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Coup de chaud sur les Grandes Jo : une traversée avec Etienne Klein et François Damilano

Ce devait être une traversée à la Rébuffat, empreinte d’élans d’admiration devant la beauté majuscule. François avait déjà en tête le scénario de son film et avait trouvé les personnages de sa cordée. D’un côté, un physicien et philosophe des sciences, théoricien du vide. De l’autre, un guide passé derrière la caméra pour raconter la montagne. Tous deux s’embarquent pour une aventure en haute montagne de plusieurs jours, sur un sommet emblématique, perchés sur un fil tendu à 4000 m. Pourtant, en cet été 2022, les grandes envolées de ciel bleu et les paysages de cartes postales ont la vie dure. La montagne souffre. Et le guide cinéaste doit revoir sa copie et s’adapter. Une définition de l’alpinisme ?

L’été fut très chaud. Les volutes de poussières dans l’aiguille du Goûter ou celle du Midi sont visibles depuis le jardin de François Damilano, sur les hauteurs de Chamonix. C’est là que l’équipe en devenir se retrouve pour les derniers préparatifs. La vue de ces morceaux de montagne qui s’effondrent n’est pas très engageante. 

Arrive Etienne Klein : bandeau seventies sur la tête, lunettes vintage, voix grave mais douce et cet enthousiasme feutré de l’intelligence grimpante. Le physicien et philosophe des sciences qui a déjà écrit de nombreux ouvrages sur l’univers, le temps et le vide, vient se frotter à ces trois dimensions version Grandes Jo. De la théorie à la pratique, il n’y a qu’une traversée dans laquelle M. Klein va s’embarquer, avec Damilano pour premier de cordée. 

©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

– Etienne Klein : On voit les pierres qui tombent !
– François Damilano : La montagne s’est toujours écroulée en été. Pas de panique. On se met dans notre bulle.

Soit. La bouteille de rouge amenée par Vincent dissout les doutes. Régime Desmaison. C’est avec Vincent que j’ai la chance de faire cordée. Alpiniste de talent, Piolet d’Or pour une ascension en Patagonie avec Michel Piola, champion du monde de parapente et professeur de piano : Vincent a plus d’une carte en mains. On aura de quoi discuter là-haut en suivant les Damilano-Klein, caméra en main. 

Deux téléphériques plus tard, on se perd dans un paysage déshydraté. Glace et roc se confondent en face nord de l’aiguille du Midi. La Vallée Blanche se craquelle de toutes parts, béante. La Tour Ronde prend de l’angle et les Grandes Jorasses ont la gorge sèche. François a emmené quelques pages de son topo du Mont-Blanc Neige, Glace et mixte. Que restera t-il de ces trois éléments ces prochains hivers ? Malin, il travaille aussi d’arrache-pied sur ses topos Granite.

L’arête de l’aiguille du Midi, en glace ou rocher ? ©Ulysse Lefebvre

Etienne Klein et François Damilano observent le début de l’itinéraire depuis le refuge Torino. ©Ulysse Lefebvre

La Tour Ronde. ©Ulysse Lefebvre

Cette traversée des Grandes Jorasses est une longue arête mêlant normalement neige et rocher, avec quelques courts passages potentiels en glace. Sans être difficile techniquement, elle demande une bonne expérience de la montagne, de la lecture d’itinéraire, une bonne endurance à presque 4000 m en permanence et une rapidité dans les manips de corde. Tout un programme.
Le dîner toujours aussi insipide au refuge Torino nous laisse du temps pour en discuter. 

Etienne fait preuve d’une confiance totale en François, mêlée d’une appréhension polie. Après un Piz Badile gravi en express quelques semaines plus tôt, la cordée est dans les starting blocks. Mais les veilles de grande course sont toujours une épreuve pour les tripes. Sommeil agité, sac fait, défait puis refait encore. Questions existentielles sur l’empilement des couches de vêtements. Crampons réglés… vraiment ? Et où diable ai-je rangé mes boules Quies ?

