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Qu’on les appelle Old Men, sea stacks ou pinnacles, les tours qui hérissent le littoral écossais sont d’une beauté aussi ébourrifante que le vent qui les balaye. D’un équilibre fragile à l’échelle géologique, elles résistent tout de même aux pas de la poignée de grimpeurs qui les gravissent. Trois Old Men jalonnent notre périple estival dans le nord de l’Ecosse : Hoy, Stoer et Storr. En ce premier épisode, ce n’est rien moins que dans les pas de Chris Bonington et Tom Patey que nous allons humblement nous aventurer, au cœur des îles Orcades, pour une escalade dans le plus pur style écossais, kilt inclus, sur le grès rouge du Old Man of Hoy.

On ne fait que ça, se trouver des bonnes raisons, de nobles ambitions, de vastes programmes, de grands objectifs. Autant de prétextes pour prendre ses cliques et ses claques et aller explorer le vaste monde. Croyez-le si vous le voulez : cette fois nous n’avons aucune excuse, si ce n’est celle d’une véritable obsession pour ces morceaux de rocher empilés façon tour de Pise, quelque part là-haut, tout au nord de l’Ecosse. Une attirance purement esthétique pour de petits objectifs d’escalade, de difficulté modérée (surtout pour l’aspirant guide de la bande), même pas très hauts (140m maximum) mais judicieusment répartis dans une scottish-pampa, digne d’un récit de Bruce Chatwin, option routes désertes et quatre saisons par jour. Un ton patagon. Cet été, il s’en est fallu de peu pour passer entre deux périodes de quatorzaine imposées par le gouvernement britannique. Ni une ni deux : quand la frontière s’ouvre le grimpeur s’engouffre. Mister Hoy nous voilà. Les friends entre les dents.

Regard vers le lointain, kilt au vent : le Old Man of Hoy nous attend. ©Ulysse Lefebvre

Hoy : une île, deux ambiances. ©Ulysse Lefebvre

 ©Ulysse Lefebvre

 

Le Old Man of Hoy est une tour de grès de 137m de hauteur. Posée sur la côté ouest de l’île de Hoy, dans l’archipel des Orcades, ce vieil homme n’est en réalité pas si âgé : 400 ans tout au plus comme en témoignent les peintures du 17e siècle, montrant un littoral… sans old man justement. C’est que le grès est une roche particulièrement friable, comme en témoignent les spindrifts sableux qui vous piquent les yeux lorsqu’une bourrasque s’engouffre dans une fissure bien remplie. Sous les assauts de la mer mêlée au vent, le Hoy est un jeune homme dont la mue n’est pas terminée, et c’est heureux pour les grimpeurs ! Ce n’est d’ailleurs pas un sea-stack à proprement parler, puisque sa base est accessible à pied, sans bras de mer à franchir. Les racines encore reliées à son île, le Hoy s’atteint après une approche raide et glissante, plongeant droit vers la mer du Nord.

Pour grimper, il faut commencer par descendre. ©Ulysse Lefebvre

La marche d’approche descend d’en haut à gauche de la photo, avant de rejoindre les pentes en bas à droite : périlleuse par temps sec, hasardeuse par temps humide. ©Ulysse Lefebvre

En 1966, ce sont deux jeunes hommes qui s’aventurent sur le Hoy : Chris Bonington qui n’est pas encore Sir, et Tom Patey qui se découvre alors une passion pour les « stacks » de son pays. Il faut trois jours à cette cordée de rêve pour venir à bout des quatre ou cinq longueurs de ce qui est aujourd’hui la « voie normale ». L’année suivante, les deux hommes réitéreront l’opération pour une émission en direct par la BBC. C’est un carton d’audience : près de 15 millions de personnes suivent cet opéra vertical devant leur petit écran. En 2014, à 80 ans, Sir Chris Bonington grimpe à nouveau le Hoy en guise de cadeau d’anniversaire, Leo Houlding en tête.

En cet été 2020, notre ascension est beaucoup plus confidentielle. L’île de Hoy est accessible après 5h de route depuis Edimbourg, puis deux ferries. Ce n’est pas un haut lieu du tourisme, qui plus est en ces temps de crise sanitaire. Pourtant, l’endroit est étonnant. Lorsqu’un rayon de soleil daigne percer les nuages omniprésents, la baie de Hoy varie de l’azur au turquoise, se donnant des airs caribéens déconcertants. Seule la température, 15°C environ au cœur de l’été, rappelle la latitude du lieu, plus proche du cercle arctique que de l’équateur.

