fbpx
@

L’escalade, fille aînée de l’alpinisme ? Le mythe a la peau dure. Ce n’est évidemment plus du tout le cas, comme l’explique ici Gilles Rotillon. Il s’interroge sur les évolutions divergentes de deux activités qui n’ont plus grand-chose à voir l’une avec l’autre, hormis d’évidents soucis de représentation. Que ce soit à travers les fédérations ou dans l’esprit du grand public, l’escalade et alpinisme sont mélangés alors que la notion de risque et les conséquences en cas de chute en font clairement deux activités dont les pratiquants auraient tout bénéfice à expliquer les différences plutôt qu’à les entremêler.

Alpinisme et escalade, rupture ou continuité ? Manu Ibarra revient sur cette question dans cet article publié sur Alpine Mag. Je partage bien évidemment son point de vue d’un grand écart entre les deux pratiques puisque c’est une thèse que j’ai avancée depuis 1989 et le colloque Escalade 89 qui a eu lieu à l’Ensa et que j’ai approfondie dans plusieurs textes. Pour n’en citer que deux, l’article portant le même titre que celui que j’ai repris ici, publié en 2002 dans le livre co-dirigé par Olivier Hoibian et Jacques Defrance, Deux siècles d’alpinismes européens, et en 2016 dans mon livre La leçon d’Aristote.

Et pour aller à l’essentiel, je faisais ce constat en considérant comme le dit Manu Ibarra que l’alpinisme est une des rares activités pour lesquelles « la société accepte le risque de mort » (1), comme il le note dans son texte, tandis qu’en escalade (2) c’est « l’absence de prise de risque (qui) permet aux athlètes des performances au plus haut niveau ». Et ce n’est d’ailleurs pas que la société, ce sont les alpinistes eux-mêmes, qui même après les drames les plus spectaculaires ne réclament pas des règlementations ou des changements de pratique, (comme le font par exemple les pilotes de formule 1 après un accident mortel), et continuent leur activité.

Et très concrètement, cette sécurisation de l’escalade comparée aux risques de l’alpinisme, s’est traduit depuis une vingtaine d’années, et en accélération constante, par un afflux massif de pratiquants de l’une et une stagnation de l’autre. On observe bien le « grand écart » dont parle Manu Ibarra. Bien sûr, les choses sont plus compliquées que ces quelques lignes pourraient le faire penser et ces complications n’en finissent pas de susciter des débats au sein de la communauté des grimpeurs et des alpinistes.

la sécurisation de l’escalade comparée aux risques de l’alpinisme, s’est traduit depuis une vingtaine d’années par un afflux massif de pratiquants de l’une et une stagnation de l’autre

D’abord parce que si rupture il y a au sens du risque qui caractérise les deux pratiques, ce n’est pas une rupture nette qui ferait qu’en alpinisme on peut se tuer et pas en escalade. On se tue aussi en escalade, mais statistiquement c’est fondamentalement différent. En fait on peut se tuer dans toutes les pratiques humaines, et pas seulement physiques, (il suffit de penser à l’alimentation où aux transports), mais il en est de plus risquées que d’autres quand on rapporte les décès au nombre de pratiquants. Et avec ce critère, l’alpinisme est une des plus risquées. Il est également évident, et là aussi Manu Ibarra le note fort justement, que « l’alpiniste ne peut compter sur aucune prise en charge des éléments assurant sa sécurité par une collectivité mais de plus il ne peut pas déléguer l’appréciation de sa prise de risque à quiconque. Il doit en assurer lui-même l’évaluation et doit adapter ses techniques à cette prise de risque. Il est seul à assumer ses choix sécuritaires et le niveau de sécurité qu’il sera capable de mettre en place limitera son niveau de performance physique ». Bien au contraire, en escalade la sécurité est assurée dès le départ par l’équipement, qui, s’il est bien conçu, réduit considérablement les conséquences graves d’une chute, en faisant même un facteur de progression.