Jour 1 : Hygiène dentaire et abeilles d’enfer

La grande aiguille de la Dent du Géant indique l’heure encore précoce, cadran lunaire lugubre dans la nuit noire. C’est pourtant bien là qu’on va. Les pétarades de chutes de pierres sont déjà là, à 4h du matin. La gencive du Géant s’effrite. 

– FD : La Dent se déchausse. On ne traine pas ici.
– EK : Le problème c’est que pour la montagne, il n’y a pas de dentiste !

Les sables qui jonchent la montée à la Salle à Manger, la base de la Dent du Géant, indiquent que tout cela s’effondre depuis peu, complètement carié. Nettoyage en cours. Plus haut, l’arête de Rochefort est une longue piste d’un brun orangé. Les nuages isolent le fil suspendu. Sa décrépitude n’en est que plus criante. 

– FD : Je suis effaré par ce que sont devenues les arêtes de Rochefort intégrales. C’est plus qu’un tas de gravier.
– EK : Ça fait un petit coup de stress quand même, quand tu regardes à gauche, 900 m plein gaz.
– FD : Avec le brouillard tu n’voyais pas tout.
– EK : Oui mais ça s’devine. 

Départ nocturne. ©Ulysse Lefebvre

Dans la montée vers la Salle à Manger, au pied de la Dent du Géant. ©Ulysse Lefebvre

Les nuages isolent le fil suspendu.
Sa décrépitude n’en est que plus criante.

©Ulysse Lefebvre

On avance et les objectifs cinématographiques de François reculent. Combien de fois a t-on retiré puis remis les crampons. Combien de temps perdu sur ce chapelet de pierres, vestiges d’une arête de Rochefort star des photographes de montagne. Les corniches de neige meringuées et les ourlets de coton sont bien loin. Là ça crisse, ça racle et ça cogne sur le caillou. La montagne à nu. À vif.

Il va falloir changer d’histoire. Business as usual pour le guide cinéaste. N’a t-il pas réalisé un film sur le K2 en racontant autre chose que le sommet ? Ici, on racontera autre chose que la naïve beauté. À suivre au cinéma.  

Mots rares. Regards tendus et entendus.
C’est le tonnerre qui cause

Eclaircie sur Dent du Géant. ©Ulysse Lefebvre

Coup d’oeil sur le bivouac Canzio au col des Grandes Jorasses (3809m), encore loin. ©Ulysse Lefebvre

Comme l’arrivée d’un orage par exemple ? Est-ce lui qui est en avance ou nous qui sommes en retard ? Bizarres en tous cas ces démangeaisons dans le dos. Aurais-je oublié de couper une étiquette à mon t-shirt ? Mais là, j’ai l’impression d’en avoir plein le dos des étiquettes… Bon sang les abeilles.

Une cordée d’Espagnols nous suit depuis quelques heures. Son leader à des airs de savant fou avec ses cheveux dressés sur la tête par l’électricité ambiante. En un claquement de doigts, on passe en mode fuite. François se déleste de son piolet-paratonnerre. Vincent et moi descendons en rappel en courant (continu). Sprint vertical sous averse de grêlons. Mots rares. Regards tendus et entendus. C’est le tonnerre qui cause. Grimper sous l’orage c’est de l’adrénaline en perfusion. La cabane de Canzio est en vue. On a perdu quelques centaines de mètres de dénivelé et la pression retombe un peu. Rien de tel que ce genre de situation, pour illustrer la différence entre vitesse (sécurité) et précipitation (danger).

Dans cette situation, Canzio est un palais. Nous en sommes les princes fatigués. 

– FD : Bon on s’est un peu fait mater là !
– EK : Mais y’a pas moyen de descendre direct ?

Le sommeil recharge les motivations.