2020 : Antoine Pâté et Ulysse Bon’in-Tomme.©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

Le stack est là, pile de Kapla de grès, posée en équilibre. Aux faces compactes, le commun des grimpeurs préfère celle plus fragmentée et plus facile, versant est. Mais gare aux confusions ! Les cotations britanniques, identiques sur la forme aux cotations utilisées en France (issues de l’échelle de Welzenbach) sont ici différentes en termes de difficulté. Si la longueur clé de notre voie normale du Hoy est côtée 5b, il faut comprendre que la difficulté est sensiblement la même que dans un 6a+ de l’hexagone. Ajoutez à cela le fait que les quelques protections en place relèvent du piton corrodé ou du mousqueton hors d’âge, et vous obtiendrez une escalade typiquement écossaise. Dans cette voie, la pose des protections est plutôt aisée, mais il vaut mieux avoir déjà grimpé en trad avant de s’y lancer.

Vomitus duvetus. Ou mouette nauséeuse. ©Ulysse Lefebvre

Régurgitations rouges ou guano blanc : la face cachée du Hoy. ©Ulysse Lefebvre

Le passage clé, en 5b (GB) ou 6a+ (FR), en deuxième longueur. ©Ulysse Lefebvre

Surtout, comme dirait Mulder, le crux est ailleurs ! Il réside dans un chapelet de petites boules de duvet, bec grand ouvert, réparties tout au long de l’itinéraire. Ces jeunes oisillons n’ont pas encore de plumes et n’ont pour seul moyen de défense que la… régurgitation. Vous avez bien lu : si vous grimpez le Old Man of Hoy, vous avez de grandes chances de revenir avec une odeur tenace de poisson sur les vêtements, le sac voire le visage. Expérience vécue. Les petites bêtes mignonnes sont capables de vous projeter du poisson digéré (et donc préalablement digéré par leur mère également) de couleur rouge, à plus d’un mètre de distance. Gare à vous lorsque vous sortirez la tête vigoureusement après avoir empoigné un bac, triomphalement. La récompense risque de vous arriver droit dans la face, sans sommation. « Birds infested » disent les Ecossais dans leurs topos. Pas besoin d’être bilingue pour comprendre. Alors on les évite au maximum, puisqu’on est chez eux. D’ailleurs, les services de la réserve naturelle des Orknies Trumland (Orcades) n’émet pas de retrictions concernant l’escalade à proximité des oisillons. Et la coexistence pacifique perdure, en bonne intelligence.

Plus bas, le paysage est stupéfiant. En prenant le temps au relais, il n’est pas rare de voir des phoques se prélasser en mer, sur le dos. Avec plus de chance, l’ombre majestueuse d’un béluga passera aux pieds de la tour. Les environs sont connues des amateurs de baleines et autres cétacés.

La sauvagerie n’est pas bonne ou mauvaise,
Elle est.

Dans le dièdre final. ©Ulysse Lefebvre

Plus qu’une escalade majeure, le Old man of Hoy est un lieu unique, l’une de ces fulgurances que la nature a élevé, totem de grimpeur mais surtout emblème de la sauvagerie, traduction rarement utilisée pour la wilderness anglo-saxonne. Et pourtant, pourquoi la « sauvagerie » serait-elle nécessairement péjorative, cruelle, dangereuse, peu recommandable ? La sauvagerie n’est pas bonne ou mauvaise, « elle est » comme dirait l’autre, c’est tout. Les rafales à 100km/h au sommet du Hoy ne sont pas une mauvaise intention du ciel. Les vagues tonitruantes sous les chaussons ne sont pas un mauvais coup de Poséïdon. Et ce rocher friable n’a jamais demandé à ce qu’on le prenne en main pour nous élever. Plus qu’ailleurs, à Hoy, la terre rejoint le ciel. Porté par les flots, par son flow, le grimpeur s’imagine un peu plus l’effleurer.

Sortie au sommet. ©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

La voie s’enroule vers la face est, pour finir dans le grand dièdre évident. ©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

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