnête, je dois dire qu’avant le départ je pensais que nos chances de réussite étaient très faibles.

> Voir le tracé de l’ascension russe sur MOUNTAIN.RU
Tout cela pour se tenir quelques instants au faîte de ses rêves, sur le sommet éthéré du Latok.

C’est aussi pourquoi atteindre le sommet du Latok par le versant nord est une fantastique réussite, à condition d’en revenir vivant. C’est d’ailleurs la seule ascension du sommet depuis la première en 1979. Une sacrée croix pour Tom Livingstone, qui signe un coup magistral pour sa toute première expédition en Himalaya. Le Britannique de 27 ans n’en est pas à son coup d’essai en matière d’expé, puisqu’après les classiques des Alpes (Divine Providence, Walker en hiver) et d’Écosse (The Secret, grade X local) il a réussi la première d’une voie extrême dans les sauvages Revelation Mountains, en Alaska, avec l’écossais Uisdean Hawthron, en avril dernier (Fun or Fear, Mont Jezebel). Quant au slovène Ales Cesen, 36 ans, c’est sans doute l’un des meilleurs alpinistes actuels avec une longue liste d’ascensions majeures à son actif (première en libre de la voie slovène à la Tour de Trango, première de la face nord de l’Hagshu en Inde, ascension du sommet nord du Gasherbrum IV…). Enfin Luka Strazar, slovène lui aussi, a entre autres signé la première de la face ouest du K7 (sommet ouest, 6615 m, avec Nejc Marcic, en 2011). En résumé, le trio était constitué d’une addition de talents redoutables, mais il aura fallu beaucoup d’audace, à tout le moins, pour se lancer dans une tentative juste après la mort de Glazunov peu de temps auparavant.

Début août, arrivé au camp de base pour une énième tentative, figure aussi un certain Thomas Huber. Qui s’était convaincu qu’une tentative plus tard dans la saison permettrait d’échapper aux chutes de neige de juillet et aux maudits champignons de neige instables de l’arête nord. Thomas Huber qui pensait, comme d’autres, pouvoir peut-être cette fois-ci élucider le problème du versant nord. Cette muraille si attirante mais si insaisissable. Tout cela pour se tenir, quelques instants, sur le faîte de ses rêves, le sommet éthéré du Latok, point d’équilibre fugace. En montagne la solution, parfois, n’est ni directe ni la plus compliquée, mais la plus simple quoique détournée. Citons l’un des pionniers de la tentative de 1978, George Lowe, un chercheur en physique qui a encore grimpé récemment El Capitan à l’âge de 68 ans : « L’escalade m’a appris que résoudre des énigmes peut être agréable… et que la plupart des limites n’existent que dans mon esprit ».

Le Latok 1, deux kilomètres et demi de hauteur depuis le glacier de Choktoi. © Livingstone
À lire : Latok, drame sur le mythique versant nord, première partie du récit.