Glace, alpinisme : chute interdite. ©JC

Escalade : chute banale, nécessaire à l’enchaînement de voies dures comme ici, Super Crackinette, 9a+. ©JC

Et c’est encore plus net si on regarde de plus près les causes d’accidents qui se produisent dans les deux pratiques. Les fautes techniques sont aussi graves dans l’une que dans l’autre, mais elles sont plus souvent fatales en alpinisme du fait, noté par Manu Ibarra, que la délégation de la prise de risque y est impossible (en particulier du fait d’un équipement « béton » en escalade contre un équipement soit plus rare et moins fiable, soit que l’on a placé soi-même dans des conditions parfois difficiles qui le rendent aussi moins fiable et impose de garder une marge plus grande de sécurité dans l’engagement des mouvements). Pour autant, une faute technique n’est pas imputable à la nature de l’activité et si on n’en tient pas compte, le nombre d’accidents en escalade se réduit considérablement.

considérer que les deux activités sont risquées, voire « dangereuses » ce qui les rend comparables, ne tient aucun compte des données statistiques sur les accidents qu’on y déplore

Pour le dire en quelques mots, considérer que les deux activités sont risquées, voire « dangereuses » ce qui les rend comparables, ne tient aucun compte des données statistiques sur les accidents qu’on y déplore. Et il faut ajouter qu’il ne suffit pas de parler de « risque », sans préciser sa nature. Ainsi, l’escalade en milieu scolaire est souvent présentée comme une activité qui permet précisément d’aider à maîtriser le risque, ce qu’on ne dit pas à propos du saut en hauteur ou de la course à pied. Pourtant dans ces autres activités, il y a bien des risques divers, (mauvaise réception, entorses 3) et en escalade le seul risque, c’est celui de la chute qui conduit en général aux mêmes conséquences si les précautions ont été prises dans l’organisation des séances. Le seul risque spécifique à l’escalade à l’école, ce n’est évidemment pas le risque mortel dont l’existence aurait immédiatement conduit à sa suppression des programmes, mais celui de la chute qui a essentiellement un caractère symbolique.

No fall zone, même dans du 4c, dans les Écrins. ©JC

De la chute diversement vécue

En tombant en escalade, on ressent cet échec dans le temps de la chute comme une perte totale de contrôle, dont on sait plus ou moins consciemment qu’il entrainerait des conséquences dramatiques si l’équipement n’était pas là (et pas seulement les assurages, mais aussi la corde, les systèmes d’assurage type grigri, les baudriers confortables 4). C’est que la chute est justement un échec en escalade ce qu’elle n’est pas à la perche et c’est aussi pourquoi le pratiquant de cette discipline ne teste pas la qualité de la réception du sautoir, comme le remarque Manu Ibarra, et qu’on ne dit pas que c’est un « sport à risque » alors que des accidents graves s’y produisent pourtant, (par exemple quand la perche se brise pendant le saut). Et s’il y a un « rapport à la mort » dans cet instant de la chute en escalade, il est uniquement symbolique et disparait dès l’arrêt de celle-ci. D’ailleurs pour les pratiquants d’aujourd’hui, il semble que même cet instant fugace où l’on tombe n’ait plus cette signification tellement ils ont intégré cette chute comme un facteur de progression, (mais cela reste vrai pour la majorité des élèves qui ne pratiquent pas en-dehors de l’école).

s’il y a un « rapport à la mort » dans cet instant de la chute en escalade, il est uniquement symbolique et disparait dès l’arrêt de celle-ci

Une autre cause de complication tient à ce qu’il n’y a évidemment pas de cloison étanche entre les deux pratiques. Il y a des alpinistes qui sont aussi des pratiquants de l’escalade (et réciproquement des grimpeurs qui sont venus à l’alpinisme après avoir pratiqué l’escalade). Mais ce n’est pas parce que l’on pratique deux activités ayant des points communs qu’elles doivent être confondues. La cloison est d’autant moins étanche que l’alpinisme profite largement du développement de l’escalade grâce à l’élévation du niveau technique acquis dans cette dernière. Pour n’en donner qu’un exemple, l’ouverture De Space Vertigo dans la Cima Ovest di Lavaredo par trois alpinistes italiens, Alessandro Baù, Claudio Migliorini et Nicola Tondini, n’aurait pas pu avoir lieu sans l’escalade « aseptisée ». Les conditions même de cette réalisation sont caractéristiques de l’influence de l’escalade sur la pratique moderne de l’alpinisme. La voie n’a pas été ouverte du bas en un seul essai, mais elle a pris plusieurs années. Commencée en 2016, elle a été achevée en 2019, mais ce n’était pas encore la fin de l’histoire, puisqu’il a « fallu » la parcourir entièrement en libre pour la considérer ouverte, ce qui fut fait en 2020, d’abord en la « travaillant » au début de l’été, puis en réalisant les trois premières longueurs avec retour au sol et enfin en parcourant les longueurs restantes le lendemain, non sans avoir préalablement installé un portaledge à mi-hauteur. On le voit, pas grand-chose à voir avec les ouvertures classiques de l’alpinisme de conquête et beaucoup de points communs avec le travail des voies en escalade. Enfin, les longueurs les plus dures atteignant le 8a n’auraient jamais pu être gravies sans une pratique assidue des falaises équipées (et sans doute des salles). Et c’est sur toutes les grandes parois du monde, de l’Eiger aux Tours de Trango en passant par le Yosemite ou la Patagonie, qu’on constate cette pratique d’un alpinisme qui repousse ses limites techniques grâce à l’escalade.

