Découverte des appareils photo d’un célèbre photographe, pris dans la glace depuis 1937. Interview de Griffin Post, skieur-explorateur

Sur les traces de Bradford Washburn

Griffin Post est un skieur américain connu pour ses talents de freerider hors-norme. Pourtant, ce n’est pas pour la poudreuse qu’il est revenu en Alaska au printemps dernier mais pour une véritable chasse au trésor : retrouver le matériel photo et vidéo abandonné par le célèbre photographe, alpiniste et scientifique Bradford Washburn, abandonné 85 ans plus tôt après une retraite épique du mont Lucania. Interview d’un skieur-explorateur, à la croisée des chemins.

Voici une histoire de chasse au trésor bien réelle. Après 18 mois de recherche, répartis sur trois expéditions distinctes, le skieur professionnel Griffin Post a découvert les appareils photo et le matériel d’escalade abandonnés en 1937 par les alpinistes Bradford Washburn et Robert Bates il y a 85 ans.

Washburn et Bates, membres du Harvard Mountaineering Club, s’étaient lancés dans l’ascension du plus haut sommet vierge d’Amérique du Nord, le Mont Lucania (5240m). Ce sommet lointain se trouve au cœur de la chaîne de montagnes Saint Elias, à cheval sur la frontière entre l’Alaska et le Yukon, au milieu de la plus grande calotte glaciaire non polaire de la planète.

Le jeune et enthousiaste Washburn avait déjà fait plusieurs tentatives infructueuses d’ascension de grands sommets, mais en 1935, il convainc la National Geographic Society de financer une expédition dans ce qui est aujourd’hui le parc national et la réserve de Kluane, situé dans le territoire canadien du Yukon. Son but : être le premier à prendre des photos aériennes et à cartographier la majorité des glaciers et des sommets de la région. C’est au cours de ce voyage visionnaire de 1935 que Washburn voit pour la première fois le Lucania.

©Tyler Ravelle / Teton Gravity Research

©Tyler Ravelle / Teton Gravity Research

Faisant partie d’une expédition de quatre personnes, dont Russell Dow et Norman Bright, Washburn et Bates ont affrété un vol avec le pilote Bob Reeve sur le glacier Walsh, au pied du Lucania, afin d’éviter les traversées glaciaires difficiles. Après avoir volé trois fois en mai 1937 pour déposer le matériel de l’expédition, Reeve emmène Washburn et Bates sur le glacier le 18 juin 1937. Mais des intempéries empêchent au reste de l’équipe de rejpindre Washburn et Bates. Les deux hommes décident malgré tout de poursuivre leur ascension. Ils atteignent finalement le sommet du Lucania, malgré la menace constante des avalanches.

Leur descente, puis leur fuite de la montagne, sera une aventure bien plus grande encore. Après avoir abandonné une cache contenant plusieurs appareils photo de Washburn, dont une caméra aérienne Fairchild F-8, un modèle DeVry « Lunchbox » et un Bell & Howell Eyemo 71A, les deux hommes parcourent près de 160km avant d’être retrouvés et secourus par des membres de la Première Nation Kluane.

retrouver la cache perdue de Washburn
et étudier le mouvement des glaciers les plus éloignés de la planète

Au début de 2022, Griffin Post et la société de production Teton Gravity Research (TGR) ont lancé une série d’expéditions avec l’aide des Premières Nations Kluane, de Parcs Canada, de Protect Our Winters et de Sierra Nevada Brewing Company pour retrouver la cache perdue de Washburn. L’objectif doule étaient également d’étudier le mouvement de certains des glaciers les plus éloignés de la planète à l’intérieur du parc national de Kluane, afin de mieux comprendre l’impact du changement climatique dans cette partie du monde.

Les snowboarders professionnels Jeremy Jones et Robin Van Gyn ont rejoint Post pour une première mission d’exploration, avant que celui-ci ne revienne avec une équipe de scientifiques pour terminer les recherches. Nous avons rencontré Griffin Post pour en savoir un peu plus sur les motivations qui l’ont poussé à entreprendre une expédition exploratoire de cette ampleur.

©Tyler Ravelle / Teton Gravity Research

©Tyler Ravelle / Teton Gravity Research

©Tyler Ravelle / Teton Gravity Research

Griffin, vous êtes connu pour vos exploits dans le monde du ski, mais dites-nous en un peu plus sur vous en tant qu’explorateur. Depuis combien de temps avez-vous cette mission en tête ?

Griffin Post : Tout au long de ma carrière, j’ai toujours été poussé par la curiosité et je me considère comme un « apprenant » permanent. Planifier des expéditions de ski, c’est bien, mais à un moment donné, on cherche à aller au-delà. J’ai toujours été attiré par les endroits qui combinent l’éloignement, des montagnes magnifiques et une petite histoire – et ce coin du Yukon remplit définitivement toutes ces conditions.

