G2 premier 8000

Habitué des voies techniques en Himalaya, Mathieu Maynadier a décidé de se frotter au Gasherbrum 2 (8 035m, Pakistan) l’été dernier, mais par sa voie normale. Pour se tester en haute altitude et découvrir les joies du «huitmillisme ».

Cet été, avec Colin Haley, Jérémy Rumebe et Guillaume Vallot, nous avons grimpé le G2, notre premier 8000m sans oxygène. Guillaume avait déjà fait l’Everest avec oxygène il y a quelques années. ­­­­
Comme tout bon marin qui se respecte doit avoir fait une transat’, tout bon himalayiste se doit d’aller un jour visiter « la zone de la mort ». Plus sérieusement, après une dizaine d’expés plutôt techniques sur des sommets entre 6000 et 7000, j’avais envie de m’essayer à la haute altitude. Nous avions, dans cette équipe, tous une raison de partir. Colin voulait lui aussi se tester en vue de projets futurs. Jeremy, skieur de cœur, m’avait demandé plusieurs fois de le prévenir en cas de projet ski en altitude. 

Mathieu Maynadier au sommet du G2, le 16 juillet 2017. ©Jérémy Rumebe

C’est un très bon skieur, toujours motivé et solide alpiniste qui rêvait de faire un 8000m. On ne pouvait pas rêver mieux pour ce genre de projet. Quant à Guillaume, il s’était promis de revenir sur un 8000m, sans oxygène cette fois.
Le défi ? trouver le sommet pas trop haut, pas trop dur, pas trop cher et surtout, tranquille ! On peut dire que c’est une combinaison qui n’existe pas sur un 8000… D’emblée, on oublie le Tibet ou les sommets du Népal – trop chers et trop fréquentés sur les classiques. C’est donc vers le Pakistan qu’on se tourne. Pour le sommet, le choix est assez 

rapide : on cherche un sommet « facile » donc on ne va pas aller au K2 directement. On admet généralement que le G2 est l’un des 8000m les plus faciles.

Joyaux du Karakoram

On se renseigne rapidement et c’est parti… mais avec du recul, le Broad Peak (8 051m) aurait été plus simple. L’avantage de cette expé réside dans sa facilité d’organisation. On sait où on va et les agences sont rodées sur ce genre de projet. En partant là-bas, l’objectif était simple : une expé sans pression, avec aucune difficulté technique, juste du physique. Il y aura finalement d’autres paramètres à gérer, comme le vent vraiment puissant sur ces hauts sommets et la neige, synonyme d’exposition au risque d’avalanche.
C’est donc parti pour découvrir le monde sacré des « huitmillistes ».
En expé, j’ai toujours recherché l’aventure et la nouveauté, en me disant que j’avais tellement de beaux itinéraires à répéter dans les Alpes que je privilégiais la découverte en Himalaya. Nous avons toujours cherché des projets vierges, où l’accès au camp de base constitue déjà une aventure, comme lors de notre ascension du Gauri Shankar (7 134m, Népal) où il avait fallu tailler littéralement un chemin dans la jungle pour y accéder ! Cette fois, arrivés sur place, on est d’emblée dans le bain. Le tourisme redécolle au Pakistan. C’est la cinquième fois que j’y vais et depuis la première fois, il y à quasi dix ans, ça n’à plus rien à voir. C’est bien pour les Pakistanais mais du coup, le Baltoro à des allures de Khumbu avec des rangées de trekkeurs… Même s’il n’est pas ouvert à tous, le trek qui relie Askole à Hushe est sûrement l’un des plus beaux du monde…