Escalade trad (ou alpinisme ?) sur les falaises de la Buffe, en Vercors. ©Jocelyn Chavy

Les sources de la confusion

Une autre source de confusion entre les deux pratiques c’est qu’il existe évidemment des gradations dans les pratiques concrètes qui rendent difficile leur classement unilatéral dans l’une des deux catégories. Même si on regarde uniquement le haut-niveau, il n’est pas si simple d’identifier les pratiques. Certes, Change en Norvège ou Bibliographie à Ceüse peuvent difficilement être considérées comme de l’alpinisme, mais comment qualifier les ascensions de Barbara Zangerl et Jacopo Larcher dans Magic mushroom au Capitan ou d’Odyssée 6 à la face nord de l’Eiger ou évidemment l’exploit d’Alex Honold à Free rider au Capitan en solo intégral.

Mais sans doute le plus intriguant c’est ce que ses adeptes appellent le « trad », une forme d’escalade consistant à parcourir en partant du bas des voies rocheuses en n’utilisant que les assurages que l’on pose soi-même. C’est une pratique effectivement traditionnelle en alpinisme ou dans les parois rocheuses du Verdon ou des Préalpes, et c’était même la seule forme de pratique considérée comme légitime avant l’équipement des falaises. « L’ascension d’une voie doit se faire en partant du bas et en posant son matériel de protection » était le credo des grimpeurs admit par tous. L’arrivée de l’escalade avec son équipement du haut et son « aseptisation » préalable de la paroi a modifié la donne et ceux qui s’adonnent aujourd’hui au « trad » le font souvent comme avec une visée revendicative plus ou moins affirmée d’un retour aux sources, si ce n’est aux « valeurs » de la « vraie » escalade. Ce qui est intéressant avec le « trad » ainsi valorisé, c’est sa médiatisation quand il se pratique au plus haut niveau. Réaliser une voie difficile d’escalade en « trad » serait finalement, (message souvent subliminal et rarement explicité directement), la preuve que l’équipement initial était superflu et qu’une « éthique » plus exigeante aurait permis la même ouverture.

Malheureusement pour cette interprétation, les réalisations de haut niveau en « trad » montrent tout autre chose, à savoir leur impossibilité sans l’existence d’une part de l’escalade « aseptisée » qui a permis l’élévation du niveau technique et celle de moyens d’assurage sophistiqués rendant la protection acceptable, même si la dose de risque et l’engagement, (traduction euphémisée du risque) sont évidemment plus importants.

les réalisations de haut niveau en trad ne peuvent exister sans l’escalade aseptisée qui a permis l’élévation du niveau technique et les moyens d’assurage modernes

Ainsi, Arnaud Petit explique qu’il n’a pu réaliser Black Bean à Ceüse que grâce à des nouveaux coinceurs mieux adaptés au calcaire, (ce qui d’ailleurs rend bien problématique l’appellation de « trad » qui n’est possible qu’avec un progrès technique fournissant des nouveaux outils bien peu traditionnels). Sa réalisation, très engagée puisqu’une chute au sol de plus de 20m était possible, n’aurait de plus pas pu avoir lieu sans sa connaissance parfaite de la voie équipée et du repérage des possibilités de pose de ses nouveaux coinceurs. Et on vient d’en avoir une nouvelle illustration avec « l’ouverture » de Tribe, la voie de « trad » la plus dure du monde, (9a+), en 2019 par Jacopo Larcher à Cadarese en Italie et sa répétition par James Pearson en octobre 2020. Il faut regarder la vidéo de « l’ouverture », qui commence par l’installation d’une statique permettant de très nombreux repérages des pas à réaliser, le largage d’un sac lesté pour tester la solidité des assurages, puis la succession des tentatives en partant du bas, entrecoupées de séances en salle pour travailler des mouvements spécifiques, le tout s’étalant sur près de 5 ans. Là aussi on est bien loin d’une escalade « traditionnelle » comme on en faisait avant l’apparition des falaises équipées.

