Croix sommitales, démâtages et dérapages

Il fallait bien que ça arrive. Il suffit qu’on touche à une croix sommitale pour que les réseaux dit sociaux, facebook et Instagram, se transforment en mélange instable de sacristie sous amphétamines, de café du commerce sous Pastaga et de vestiaire de rugby un soir de défaite. Voilà, nous y sommes.

Au départ, pourtant, il y avait un sujet presque trop civilisé pour survivre sur les réseaux : que représentent aujourd’hui les croix au sommet des montagnes ? Un monument patrimonial ? Un symbole religieux ? Un machin familier ? Un héritage encombrant ? Un bout de ferraille sanctifié par les selfies ?

En quelques heures, notre article sur les croix sommitales qui ont disparu (avec ses posts) a accouché d’un spectacle total : anthropologie de comptoir, lyrisme de stade (ou d’église), et cette obsession française qui consiste à transformer n’importe quel débat en avant-poste de la guerre civile. Une croix sur un sommet ? Pour certains, c’est un repère banal. Pour d’autres, un symbole, à bénir ou à abattre. C’est surtout l’occasion de vérifier qu’un clavier sur Meta peut servir de dameuse à cerveaux disponibles.

Dans les Pyrénées espagnoles, la croix de l’Aneto, qui a disparue récemment. 

Commençons par les plus touchants : les défenseurs de la croix comme outil d’orientation indispensable, sans laquelle visiblement une partie des Cafistes (dont je fais partie) finirait à errer dans les pierriers comme Trump dans le détroit d’Ormuz.

Une dame Léonie ouvre le bal avec cette proposition d’une poésie toute topographique : « La croix au sommet est un signe géographique pour marquer le lieu du sommet, au-delà d’un signe religieux. Reconnaissable de loin, elle nous permet de se situer dans la montagne. »

Il fallait oser. Transformer deux barres métalliques chargées de deux mille ans de christianisme en vulgaire borne kilométrique, c’est déjà beau. Mais la grâce surgit dans les réponses.

Un internaute dénommé Bûcheron résume la scène : « c’est vrai qu’une fois arrivé au sommet, j’ai besoin de voir la croix pour savoir que j’y suis… » Mais comment on fait quand il n’y a pas de croix ? Un coup de fil à l’abbé (Davin) ?

Par Toutatis, sans croix, comment reconnaître un sommet ? Question vertigineuse. Demain, sans église, comment reconnaître un village ? Et sans l’arche Hoka-Dacia, comment reconnaître Chamonix fin août ?

À ce petit théâtre de la gentille-croix-qui-sert-dans-le-brouillard répond l’autre grand courant du fil : la croix n’est pas religieuse, mais surtout il ne faut pas y toucher parce que c’est culturel, identitaire, civilisationnel, historique, affectif et vaguement catholique. En somme, la croix n’est pas un signe religieux, sauf quand on la défend précisément comme tel.

la croix n’est pas un signe religieux, sauf quand on la défend précisément comme tel

Un certain Fred le dit avec candeur. « Comparer la croix du Christ à un marqueur de montagne en dit long sur les temps actuels. »

Merci, Fred. En une phrase, il démonte tout l’argumentaire une croix = un poteau pratique construite péniblement dix commentaires plus haut. On retrouve la même ferveur ailleurs, qui s’élève immédiatement d’un clocher dans la métaphysique de randonnée : « La croix est le symbole même de la liberté de penser portée par un homme qui s’appelle Jésus (…) Oui c’est un symbole fort qui ne se restreint pas seulement à un vulgaire point géodésique ». Jusqu’ici, tout va bien, on reste poli.

On est chez les croyants tolérants, les candides du GPS, ou bien les flemmards de la religion, les laïcards bienheureux, bref, une majorité de gens sympathiques, en somme, dont vous faites partie, j’en prends le pari, chers lecteurs. Surtout à comparer de ce qu’on lit ensuite. Les commentaires prennent la pente glissante du fantasme identitaire, et pour le dire franchement, d’extrême-droite.

On part d’une croix disparue, on slalome par la laïcité, puis on saute sur la question du voile islamique, sur les « envahisseurs », les « gens venus d’ailleurs » – qui seraient venus exprès pour disquer des croix. À ce stade, ce n’est plus un fil de commentaires, c’est un concours de saut à ski vers le caniveau.

On part d’une croix disparue, on slalome par la laïcité, puis on saute sur la question du voile islamique, sur les « envahisseurs »

Décembre 2025 : une croix en bois apparaît sur l’aiguille de Quaix, posée puis enlevée 48h plus tard, en Chartreuse.