Le Masherbrum (7 821m), pyramide parfaite du Karakoram. ©Guillaume Vallot

Une fois quitté le village d’Askole, on prend pied sur un des plus grand glacier du monde : le Baltoro, qui fait plus de 80 km de long. Au fil de notre approche, on découvre d’abord des sommets rocheux tels que les tours de Trango (6 286m) et de Shipton (5 910m) puis plus on avance, plus les montagnes grossissent. Apparaissent alors la tour de Mustagh (7 276m) et le Masherbrum (7 821m). Enfin, l’arrivée à Concordia dévoile ce qui fait du Baltoro un endroit mythique : quatre 8000m ! A gauche, le K2 (8 611m) pyramide parfaite : la montagne par excellence. Puis, vient le Broad Peak impressionnante muraille de 8 051m puis, plus à l’est, les sept Gasherbrum avec les G1 (ou Hidden Peak, 8 068m) et G2 comme points culminants. Dès nos premiers jours de trek sur le Baltoro, on est dans le vif du sujet.

Comme tout bon marin qui se respecte se doit d’avoir fait une transat’, tout bon himalayiste se doit d’aller visiter un jour « la zone de la mort »

C’est le début de saison et toutes les expés des 8000 rejoignent leur camp de base. Et il y a de tout. Globalement, deux mondes se côtoient. D’un côté des expés luxueuses, avec le wifi permanent et cuisinier de blanc vêtu qui prépare des barbecues. De l’autre, des Ukrainiens, juste accompagnés de quelques muletiers et qui passent un mois en totale autonomie. Dans ces conditions, le défi n’est pas le même. Pour les Ukrainens, le mois passé sur le glacier constitue déjà un défi ! Nous partageons d’ailleurs notre permis avec une équipe de sympathiques grimpeurs Tchèques. Ils sont six, une équipe qui se compose de forts grimpeurs. Les uns visent le G4, les autres le G2. Après un premier contact rugueux, notre rencontre sera finalement enrichissante.  

Camp de base

Tout au long du trek nous allons faire des rencontres comme celle d’Ali Sapadra, vainqueur du Nanga Parbat en hiver et qui est désormais la référence Pakistanaise en Himalaya. Il est très sollicité pour venir en soutien aux expés commerciales, et notamment pour faire la trace et tirer les clients au sommet. Après 6 jours à remonter le Baltoro, nous arrivons enfin au camp de base à 5 100 m environ. Dès notre arrivée, le changement d’ambiance avec les camps habituels est flagrant. Une dizaines d’expés sont déjà installées. Le camp de base des Gasherbrum se situe sur une moraine formée par la rencontre de deux glaciers. Cette année est assez calme et seule une dizaine d’expés sont présentes, ce qui représente quand même une centaine de personnes.
Comme d’habitude, il faut chercher un bon spot pour placer le camp de base… et c’est parti pour une journée terrassement sous un soleil de plomb. L’installation du CB et de la tente « perso » est toujours un moment difficile.  D’un côté, il faut faire ça bien parce que tu sais que c’est ta maison pour le prochain mois. De l’autre, tu es souvent fatigué et il ne faut pas trop en faire pour ne pas s’épuiser ou même risquer l’œdème.
Dès notre arrivée, il fait beau et avec Jérémy on est en forme. On décide de monter au camp 1 dès le lendemain. Le passage entre le CB et le camp 1 est un long ice fall nerveusement fatigant. Tu y passes ton temps à slalomer entre des crevasses géantes sur des ponts de neige impressionnants. Chaque montée au C1 est une aventure. Le trajet change chaque jour et on sait tous qu’une crevasse plus grande que les autres peut nous renvoyer chez nous assez vite… Ce jour là, il fait beau. L’ice fall passe bien mais il ne faut pas mollir ! Après cette dépose, on rentre au CB et comme le temps est toujours bon, on décide de remonter y dormir à nouveau dès le lendemain. Première nuit à 6 000m et première longue journée d’attente enfermés dans une tente où il fait 30°. Atmosphère et odeurs « viriles » au programme.