Le dry tooling, de l’escalade (avec spits) ou de l’alpinisme (sans)

Il faut encore mentionner l’apparition du drytooling, qui consiste à gravir des parois fussent-elles complètement rocheuses à l’aide de ses piolets et en crampons. Là-aussi, le progrès technique est fondamental avec des piolets sans dragonnes et des manches d’une conception nouvelle, associés à des crampons avec une seule pointe avant, (et une pointe arrière dans certains modèles), sur des chaussures souples permettant une grande souplesse de cheville 8. Mais une fois ce matériel disponible, ce qui est frappant avec cette forme de pratique, c’est la diversité de ses applications. Il y a évidemment la pratique en falaise rocheuse avec équipement en place et cotation spécifique qui se rapproche davantage de l’escalade que de l’alpinisme. Elle demande beaucoup de force avec des gainages et des blocages extrêmes et aussi une grande souplesse pour réaliser les nombreux yaniros qui permettent d’aller de prises lointaines en prises lointaines, (mais des pratiquants français, notamment regroupés dans l’association DTS considèrent que l’utilisation de yaniros devrait être prohibée pour considérer qu’une voie est gravie « correctement, de même qu’ils refusent les pointes arrières ou la tenue des piolets avec le coude).

Mais cette technique est aussi largement utilisée en alpinisme, permettant par exemple de réaliser la Gousseault-Desmaison à la face nord de la pointe Walker en moins d’une journée et d’une manière beaucoup plus sûre. Enfin, il existe de nombreuses compétitions de dry que ce soit sur site naturel, comme à Voreppe près de Grenoble ou sur structures artificielles avec un tour mondial officiel. Finalement, avec le drytooling, on retrouve l’ensemble des diverses formes de pratique utilisant une même technique, ici l’usage des piolets pour progresser quel que soit le support, sans que cette unité suffise à bien différencier ses formes diverses. Le dry aux Jorasses c’est clairement de l’alpinisme et à Voreppe c’est une forme d’escalade instrumentée.

Le dry aux Jorasses c’est clairement de l’alpinisme et à Voreppe c’est une forme d’escalade instrumentée.

Un dernier point rend la discussion sur le grand écart entre les deux pratiques souvent confus, et ici je ne partage pas le point de vue de Manu Ibarra, c’est la question de la compétition et des institutions.

Bien sûr, si on retient la caractéristique du sport comme étant « une pratique valorisant une ou plusieurs qualités physiques dont la finalité ultime est la compétition. Pour que ces compétitions prennent toute leur ampleur, les performances physiques sont mesurées et classées par des règles uniques valables pour toute la planète dont le respect est garanti par les fédérations sportives organisées au niveau national et international. », seule l’escalade sur résine et son institutionnalisation dans l’IFSC est un sport. Mais le souci avec ce point de vue c’est qu’il réduit drastiquement non seulement le nombre de pratiquants, mais qu’il réunifie artificiellement l’alpinisme avec ses risques et l’escalade dite sportive en milieu naturel.

Saint-Léger du Ventoux, une falaise à la mode. ©JC

La compétition, pas vraiment un axe de différenciation

Que la FFME (nationale) soit la garante de l’escalade compétitive ce n’est pas un vœu qu’on voudrait voir se réaliser, c’est devenu un fait avéré, surtout depuis sa décision de déconventionner les falaises. Mais c’était déjà le cas dès son inscription dans la course olympique, il suffit de regarder ses budgets pour voir ce qu’elle mettait dans les deux formes d’activités.

Que la FFCAM devienne la représentante de ceux (la grande majorité, qui d’ailleurs n’est nulle part) qui ne font pas de compétition, en revanche, c’est loin d’être le cas et je ne suis pas sûr que ce soit simplement possible, ni même souhaitable. Car les conditions qui font que la plupart des pratiquants n’adhèrent pas à une fédération sont dues à la nature de bien public que présentent les falaises équipées en accès libre. Il semble, et c’est heureux, que personne ne souhaite remettre en cause l’accès libre, dont on voit d’ailleurs difficilement comment on ferait pour mettre en place un contrôle de cet accès, de même que peu nombreux sont ceux qui souhaiteraient déséquiper les falaises 9. Et puis la FFCAM a ses propres objectifs, comme d’ailleurs la FSGT a les siens et je ne pense pas que les deux fédérations imaginent des adhésions obligatoires, d’ailleurs bien difficiles à imposer. Chacune met en place des politiques de développement qu’elle estime conformes à ses buts et les adhésions en découlent si les grimpeurs s’y reconnaissent.