Quelques perles, hélas authentiques, sont retranscrites ici pour documenter la vitesse avec laquelle certains transforment n’importe quel débat en déversoir xénophobe.

Avec la finesse d’un JD Vance, un certain Marc Pierre écrit : « Quand je vois les commentaires, je me dis que dans 20 ans, toutes les femmes seront voilées en France et que nous serons dirigés par la DZ mafia ! »

Commentaire appuyé par Nathalie, « on va quand même pas les remplacer les croix par des minarets ! »

Christophe, lui, parvient à condenser en une phrase la laïcité, l’islamophobie et une paranoïa aiguë : « je suis laïc mais je trouve que les croix ont tout à fait leur place aux sommets, ne fut ce que pour annoncer la couleur aux éventuels envahisseurs musulmans ! »

Une croix sommitale n’a pas pour vocation de devenir un mirador depuis lequel certains voudraient démarrer leur guerre de religion

Soyons clairs : ce ne sont pas des dérapages, ce ne sont pas des formules maladroites ou des opinions qui se discutent. C’est de la xénophobie paresseuse, de l’obsession identitaire en kit, du délire religieux fermenté en altitude. Une croix sommitale n’a pas pour vocation de devenir un mirador depuis lequel certains voudraient ourdir leur guerre de religion.

Il y a quand même des commentaires qui eux font sourire. « Si les croix étaient un peu plus bas ça serait moins dur d’arriver au sommet 🙃 » écrit Tof. Une Une remarque frappée au coin du bon sens ! Mais une série de commentaires se résume par celui-ci : « moi si j’en vois un enlever une croix il va redescendre sans parachute » et je vous passe les messages orduriers.

« moi si j’en vois un enlever une croix il va redescendre sans parachute »

Il est ahurissant de voir des gens invoquer les racines chrétiennes de la France (et leur propre foi) entre deux appels à flinguer, battre, jeter dans le vide ou condamner à mort un pêcheur qui n’aime pas les croix.

N’oublions pas le camp opposé : les athées fanatiques qui parlent des défenseurs de croix comme d’une population « à karchériser » et appellent à « brûler » les croix, avec un mépris total pour tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Même les gentils. Même celles et ceux qui essayent tant bien que mal d’élever le niveau ou de garder leur calme.

Merci Éric, qui à sa manière rappelle l’article 28 de la loi de 1905, dont nous avons détaillé le champ d’application sur les sommets dans cet article : « aller poser de nouvelles croix alors qu’on est un état laïc peut choquer certains (…) après, celles qui sont là (…) qu’est ce qu’on en a à foutre franchement ? » Rappelons que l’article 28 précise qu’aucun signe religieux ne peut être apposé ou demeurer dans l’espace public et au sommet des montagnes, sauf ceux remontant à avant la loi de 1905.

Merci Alice pour ce commentaire contre les vandales anonymes de tous bords : « les installations clandestines tout comme les démontages clandestins, je suis contre. L’un comme l’autre c’est du militantisme extrémiste puant. »

 

les croix indiquent avec précision le point culminant de la bêtise entretenue sur et par les réseaux. La montagne, elle, s’en remettra

Au milieu des sermons laïcards, des fantasmes sur les minarets et les (je cite) gauchistes-talibans, il y a aussi une masse de gens qui disent simplement ceci : « cela ne me dérange pas » ou « ça ne sert à rien d’en faire un débat ». Le plus savoureux, dans cette histoire, c’est prétendre qu’il n’y a pas de débat. Formule à l’emporte-pièce postée au milieu de 600 commentaires, des dizaines d’insultes, quelques appels au meurtre et autre délires sur l’islamisation des pierriers.

Au fond, ce débat sur les croix rend un vrai service public : non pas celui de baliser les sommets, mais de révéler le relief mental du pays. Les croix sommitales et leurs mésaventures servent de détecteur à panique identitaire et de paratonnerres à frustrations, un miroir des crispations actuelles.

De surcroît (sic), elles indiquent avec précision le point culminant de la bêtise entretenue sur les réseaux et par leurs algorithmmes. La montagne, elle, s’en remettra. Elle a vu passer des processions, des curés, des militants, des révolutionnaires, des poseurs de croix et des scieurs de croix. Pendant ce temps-là, Meta, la maison mère de Facebook et Insta, poursuit son oeuvre : transformer le moindre morceau de métal en Golgotha pour cerveaux fatigués.