De haut en bas, Mathieu Maynadier, Jérémy Rumebe, Guillaume Vallot et Colin Haley. ©Guillaume Vallot

Colin est un peu malade depuis le début du camp du trek et préfère prendre quelques jours pour se reposer. Guillaume fait de même. A notre retour au CB on est un peu fatigués. Ça fait quasiment dix jours qu’on ne s’est pas vraiment reposés et on s’accorde donc 48h de repos, ce qui tombe plutôt bien car il fait mauvais. Et cela se poursuivra tout le voyage avec l’alternance quasi parfaite de beau temps et de petites perturbations qui nous permettent de souffler. Le seul petit bémol est que chaque perturbation apporte un peu de neige.

Le grand cirque

Nous n’avons pas vu grand monde en montagne et sommes un peu hors du circuit. Surtout, nous sommes tout de suite surpris de ne pas avoir plus de monde au dessus du camp de base. Mais que font-ils ? Le soir, un groupe d’Espagnols passe au camp et annonce une réunion le lendemain, pour tous les grimpeurs présents au camp de base. C’est à ce moment-là que nous prenons conscience du monde dans lequel on vient de mettre les pieds. Cette réunion est une belle mascarade où des égos débordants de testostérone se font face. Il y a un peu de tout, du débutant total au vieux routier du 8 000m (en fait c’est plutôt des routiers des camps de base). L’un d’eux nous prend carrément de haut et se positionne tout de suite en leader et en quelques minutes nous présente un cv de 8000 !  Plus tard, les Ukrainiens nous expliqueront que c’est un mythomane connu qui s’invente une vie d’alpiniste. Lui, nous raconte qu’il était là lorsque Ueli Steck a fait le G1 et qu’il l’a aidé. Connaissant bien Ueli et voyant la bedaine de bonhomme, j’ai du mal à l’imaginer. Mais on fait profil bas, en préférant rester à l’écart de tout ça. Quelques jours plus tard, lors d’une montée au C1, un peu vexé de se faire doubler devant sa cour, ledit bonhomme marche sur notre corde pour la bloquer. Sur le coup, on passe sans rien dire mais en finissant la marche vers le C1, je bouillonne intérieurement. On vient justement en Himalaya pour être peinards, vivre notre aventure et la plupart du temps on fait de belles rencontres. Ce type de comportement est incompréhensible et n’a pas sa place ici ! Arrivée au camp, je lui explique « très » fermement de ne jamais recommencer ! Le message est passé et dorénavant il sera bien moins hautain

Dans le chaos de l’Ice Fall qui mène au C1 et au cirque des Gasherbrum. Un passage à réaliser au petit jour, avant que la chaleur de juillet ne fasse trop ramollir et fondre les ponts de neige fragilisés.. ©Guillaume Vallot

Nous sommes hallucinés par le niveau moyen des gens présents. Certains n’ont aucune préparation et surtout ne sont pas entrainés. C’est à ce moment-là que je comprends pourquoi les taux de réussite sont si faibles sur ce genre d’itinéraires.  Les deux tiers des personnes présentes cette année n’ont clairement aucune chance de faire le sommet. La fameuse réunion se déroule dans une ambiance un peu tendue. En effet, cette année il n’y a aucune expé commerciale donc personne pour fixer les cordes. Deux grimpeurs se positionnent en leaders et mènent les débats. Ils distribuent les rôles, donnent des missions. C’est assez spécial, un peu militaire et surtout, on a l’impression que pas mal de monde ne sait pas trop ce qu’il fait là. On leur explique alors gentiment mais fermement que nous n’utiliserons pas leurs cordes fixes et qu’il ne faut rien attendre de nous pour les installer.
Suite à cette réunion, il est clair que c’est la foire et qu’il faut rester en dehors de tout ça. Mais c’est finalement assez facile vu qu’au CB il ne se passe pas grand chose et, rapidement, un bon nombre de grimpeurs vont réaliser que la montée au C1 sera déjà un réel défi pour eux. Au fil des discussions, nous comprenons que pour une bonne partie des grimpeurs, le Mont Blanc (4 808m) ou le Pic Lénine (sommet à la voie normale facile et très parcourue, à 7 134m) constituent la plus grande expérience. De notre côté, ça roule. Notre acclimatation se passe bien et, surtout, on est en avance sur le gros des troupes. Tranquilles en montagne ! On est en forme, c’est grisant.