Pour la FSGT, c’est le souci de permettre l’épanouissement personnel au travers de l’escalade et des liens sociaux qu’elle tisse, mais aussi de toutes les autres activités sportives qu’elle propose. Car il n’y a pas que l’escalade qui serait porteuse, non de « valeurs » qui lui seraient propres et dont les autres activités seraient dépourvues 10, mais de la capacité de relier les hommes et les femmes entre eux dans un but d’émancipation et sans discriminations sociales d’aucune sorte. Sur ce plan, il faut bien remarquer que l’escalade et l’alpinisme sot sociologiquement surtout pratiqués par des représentants des milieux sociaux à capital culturel élevé. Et c’est sans doute une des spécificités de la FSGT d’être de par son histoire particulièrement sensible à cette discrimination sociale, qui explique au moins en partie son relativement faible nombre d’adhérents en alpinisme et en escalade.

La compétition existe évidemment aussi en alpinisme, Pierre Alain a écrit un livre célèbre sur le sujet, mais elle est indirecte et différée.

Enfin, sur cette question d’un écart entre deux pratiques dont l’une, l’escalade serait compétitive et pas l’autre, cette « activité qui consiste à escalader les montagnes faites de rocher, de glace ou de neige » comme le dit Manu Ibarra, mais dont du coup aurait disparu l’activité consistant à grimper des falaises équipées, il y a justement ce critère de la compétition censé être suffisamment discriminant pour distinguer entre les deux pratiques et donner une base à son institutionnalisation.

On retrouve aussi ici le non-dit d’une compétition jugée moins porteuse de « valeurs », voire même promouvant des valeurs malsaines, face à des activités qui n’en feraient pas. Outre l’aspect implicitement méprisant de cette idée que faire de la compétition serait moins enrichissant que de ne pas en faire, c’est réduire la compétition à sa seule forme institutionnalisée dans les règlements et les fédérations et ne pas voir que la compétition peut prendre bien d’autres formes, comme la course aux premières (et ce dès la conquête du Mont-Blanc), la décote des voies ou l’exposition médiatique et l’utilisation des réseaux sociaux. La compétition existe évidemment aussi en alpinisme, Pierre Alain a écrit un livre célèbre sur le sujet, mais elle est indirecte et différée. C’est-à-dire que les compétiteurs ne partent pas en même temps, ce qui induit certains à nier qu’il y ait compétition puisque les conditions ne sont pas exactement les mêmes, ce qui est réduire la compétition à sa seule forme ultra règlementée. Elle peut d’ailleurs aussi l’être partiellement, comme le record de vitesse dans l’ascension du Nose au Capitan où les grimpeurs déclenchent le chronomètre au départ du premier et le stoppent quand le deuxième a touché l’arbre du sommet marquant « officiellement » la fin de la voie.

Bref, l’important n’est pas de différencier des pratiques en fonction de la présence ou non d’une compétition vécue comme une perte de valeur, mais de les vivre en cherchant quelle que soit leurs formes à en tirer le meilleur dans la construction de son humanité toujours en chantier.

Notes

1 Dans La leçon d’Aristote, j’écrivais que « la seule activité où la société puisse accepter que ses membres mettent leur vie en jeu ce n’est pas l’alpinisme, c’est la guerre ». En fait ce n’est pas contradictoire avec la position de Manu Ibarra. Il est exact qu’il y a des morts en alpinisme, chaque année. Et on peut dire que la société les « accepte » dans la mesure où elle n’en interdit pas la pratique. Comme elle « accepte » les morts sur la route en ne prenant pas des mesures plus strictes pour les limiter encore plus ou ceux du covid 19 en n’investissant pas assez dans la santé. La différence avec la guerre, c’est que dans tous ces exemples il y a un seuil qui, s’il est dépassé, déclencherait des réactions, que ce soit de l’opinion publique qui réclamerait des mesures, ou des autorités qui en prendraient (c’est ce qu’elles ont fait par anticipation avec le confinement pour le covid 19 ou les radars pour la sécurité routière quand on avait 9000 morts par an). Dans les guerres où les citoyens sont mobilisés, ce n‘est plus le nombre de morts qui compte, c’est la victoire sur l’ennemi. Toutefois, il faut aussi noter que dans les guerres modernes avec des professionnels, les Etats ont de plus en plus tendance à considérer que la mort devient aussi inacceptable.