Il y a quelques années, je faisais des recherches pour un voyage dans cette région et je cherchais des photos, et certaines des photos de Washburn revenaient sans cesse. J’ai ainsi trouvé un rapport de 1938 de l’American Alpine Journal sur la première ascension du Mont Lucania par lui et Bates, qui raconte qu’ils ont eu du mal à s’en sortir vivants. C’est le voyage où ils ont laissé leur appareil photo et qui a fait l’objet d’un documentaire et du livre Escape from Lucania de David Roberts en 2002. À l’aide de ces photos, j’ai comparé certains endroits à des images satellites actuelles pour essayer de déterminer exactement où ils se trouvaient en 1937 et j’ai déposé une épingle sur une carte.

L’année dernière, je suis retombé sur cette carte et j’ai réalisé que j’avais toujours envie d’en savoir plus sur cette expédition. J’ai donc commencé à faire d’autres recherches, ce qui m’a finalement conduit à cette mission.

©Tyler Ravelle / Teton Gravity Research

Griffin Post. ©Leslie Hittmeier / Teton Gravity Research

Qu’est-ce qui vous a finalement poussé à essayer de retrouver leur matériel ?

GP : Après leur expédition, Washburn et Bates ont partagé des enregistrements vidéo qui contenaient certaines des images les plus fascinantes de l’alpinisme de l’époque. On lit des articles sur toutes ces aventures classiques et on essaie de les imaginer, mais c’est l’une des premières expéditions qui a vraiment pris vie grâce au film. À l’époque, les tactiques de siège étaient populaires, mais ces deux hommes étaient les pionniers de ce que nous appelons aujourd’hui le style « rapide et léger ». Ils n’étaient que deux à essayer d’escalader ce sommet massif et isolé, et beaucoup de choses ont mal tourné.

En dehors de l’alpinisme, Washburn était
un cartographe, un photographe,
un glaciologue,
un directeur de musée

A vos yeux, qui était Bradford Washburn ?

GP : Washburn était vraiment un personnage à plusieurs facettes. En dehors de l’alpinisme, il était beaucoup de choses – un cartographe, un photographe, un glaciologue, un directeur de musée, pour n’en citer que quelques-unes. Il a cartographié le Denali, le Grand Canyon, l’Everest et a fondé le Musée des sciences de Boston à l’âge de 28 ans. Il a vraiment vécu sa vie pleinement.

©Leslie Hittmeier / Teton Gravity Research

La DeVry « Lunchbox » camera. ©Leslie Hittmeier / Teton Gravity Research

Aviez-vous inclus un aspect scientifique auparavant, dans vos précédentes expéditions ?

GP : Il y a toujours eu un élément scientifique dans ces voyages en montagne, même si pour moi, il s’agissait surtout d’une recherche anecdotique – documenter la façon dont les montagnes sont affectées par le changement climatique et d’autres facteurs. C’était la première fois que j’effectuais une recherche dédiée sur le terrain. Nous avons emmené une glaciologue, le Dr Dora Medrzycka.

La recherche scientifique sur le terrain a-t-elle été complexe ?

GP : La glaciologue de notre expédition, Dora, n’aurait pas pu être mieux adaptée. Elle était sympathique, intelligente, coriace et s’intégrait parfaitement à l’équipe, ce qui n’est pas toujours facile ! Avant d’arriver à Whitehorse pour nous rendre dans les montagnes, nous ne nous étions jamais rencontrées en personne, alors elle était définitivement un joker, et j’étais un peu inquiet. En fin de compte, elle s’est avérée être un membre indispensable de l’équipe, qui nous a permis de faire le point sur nos connaissances scientifiques, ce dont nous avions bien besoin.

Griffin Post et le Dr Dora Medrzycka. ©Teton Gravity Research

©Leslie Hittmeier / Teton Gravity Research

Parlez-nous un peu du processus de la découverte. Quelle technologie et quelle méthodologie l’équipe a-t-elle utilisées ?

GP : Sur la base de cette première recherche photographique, nous avions une assez bonne idée de l’endroit où se trouvait le camp de base il y a 85 ans, mais le problème des glaciers, c’est qu’ils peuvent se déplacer beaucoup au cours de cette période. Notre question initiale était « Où a-t-il atterri ? » avec tous ces mouvements. Nous avons utilisé l’imagerie satellite et d’autres outils pour prédire ce mouvement, mais nous n’avions aucune idée de la précision de cette modélisation avant d’aller sur le terrain.

Ce qui est intéressant avec les glaciers de Kluane, c’est que celui-ci a connu au moins deux poussées glaciaires au cours des 85 dernières années. Ces deux événements ont duré entre un et deux ans. Un glacier est toujours en mouvement, poussant la glace vers le bas, mais lors d’une poussée, ce mouvement s’accélère considérablement. Alors que de nombreux glaciers ne se déplacent pas de plus de 100 mètres en un an, pendant ces poussées, ce glacier se déplaçait parfois de plus de 15 mètres par jour. Cela rendait les prédictions d’autant plus difficiles à faire.