Un créneau semble se dessiner pour le 12 juillet, à peine un mois après notre arrivée au Pakistan. C’est tôt, mais nous décidons de tenter notre chance : au mieux on fait le sommet, au pire on termine notre acclamation. Nous remontons rapidement au C1 et notre objectif est maintenant de rejoindre directement le C3 à 7 000m, puis de là, tenter le sommet. Colin quant à lui a pris un peu de retard et poursuit son acclimatation avec Guillaume. Notre montée au C2 à 6400m se passe super bien.

Suivre ou ne pas suivre

Lorsque que nous y arrivons, nous retrouvons deux personnes : Boyan un Bulgare, et Muhammad, un Iranien qui aimerait tenter le sommet aussi. S’ensuit une petite discussion où nous proposons de nous associer pour former deux cordées de deux. D’emblée, le Bulgare s’y oppose. Il ne partagera ni sa tente ni son équipement. L’Iranien, avec qui nous avons bien sympathisé puisque nous partageons le même camp de base, se retrouve donc seul et pas équipé. Il attendra donc au C2 pour voir si d’autres grimpeurs motivés arrivent. Pendant ce temps, Boyan, qui nous avait déjà dit avoir tout grimpé sur le Baltoro sauf le G2 (pour lui, le Baltoro se résume aux autres 8 000m), nous explique que l’Himalaya ce n’est pas les Alpes. En gros, selon lui, en Himalaya il faut être un gros en….é ! De mon côté cet échange m’a fait monter dans les tours. Je suis furieux de son attitude mais j’ai bien compris les règles. C’est parti pour le camp 3. Nous quittons le camp 2 une bonne heure après Boyan, mais comme il est seul et doit faire la trace, nous le rattrapons rapidement. De plus, à ne pas vouloir partager, ce gros naze porte un sac de fou si bien que, rapidement, il ne fait plus la trace et peine à suivre. Mais du coup, il se détend, range son égo et devient plus cool (forcément : seul, il aurait déjà fait demi-tour). Il veut être le premier Bulgare à faire les 14 x 8000m et ça fait 3 fois qu’il bute au G2 alors qu’il a déjà réussi des sommets bien plus compliqués comme l’Annapurna. Vers 6700m, je trace dans une neige profonde et la pente s’accentue. Ça commence à me tendre. On discute avec Jérémy et on hésite vraiment. Boyan arrive, nous regarde et dit « risque normal sur un 8 000m. Moi j’y vais ». Il trace la pente laborieusement, sans se poser aucune question. Derrière, on sert les fesses car même si on n’a pas osé y aller, en cas d’avalanche on partira aussi. Ça passe et du coup, on se retrouve bêtement à suivre… La journée continue et en fin d’aprèm, après avoir traversé une dernière pente bien limite où cette fois-ci c’est moi qui trace, on arrive au C3 à 7 000m.

Il y a de tout, du débutant total au vieux routier des 8000, même si ce sont plutôt des routiers des camps de base.