2 J’entends dans tout ce texte par « escalade », non pas la gestuelle de la grimpe qui existe évidemment aussi en alpinisme, mais la pratique qui s’est développée sur les falaises équipées depuis les années 80 et qu’on qualifie souvent de « sportive », autre source de confusion sur laquelle je reviendrai plus loin.

3 Je me souviens d’un accident en hand-ball qui avait causé la mort d’un élève qui avait reçu sur la tête la barre du but à la suite d’un tir sur celle-ci. Mais personne n’avait songé à dire que le hand-ball était dangereux, ni même risqué.

4 Quand j’ai commencé à grimper, nous n’avions pas de baudrier et le top du confort était une large ceinture en cuir, doublée de mousse éventuellement, avec des passants qui maintenaient la corde en position à la taille. Avec ce type d’équipement, une chute était davantage vécue comme traumatisante. Mon ami Alain qui a fait un vol de 10m avec la corde directement autour de la taille dans la Super-échelle au Saussois, en a encore un souvenir aïgu.

5 Mais la symétrie n’est pas parfaite. Il est beaucoup plus facile de devenir grimpeur en commençant par l’alpinisme, parce que la gestuelle de l’escalade est évidemment une des techniques de base de sa pratique. Quand un alpiniste se met à l’escalade, il sait déjà grimper, il n’a besoin que de progresser techniquement. Par exemple, dans les voies classiques d’alpinisme avant les années 80 et le début des parcours « en libre », il n’y avait sans doute pas beaucoup de pratiquants qui faisaient couramment des lolottes ou des yaniros. Inversement, si un grimpeur, même expert se met à l’alpinisme il doit maîtriser bien des connaissances supplémentaires pour assurer sa sécurité (comme le jugement sur la qualité des assurages et les bases de leurs placements).

6 33 longueurs jusqu’au 8a+ en 16H.

7 Il est toujours inquiétant d’en référer à des « valeurs », rarement définies de manière explicite pour justifier de la légitimité des comportements. On vient d’en avoir un exemple avec l’adoption par le Sénat la nuit du 28 octobre d’un amendement à la loi de programmation de la recherche qui restreint la liberté académique, jusque-là constitutionnalisée, à son « respect des valeurs de la République », dont cette liberté académique faisait d’ailleurs partie. Même le régime de Vichy n’avait pas osé ce type de législation et c’est dans l’Italie mussolinienne qu’il faut aller en trouver un exemple.

8 Il se trouve que j’ai été invité en février 979 par le BMC avec Jean-Marc Boivin, René Ghilini, Jean-Franck Charlet, Dominique Julien et Rainier Munsch en Ecosse pour découvrir l’alpinisme local. Du point de vue du matériel, nous en avions un bien meilleur que le leur, notamment le Chacal de chez Simon qui ancrait mieux que les Ptérodactyls utilisés par les écossais et avec lesquels il fallait griffer la glace au lieu de la frapper à cause de l’inclinaison de leurs lames. En conséquence, nous avions été très efficaces pour réaliser diverses classiques au Ben Nevis ou au Creag Meaghaidh, mais je me souviens encore de la surprise de Jean-Marc Boivin revenant d’une ascension mixte difficile avec un écossais et nous expliquant que son compagnon utilisait ses piolets en les coinçant dans les fissures dégagées de leur neige. A cette époque, ils pratiquaient déjà le drytooling avec un matériel dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’était guère adapté.

9 Ce qui à coup sûr réduirait très fortement la pratique, mais on a du mal à imaginer le discours justificatif de cette politique au-delà d’un élitisme assumé.

10 C’est bien souvent le non-dit qui est sous-entendu quand on revendique que l’escalade n’est pas un sport (ou pas qu’un sport). Elle serait par nature plus riche, c’est heureusement faux. Les liens sociaux épanouissants existent dans toutes les activités humaines quand elles ont ce premier objectif en tête et pas d’abord la notabilité de ses dirigeants ou la préservation de « valeurs » menacées.

Copy link