©Ulysse Lefebvre

Ciao Canzio. ©Ulysse Lefebvre

Jour 2 : Marcher dans la dentelle

Le vent souffle toute la nuit. Il susurre aussi le doute dans les esprits. Doit-on partir à l’aube ? Attendre que ça se calme ?
– FD : Analysons. On s’est fait corriger parce que j’ai peut-être été un peu optimiste. Les conditions, le mauvais temps…
– EK : Ça me rappelle une tempête « sauve-qui-peut » au Lyskam où j’avais décidé de ne plus faire d’alpinisme.  

Départ 8h30. Tard à cette altitude. Ce qui n’empêche pas les premières longueurs d’escalade de nous cueillir à froid. Dans la pointe Young, on tire des longueurs. Etienne grimpe sans broncher. Si ce n’est pour nous dire qu’il a quand même dû se cogner plus fort que prévu la veille, dans un rappel un peu précipité. Côtes douloureuses, mouvements entravés. 

Derrière, le mont Blanc. ©Ulysse Lefebvre

Devant, Marguerite se dévoile. ©Ulysse Lefebvre

La météo s’est améliorée en ce matin du 2e jour. Mais l’alpinisme horizontal prend du temps. Les pointes se suivent et ne se ressemblent pas. Les principales bien sûr : Young, Marguerite, Hélène, Croz. Et toutes les autres, les milliers d’autres gendarmes anonymes qui demandent d’escalader, de désescalader, de faire des rappels de 3m parfois, de passer de droite puis de gauche avant de recommencer encore et encore. 

– EK : Je pense que l’alpinisme est le résultat d’une erreur de perspective. Et c’est cette erreur qui donne envie d’y aller. Comme une force anti-gravitationnelle qui pousse à grimper. C’est un leurre !
– FD : Allez go.  

©Ulysse Lefebvre

On tricote et les majestés des lieux apparaissent : pointe Whymper, l’historique, et pointe Walker, le sommet. Derrière, le papier peint est fait de mont Blanc, de Peuterey, de Drus et de Verte. Déco intemporelle. On prend un peu d’avance avec Vincent pour mieux s’affaler sur une table-solarium. Il fait chaud mais Vincent grimpe toujours avec ses gants. « Pour montrer l’exemple à mes élèves ». Un prof de piano avec des mains de garagiste ne serait pas très pro. Je l’imagine avec ses gants dans les fissures en 6b/A4 de cette « Oeil du cyclone » ouvert avec Michel Piola à la tour sud du Paine en 1992. Pas sûr que ça l’aurait gêné !

Photos de grand beau, quand même. Le ciel bleu pour les images carte postales. La brume montante pour les ambiances tourmentées de fin de journée. C’est que le temps passe et l’alpinisme dure. 

– FD : t’as le droit de me raconter ton escalade hein Etienne !
– EK : Bein là je ne sais pas où elle est.

Chevauchée sur la pointe Marguerite. ©Ulysse Lefebvre

Vincent « Relax » Sprüngli. ©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

Le jour s’enfuit. Les frontales fleurissent, boules à facettes sur les Grandes Jo. Une salle, une ambiance. Le dancefloor du bivouac Croz n’est pas immense mais il suffira amplement. Quelques menus travaux de terrassement finissent de nous procurer des paillasses à taille humaine.

– FD : Ca va Etienne, tu dors déjà ? 
– EK : …

Beaucoup d’alpinistes vous le diront : même éreintés on peine parfois à sombrer. La tension de la journée finit doucement de s’évanouir, le nez planté dans les étoiles, le cul qui se fraye une place au milieu des pierres. On tourne dans le duvet. Et ce silence incomparable…

Heure bleue sur mont Blanc. ©Ulysse Lefebvre

L’envers des aiguilles de Chamonix. ©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

Serait-ce pour les nuits
que l’on passe des jours
en montagne ?

©Ulysse Lefebvre

Derniers mouvements sur la pointe Croz, avant de trouver le bivouac. ©Ulysse Lefebvre

Jour 3 : Whymper ? Walker ? Walou ! 

De Croz à Whymper il n’y qu’un pas. Du moins c’est ce qu’on croit. On profite donc du réveil. La nuit a été clémente. L’apparition du soleil sur le mont Blanc est démente. Serait-ce pour les nuits que l’on passe des jours en montagne ?