Renoncer

On se sent bien, il fait grand beau mais on a un peu poussé. On fait un point avec Jé. À mon sens, aujourd’hui, on a été un peu loin. Il ne faut pas rentrer là-dedans ou alors on va se faire mal. On décide que s’il faut encore passer des pentes comme ça pour aller au sommet, on arrête. Nous passons une surprenante bonne nuit à 7 000m je suis content parce que l’un des objectifs de ce voyage était de s’habituer à des bivouacs en altitude, et ça se passe bien. Au matin, nous sommes frais et prêts à repartir. Dehors, il fait beau, pas de vent, une journée parfaite. Après un réveil à 2h, il est 3h lorsque nous commençons à marcher. Nous nous mettons en route, un peu tendus quand même car la neige n’a pas disparu dans la nuit. Rapidement, on se rend compte que ça ne va pas le faire. Il y a de grandes quantités de neige et continuer dans ces conditions serait stupide. Il vaut mieux faire demi-tour tout de suite et vite rentrer au CB en vue du prochain essai. C’est dur mais c’est comme ça. On essaie de garder en tête que le premier objectif de cet expé et de notre pratique de la montagne en général, c’est de ne pas se tuer. Tout mettre en œuvre pour s’amuser, accepter des risques mais ne pas en rajouter. Ce serait trop con de se tuer dans cette pente ! Du coup, après seulement quelques minutes d’efforts, on redescend au C3. Boyan, quant à lui, continue. Je ressens une fois de plus son jugement et c’est dur de rester objectif, de ne pas tomber dans ce combat de coq. Dès que le jour pointe nous commençons notre descente. Le but est maintenant de rentrer le plus vite possible au camp 1 pour se reposer en vue du prochain essai !

Vers 7h du matin, nous arrivons au C1. Grâce aux skis il ne nous a fallu qu’un peu plus d’une heure pour faire la descente de C3 à C1, là où à pied il faudrait une journée. Sensation bizarre que de se retrouver en bas alors que nous devrions être là-haut…  Au C1, nous retrouvons le photographe des grimpeurs basques qui tentent la traversée G1-G2. Cela fera partie des belles rencontres de ce voyage. Mikel Zabalza, Alberto Iñurrategi et Juan Vallejo son trois grimpeurs vraiment impressionnants (voir la petite vidéo de leur tentative de traversée G1-G2). Ils ont une liste de croix en Himalaya qui n’en finit plus, que ce soit en altitude ou sur du technique. En plus, ils sont vraiment sympas. Depuis notre arrivée, c’est la première fois que nous rencontrons des grimpeurs « normaux » et c’est bon de savoir qu’il y à des gens à qui se fier au cas où.

Mathieu Maynadier dans le passage de « la Banane », entre C1 et C2 (6 400m). ©Guillaume Vallot.

On essaie de garder en tête que le premier objectif de cette expé et de notre pratique de la montagne en général, c’est de ne pas se tuer. 

Nous arrivons tôt au CB. Nous sommes un peu partagés entre le fait d’avoir renoncé alors que c’était peut-être le bon créneau et contents d’avoir su prendre la décision de rentrer. Tout de suite, j’appelle notre routeur météo : j’ai besoin d’avoir un nouveau jour en ligne de mire, un quelque chose à quoi me raccrocher… Comme d’habitude, il est positif et à notre grand bonheur, il voit un créneau pour le 15 ou le 16. On a donc 24 à 48h de repos avant de repartir.

Se reposer pour récupérer au plus vite …. Le lendemain, à nouveau un point météo et le créneau semble se confirmer, mais plutôt pour le 16. Honnêtement, ça tombe bien parce que cette première tentative nous a quand même bien fatigués.

Sommet

Le créneau est bien là, mais pas aussi bon que la première fois. Il y a du vent annoncé. On hésite au CB. Personne ne croit à ce créneau. Faire le sommet avec 60 km/h de vent est impossible. Mais nous avons la chance d’avoir un routeur météo très précis qui pourra nous donner des mises à jour en permanence et qui saura trouver la petite fenêtre s’il y en a une. Seuls les Basques nous inciterons à tenter et cela sera déterminant puisqu’à mon sens, ce sont les seuls dont l’avis compte.

Alors que nous préparons nos sacs, Boyan revient de sa tentative. Il a buté 100m sous le sommet. Il est déchiré. Ça fait 4 jours qu’il est seul en montagne… Nous lui annonçons que nous partons le lendemain pour une nouvelle tentative alors que lui n’attend que de pouvoir s’effondrer dans sa tente.

