Suite de la dernière expé printanière pour Antoine Rolle, Aurélien Vaissière, Pierrick Fine et Symon Welfringer. Après un changement de plan inopiné (voir l’Épisode 1), l’assaut est donné sur le Risht Peak – qui ne dit pas encore son nom. Du mixte finaud et une arête neigeuse à bientôt 6000m après une approche pesante : le sommet inviolé se mérite. À quatre, chacun son école, le tout est de passer. Antoine Rolle raconte.

Les sacs sont prêts. En plus du matériel de ski et de bivouac, il faut ajouter désormais celui de grimpe. Tout est calculé pour être le plus léger possible. On se déleste de quelques mousquetons à vis, optimise au maximum les friends et les broches, et nous épurons même nos vêtements de leurs étiquettes et des quelques sangles en trop. Malgré tout ça, les sacs sont surchargés, et je ressens déjà le dur labeur qui nous attend. Rien ne change, les prévisions météorologiques confirment les trois jours de beau temps avant une nouvelle perturbation. C’est notre unique chance de retourner en altitude.

 

La remontée vers le bas de la face, toujours bien lourds. ©Antoine Rolle

Comme je le redoutais, le poids du sac n’est pas négligeable et la gestion de l’effort est très important lors de ces deux premiers jours. Nous avions anticipé en laissant nos skis à la limite de la neige, un gain énorme dans toute cette logistique. Depuis notre acclimatation, les températures n’ont cessé d’augmenter et la qualité de la neige s’est terriblement dégradée. Sur la rive gauche du glacier que nous remontons, chaque pas est une épreuve. La couche de neige est faible et nous nous enfonçons jusqu’à toucher le caillou. Symon tombe dans un trou, il lui faut cinq minutes pour en sortir. Puis c’est au tour d’Aurélien. Les copains alternent pour faire la trace. Personnellement, je n’y suis pas. C’est dur et je ne sais pas vraiment à cause de quoi, du sac trop lourd, de l’acclimatation ou simplement d’une forme physique insuffisante? Heureusement les copains sont là, motivés et moteurs pour moi. Le sommet paraît si loin. Nous atteignons le bivouac n°2 à 4600 m en fin d’après-midi. Rude journée. Nous retrouvons le terrassement, et l’améliorons légèrement. Même rituel, certains s’occupent à faire fondre la neige pendant que d’autres installent les tentes.

Avec la fatigue, nous prenons notre temps le matin pour se lever et attendons même les premiers rayons de soleil. L’objectif de ce deuxième jour d’approche est de rejoindre le bivouac n°4 à 5400 m. Comme la veille, j’ai l’impression que mon corps ne possède qu’une heure d’autonomie. On atteint la partie technique du verrou glaciaire. On se réencorde pour notre plus grand plaisir. Les ponts de neige ont considérablement réduit et notre vigilance est accrue. Le soleil est omniprésent et la chaleur assommante. Laborieux de progresser dans ces conditions. Nous arrivons au niveau du bivouac n°3 à 5100 m, complètement exténués. Une pause est obligatoire. On pensait pouvoir réduire par deux le temps d’approche. Le dénivelé, le sac, la chaleur … autant d’éléments qui nous ralentissent et nous fatiguent. La décision est prise, nous resterons à ce bivouac ce soir. À partir de là, le glacier est plus doux et les 400 m de dénivelé qui nous séparent du pied de la face devront être faits cette nuit. En attendant, on se jette dans nos tentes à l’abri du soleil pour une dernière sieste.

Sortie des difficultés, victoire ! ©Antoine Rolle

Nous passons la barre des 5900 m. Nous ne connaissons pas l’altitude de ce sommet vierge. Une dernière pente, un dernier pas, et nous débouchons au point d’ORGUE de notre voyage.