Les deux premiers jours commencent à peser dans les cotes fêlées d’Etienne Klein. 
– EK : Je suis pas douillet mais ça me donne de belles décharges. Surtout quand je tire pour grimper. 
– FD : Alors on descend. 

Sur le papier, on peut trouver dommage de ne pas gravir les quelques dizaines de mètres restants pour le sommet du Whymper (4184 m). Idem pour le point culminant, le Walker (4208 m), un peu plus loin. Mais il faut parfois savoir renoncer pour assurer la suite. Leçon d’humilité en montagne. Alors on profite du paysage incroyable. Voir les deux pointes sommitales des Grands Jorasses sous cet angle, à portée de regard, est une récompense suffisante.

Pointe Whymper à gauche, Walker à droite, bonheur au centre. ©Ulysse Lefebvre

Tout ceux qui sont déjà montés aux grandes Jorasses savent qu’en descendre est une épreuve en soi, d’endurance physique et mentale, tant Planpincieux parait loin dans le Val Ferret, 2500 m plus bas. Les étapes de cette bavante descendante ont un nom et une chronologie : 

1/ Descente de l’éperon Whymper : fil rocheux à suivre au mieux, au plus central, façon tapis roulant. Très paumatoire si l’on se prend à suivre l’une des vagues sentes qui filent sur les côtés. -500 m

2/ Traversée du glacier des Grandes Jorasses : une formalité il y a quelques années, un chaos pénible aujourd’hui avec le retrait glaciaire. Au menu : pente de neige de plus en plus raide, séracs en équilibre au-dessus de la tête, crevasses sournoises, chutes de pierres, rimaye changeante. -30 m

3/ Descente du rognon de la Bouteille : l’éperon Whymper en moins long et moins pénible. Mais long et pénible quand même. -250 m

4/ Retour sur un bout de glacier roulant jusqu’au refuge Boccalatte. Fausse joie de se croire arrivés. Descente encore très longue et technique, à coups de cordes et autres câbles dans des ressaut glissants. Fausse randonnée. -1300 m

– EK : On n’a pas le choix de toutes façons ?
– FD : Non.
– EK : Donc c’est pas du courage.
– FD : Non, c’est de l’abnégation.

Dans la descente de l’éperon Whymper. ©Ulysse Lefebvre

Le vide et le plein 

Retour sur le bitume. Première odeur de civilisation. Les Grandes Jorasses se sont éteintes depuis longtemps. Elles restent vivent dans les esprits et les orteils. Fin du voyage. 

Les traversées ont toujours ce goût particulier. Contrairement à une ascension classique, montée/descente, on reste longtemps au plus haut. Les globules rouges s’y multiplient pour transporter plus d’oxygène. Les pensées aussi, qu’elles soient astrophysiques (combien d’étoiles dans le ciel Etienne ?), métaphysiques (descend-on vraiment des montagnes François ?) Ou plus pragmatiques (la prochaine fois, on prend le parapente pour descendre Vincent !).

De retour en bas, un certain vide apparait.
Le vide, notion fondamentale de toute la pensée alpine remise en cause par le physicien : « Les alpinistes appellent vide ce dans quoi ils peuvent tomber. La gravitation polarise leurs discours. Mais le vrai vide est au-dessus, pas en-dessous. Car il y a moins de matière entre nous et la Lune, qu’entre nous et l’océan Atlantique. » 

Il est vrai que lorsqu’on chute, ce n’est pas le vide qui fait mal, mais le plein que l’on heurte… Mais il est tard et la fatigue nous gagne. Demain, c’est sûr, nous reprendrons le vide là où nous l’avons laissé. 

Préparation psychologique intense, avant la longue descente. ©Ulysse Lefebvre

Le film réalisé par François Damilano est en montage et sera présenté en avant-première à la prochaine édition du Chamonix Film Festival (13-18 juin 2023).

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