Donc, en utilisant ces connaissances et les données de l’imagerie satellitaire, nous avons voulu trouver la cache pour vérifier l’exactitude de ces méthodes. Les données étaient très rares et e la branche nord du glacier Walsh (où se trouvait le camp) avait été très peu étudiée.

©Leslie Hittmeier / Teton Gravity Research

La camera Bell & Howell Eyemo 71A. ©Teton Gravity Research

Dora Répondait souvent en riant
« Non, ce n’est pas comme ça que les glaciers fonctionnent. « 

En quoi la présence d’un glaciologue au cours du voyage a-t-elle aidé la recherche ?

GP : Dora était vraiment la responsable scientifique. Là-bas, vous avez des tas d’idées folles sur l’endroit où vous pensez que les choses peuvent bouger, mais heureusement, elle a tué dans l’œuf beaucoup de mauvaises idées. Vous n’avez pas Google pour vous aider à répondre aux questions, et il y a certainement eu quelques pistes dans lesquelles je me suis engagé auxquelles elle a heureusement souvent répondu en riant « Non, ce n’est pas comme ça que les glaciers fonctionnent« .

Pensiez-vous vraiment que vous alliez trouver la cache ?

GP : J’avais bon espoir, mais je savais que c’était un peu comme trouver une aiguille dans une botte de foin. L’une des possibilités était aussi qu’une crevasse l’ait avalée avant de se refermer, la perdant à jamais. Il peut se passer beaucoup de choses en 85 ans sur un glacier.

Le dernier jour de l’expé, Dora regardait ces moraines médianes (amas de débris créés à l’endroit où deux glaciers convergent) dont Washburn avait parlé dans son livre, et nous savions donc qu’ils campaient probablement quelque part à proximité. Dora a remarqué des taches de neige dans la moraine, qu’elle a identifiées comme des marqueurs de l’endroit où ces deux poussées avaient eu lieu et elle en a déduit que l’un d’entre eux provenait de la poussée de 1960. Cela signifiait que la cache devait se trouver bien plus bas. Nous nous sommes donc empressés de descendre bien plus bas sur le glacier.

Nous avons fini par trouver quelques débris puis avons été vraiment déçus lorsque j’ai ramassé un paquet de nourriture Mountain House. Je ne suis pas un expert, mais je suis sûr que Washburn ne mangeait pas ça dans les années 30. Cependant, on a réalisé que ce truc datait probablement du début des années 90, et en se basant sur la distance qu’il avait probablement parcourue, on savait qu’on devait chercher encore plus bas.

Le lendemain, alors que la moitié de l’équipe avait déjà pris l’avion, l’un de nos directeurs de la photographie, Erich Roepke, a trouvé un tas de skis, de piolets et ce qui ressemblait à une caméra. Nous nous sommes tous précipités et avons réalisé que nous avions réussi. En fin de compte, la cache avait voyagé deux fois plus loin que ce que les projections initiales avaient prévu.

J’ai vraiment hâte de voir les images perdues
de Washburn à cette époque.

©Tyler Ravelle / Teton Gravity Research

Quelle est la signification historique et scientifique de cette découverte ?

GP : Vraiment, nous avons maintenant deux points de données – où les objets ont commencé et où ils ont fini 85 ans plus tard. Étant donné qu’aucune véritable recherche sur les glaciers n’a eu lieu dans le Kluane avant les années 1960, lorsque certaines des premières photographies aériennes systématiques ont été prises, cela nous donne trois décennies supplémentaires de données sur le comportement de ces glaciers, ce qui est précieux. Il existe de nombreuses données sur le mouvement des glaciers et des montagnes dans des chaînes de montagnes comme les Alpes, mais il n’y en a pas beaucoup ici, alors c’est vraiment bien d’y contribuer.

Les caméras que nous avons récupérées sont maintenant dans un laboratoire de Parcs Canada à Ottawa et font l’objet d’une restauration minutieuse afin de développer ce qui se trouvait sur la pellicule qui était encore chargée à l’intérieur. J’ai vraiment hâte de voir certaines des images perdues de Washburn à cette époque.

Qui a contribué à rendre ce voyage possible ?

GP : J’ai d’abord reçu une subvention de POW en septembre dernier, ce qui a vraiment permis de faire avancer les choses, car aussi bonne que soit une idée, il faut des fonds pour la réaliser. Sierra Nevada m’a rejoint quelques mois plus tard, ce qui montre bien leur engagement envers l’exploration et la curiosité intrinsèque qui nous habite tous. Je m’en voudrais également de ne pas mentionner à quel point le personnel de Parcs Canada a été utile tout au long du processus, le département de glaciologie de l’Université d’Ottawa et, bien sûr, toute l’équipe de TGR qui a cru en notre vision.

©Tyler Ravelle / Teton Gravity Research

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