Remontée en direction du C1 du G2 (à droite). Au centre, le G3 et à gauche dans les nuages, le G4 et sa face est inviolée.. ©Guillaume Vallot.

Nous repartons donc pour le C1 puis le C3. Nous sommes plus légers car nous avons à chaque fois laissé tentes et duvets aux camps.  Mais nous ressentons la fatigue de notre première tentative. Les conditions de neige ont changé et le vent a quand même bien nettoyé les pentes. Même s’il reste de la neige, c’est bien moins effrayant. Nous quittons le C3 vers 4h et montons lentement, mais dans des conditions de neige acceptables. Par endroits, nous retrouvons un peu la trace de Boyan et il faut reconnaître que seul, il a fourni un sacré effort.

Vers 7400m on remet les skis. Le vent est violent mais heureusement la température n’est pas trop basse. On reste cependant toujours attentifs à gérer le froid aux pieds et aux mains. Lors de la traversée vers le col ouest à 7 700m, on commence vraiment à ressentir la sensation de hauteur. C’est assez énorme de se sentir haut comme ça dans les montagnes ! Lorsque nous arrivons au col à 7 700m, on se fait fortement souffler. Le col fait un effet ventilateur et c’est violent, il ne faut pas rester là. Nous décidons de laisser les skis ici et de continuer à pieds. On se relaie pour faire la trace. Le sommet paraît si proche mais en même temps si loin….

Vers 7 800m, une petite erreur d’itinéraire nous obligera à traverser une pente assez terrorisante. Si elle part, c’est un aller simple pour la Chine… Mais ça tient et on continue notre montée. La trace à faire est profonde mais dans une neige correcte qui a de la cohésion. Vers 7 900m, nous arrivons en vue de l’arête sommitale et on réalise qu’on ne sait même pas où est le sommet ! A gauche, à droite, chercher le point le plus haut, essayer de se remémorer les images qu’on a vues. Finalement, en suivant de vielles cordes fixes, on débouche sur l’arête sommitale. Il nous reste 50m de plat. On à l’impression de tout donner et d’avancer, mais en voyant la vidéo de ce passage on se rend compte qu’on rame le cake !

En fait, en altitude ton cerveau est tellement au ralenti que tu ne te rends pas vraiment compte que tu rames autant ! Rien n’avance. En haut, nous reconnaissons le sommet, les rochers bien caractéristiques, c’est bon on y est !

Jérémy dans le crux de la Banane, court passage de glace à 60°.. ©Guillaume Vallot.

Photos finish, selfies, accolades, bref, les gestes de circonstance. Nous y sommes arrivés et même s’il ne fait pas beau, on est contents d’être là tous les deux. Nous sommes seuls sur la montagne. On a mené ce projet à bien et c’est top !
Après une vingtaine de minutes, c’est le moment de repartir, de se reconnecter, pour ne pas tomber, rester lucide. Après quelques minutes de marche, je ressens une grande fatigue. Je suis déchiré. J’ai des difficultés à mettre un pied devant l’autre, j’avance vraiment lentement. Avec du recul, je pense que je me suis relâché au sommet et mon corps m’a lâché. J’ai porté ce projet depuis le début, me suis beaucoup donné tout au long de l’expé et je pense que mon corps est en train de me dire que c’est bon, il a tout donné mais là va falloir un peu arrêter ! C’est bien, je l’entends mais là il faut encore descendre ! Le retour aux skis est lent mais je vais mieux une fois les skis chaussés. Je me cale dans la trace de Jérémy. C’est un bon skieur et c’est rassurant. La descente jusqu’au C3 est plus de la perte de dénivelée que du ski, mais ça passe et on a même droit à quelques bons virages.