La nuit est bien courte. La sortie du duvet est plus difficile que la veille. Les lyophilisés sont difficiles à avaler. Seule passe une mousse au chocolat à l’aspect d’un lait chocolaté. On ne tarde pas à être sur les skis. La neige a bien regelé et l’approche se fait en douceur. Le jour se lève progressivement jusqu’au pied de la face. Nous passons délicatement du mode skieur au mode alpiniste. Une grande pente de neige à 60° nous sépare de la rimaye. Aurélien et Symon s’encordent ensemble et démarrent la trace. La neige est bonne sur les 20 premiers mètres puis devient inconsistante. Commence alors une longue alternance pour tracer la pente. Je prends mon tour pour passer la rimaye. J’enfonce les piolets jusqu’à la garde et tente de me hisser dessus. Echec, je retombe dans la rimaye. Quelques essais plus tard, j’atteins enfin la glace et peux faire monter toute la troupe. À partir de là, Pierrick et moi devons traverser à droite pour rejoindre le pied de la goulotte. Aurélien et Symon avaient repéré une ligne directe mais le rocher nous paraît trop compact pour une ascension rapide. Nous décidons de partir à quatre dans notre ligne de droite. Nous choisissons ainsi d’unifier nos forces et notre matériel. Une grande traversée et du mixte facile nous mène au début des longueurs raides. Incroyable, la glace est épaisse et la goulotte encore plus belle que prévue. Les choses sérieuses commencent par une superbe longueur de glace, digne des plus belles cascades. Aurélien se délecte de ce grade 5 à 5600m. Symon prend ensuite le lead pour la longueur clé, un fin trait de glace dans un beau dièdre. Le bougre nettoie, se bat et enchaine ces 50 m de mixte pour rejoindre un emplacement de relais.

À partir de là, la goulotte s’élargit pour faire place à une belle coulée de glace continue sur plusieurs centaines de mètres. Nous changeons régulièrement de leader pour économiser nos forces. La fatigue des deux jours d’approche se fait sentir. Nous nous arrêtons à chaque relais pour manger et boire. En tête, les grimpeurs prennent le temps nécessaire pour bien se protéger. En second, l’efficacité est de rigueur. La glace est abondante et offre une escalade exceptionnelle, on se croirait dans Cold Couloir à Cogne. L’arête se rapproche et l’altimètre s’affole. J’hérite de la dernière longueur. Un pas délicat permet de transiter dans une pente de neige. Elle se raidit et devient inconsistante comme au départ. J’utilise tout mon corps pour creuser, des genoux aux piolets. Un dernier coup de rein me permet de me rétablir sur l’arête. Je reprends mon souffle et m’empresse de construire un relais pour faire monter les copains. Nous sommes bouches bées. Pour la première fois du voyage, nous observons l’horizon et les montagnes pakistanaises plus à l’Est. Mais le sommet n’est pas encore gagné. La qualité de neige ne s’améliore pas. On s’enfonce jusqu’à la taille à certains passages. Petit à petit, mètre après mètre, nous progressons. Nous passons la barre des 5900m. Nous ne connaissons pas l’altitude de ce sommet vierge. Une dernière pente, un dernier pas, et nous débouchons au point d’orgue de notre voyage. La cime enneigée est parfaite. Nous tenons debout sur cette petite crête idéalement faite pour nous quatre. L’altimètre frôle la barre fatidique des 6000m sans la dépasser, 5960 m. Nous décidons de nommer ce sommet le Risht Peak, sommet le plus en amont du Risht Glacier. Malgré la présence de nuages, la vue est somptueuse. Le Thui Zom II se dresse devant nous avec beauté. Instants magiques.

 

Symon à l’oeuvre dans le dièdre englacé. ©Antoine Rolle

Il ne faut pas s’attarder pour autant, la descente est encore longue et le temps devient menaçant. Nous empruntons le même itinéraire. Après avoir descendu l’arête, nous retombons sur le premier abalakov préparé à l’avance. Aurélien et moi prenons les rênes des rappels. La majeure partie se fait sur lunules mais nous laissons à demeure quelques câblés à certains relais. Comme dans toute bonne descente, la neige fait son apparition. Elle n’est pas abondante mais nous incite à ne pas traîner. Tout roule pour le mieux et nous atteignons nos skis peu de temps avant la nuit. Une fois les frontales branchées, nous changeons notre moyen de transport et prenons la direction de nos tentes. Les cuisses chauffent une dernière fois dans nos mauvaises courbes pour rejoindre le bivouac n°3. J’opte pour la solution « Jeté dans le duvet » afin de retrouver la chaleur et le confort du lit. Nous tardons à nous endormir, l’esprit encore dans la face. Le nom de notre voie est trouvé : « Sur la route de l’école ».