Au camp 3, on s’accorde une pause mais vu que le temps du lendemain est mauvais, on préfère descendre au plus vite vers le C1. Vers 20h, nous y sommes. Cette fois-ci c’est bon, on peut se relâcher ! Maintenant on peut savourer et se dire que c’est gagné. Impossible de dormir cette nuit là, trop excités. Tôt le matin, l’appel du ventre nous tire hors des duvets. Nous plions rapidement le camp et prenons la route du camp de base ou un petit déj’ gargantuesque nous attend. Rapidement, « radio camp de base » se met en route et on nous félicite. Quelques-uns sont un peu plus sceptiques quant à notre réussite au vu du vent ce jour-là … Mais on s’en tape, on est sur notre petit nuage !

Vers 7 900m, on arrive en vue de l’arête sommitale et on réalise qu’on ne sait même pas où est le sommet ! A gauche, à droite, chercher le point le plus haut, essayer de se remémorer les images qu’on a vues. 

Jérémy et Mathieu Maynadier encordés dans le passage raide entre 6 100m et 6 400m. Seul Jérémy osera skier intégralement ce passage.. ©Guillaume Vallot.

Expérience 8000

Comme d’habitude, une fois le sommet en poche, l’envie incontrôlable de quitter le camp de base au plus vite se fait sentir. Arrive toujours ce moment où, d’un coup, tu prends conscience que tu te gèles depuis un mois sur une moraine à manger du riz et t’en as marre. Tandis que Colin et Guillaume guettent le prochain créneau pour une tentative, nous organisons notre retour avec Jérémy. Mais la question de tenter le G1 se pose. On est au pied, en forme, mais les mauvaises conditions sur la voie normale et une météo incertaine nous enlèvent tout scrupule de rentrer faire du rocher. Finalement, après deux jours d’attente, nous quittons le CB le jour où Colin et Guillaume partent pour le camp 1. Nous fêtons ça avec une grande fondue des fromages du Queyras et chacun part vers son Graal. Ce sera un coca et du poulet pour Jérémy et moi. Nous rentrons avec une partie des Ukrainiens qui, après avoir renoncé au G4 et buté une fois sur le G1, décident eux aussi de rentrer.

Passé un temps, nos rapports avec eux sont devenus plus cordiaux et nous pouvons avoir des discussions plus intéressantes, notamment sur leur pratique de l’alpinisme et sur la vie en Ukraine. Au fil des discussions ils nous expliquent ce que c’est de vivre dans un pays en guerre (annexion de la Crimée par la Russie en 2014) et comment celle-ci peut influer sur leur pratique (la Crimée était le lieu de prédilection pour les grimpeurs de falaise Ukrainiens). Une fois de plus, une expé c’est bien plus qu’une ascension ou un sommet. Lors de notre passage du Gondogoro pass (5 950m)t nous apprenons qu’un groupe de 8 vient de réussir le sommet du G2, dont Guillaume. Colin, quant à lui, a préféré renoncer, ne se sentant pas prêt pour le one push qu’il visait.

Camp sur le Baltoro, avec le Baltoro Kangri en arrière plan. ©Guillaume Vallot.

arrive toujours ce moment où d’un coup tu prends conscience que tu te gèles depuis un mois sur une moraine à manger du riz et t’en as marre.

Cela nous à également fait découvrir une autre façon de gravir les montagnes. Le monde des grimpeurs de
8 000, bien qu’il ne m’ait pas plu sur tous ses aspects, reste une facette de l’himalayisme à connaître. Même si on y côtoie des gens que l’on n’aurait pas imaginé, les voies normales sur les 8 000 sont un passage obligatoire avant de penser à des projets plus techniques. Lors de cet expé, j’ai aussi pris conscience de l’investissement et même de l’abnégation dont il faut faire preuve pour rester motivé et grimper toutes les plus hautes montagnes du monde, même par des voies normales. Ce n’est pas ce que je recherche, j’avoue, que la course aux 14 x 8 000 mais ça reste quand même un sacré défi. L’altitude se joue pour beaucoup dans la tête et réussir son premier 8 000 relativement facilement donne confiance pour envisager des projets plus techniques sur les plus hautes montagnes. Affaire à suivre…