Le lendemain le temps n’a pas changé. La neige recouvre une bonne partie de nos affaires. On s’active pour plier le camp et ne pas descendre dans le jour blanc qui s’annonce.

Le ski est nettement moins bon que notre première descente. Une vilaine croûte nous complique considérablement la tâche. Avec le poids des sacs, nous passons quatre fois sur cinq à travers et effectuons de beaux saltos. Qu’importe, la veille nous étions au sommet. Nous arrivons finalement au camp de base en milieu de journée, heureux et soulagés.

Sommet pour le quatuor Antoine Rolle, Aurélien Vaissière, Pierrick Fine et Symon Welfringer ! ©Aurélien Vaissière

Le tracé de la voie en rouge. ©Antoine Rolle

Grimpe Gorge

Les jours qui ont suivi, nous avons mangé, dormi et mangé. La pluie a refait son apparition. La fin du voyage est définitivement proche. La veille du départ, une belle journée est prévue et nous souhaitons en profiter. Nous abandonnons la haute montagne et tournons notre curiosité sur une gorge quelques kilomètres en aval de notre camp. Les parois paraissent raides et l’escalade prometteuse. À l’approche de la gorge, notre visage s’illumine. Le défilé du canyon est superbe, un mélange entre Taghia et Oman, et le potentiel est incroyable. Notre cerveau est au rupteur, de nombreuses lignes nous attirent et nous fascinent. À elle seule, la gorge occuperait une semaine de grimpe. Le bivouac, au pied de ses falaises, vient clôturer notre découverte de la Yarkhun vallée. Certains jeunes du village passent nous faire une visite de courtoisie et partager une cigarette. La dernière journée d’activité débute par le choix de nos objectifs. Pierrick et Symon se lancent dans la face la plus raide en rive droite du canyon. Leur ligne suit une faiblesse du rocher entre surplombs et dévers. Aurélien et moi choisissons une ligne évidente en rive gauche, une grande fissure rayant la face. Nous serons donc face à face, de part et d’autre de la gorge. Aurélien s’occupe facilement des deux premières longueurs. Le rocher, mauvais de loin, n’est finalement pas si médiocre. La troisième longueur est la longueur clef, un beau dièdre visible de loin. De l’autre côté, nos compères enchaînent également les longueurs, dévers après dévers. Pour nous, la poussière bouche le fond du dièdre mais quelques coincements sont possibles. Je me bats pour sortir du passage malcommode et débouche dans une grande fissure large. Le rocher est beau et sculpté, et l’ambiance aérienne. La quatrième longueur n’est qu’une formalité pour Aurélien. Nous nous posons alors au sommet pour observer nos amis dans leurs deux dernières longueurs. Symon nous offre une prestation incroyable. Pendu dans les toits finaux, il chemine entre des écailles prêtes à sauter. Il réussit en libre ce qui sera une belle longueur de 7b+/7c. Quelle journée ! Nous nous retrouvons au pied des parois pour une dernière embrassade et retournons au camp de base le cœur léger avec en poche « Sueurs chaudes » pour Aurélien et moi et « … » pour Pierrick et Symon.

Symon et Pierrick en pleine gorge. ©Antoine Rolle

Le lendemain, le 4×4 nous ramène à Chitral puis Islamabad. Notre expédition est accomplie. La Yarkhun Valley nous a réservé bien des surprises. Nous avons atteint des objectifs au delà de nos espérances, marqués par la polyvalence des activités. Soudés, nous sommes restés motivés et déterminés pour explorer les hautes altitudes du Risht Peak. Ébahis, nous avons grimpé des plus petites aux grandes parois rocheuses de la Yarkhun. Et curieux, nous avons vécu 4 semaines auprès de pakistanais, partageant leur pays. Un grand merci à Bachir, Said, Aurélien, Pierrick et Symon pour ce voyage inoubliable.

Les jeunes du village, curieux. ©Antoine Rolle

Passage typique obligé post-expé : le coiffeur ! ©Antoine Rolle