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C‘est vrai, c’est difficile, en ce moment, de résister…. Une sacrée envie qui vient du fond de nous. Monter là haut, ça nous a toujours fait un bien fou ! Peut-être par recherche de distances avec le « en bas », son consumérisme ambiant souvent teinté de folie, ses pollutions envahissantes, sa pression sécuritaire, son stress et parfois les non sens de boulots qui bouffent nos vies… Mais grimper là haut, c’est aussi et avant tout une énergie intérieure qui nous fait vibrer, pour un monde d’une beauté du diable, un monde de liberté et d’autonomie, d’engagement et de responsabilité, de solidarité et d’entre-aide… Nous avons la chance inouïe d’accéder à toute la beauté des sommets du monde. Un sublime et des aventures intenses que nous souhaiterions éternelles.

Mais ces dernières années nous ont fait un peu (beaucoup) redescendre sur terre.
Mars 2020 pour la première fois dans l’histoire, nos montagnes sont rigoureusement interdites. Au mieux, ailleurs, elles ne sont « que » très fortement déconseillées. Nos secouristes bien aimés qui nous tendaient la main distribuent maintenant des PV en altitude. Et complètement inimaginable, c’est le monde entier qui subitement s’est quasiment mis à l’arrêt… Dans nos régions les pratiques et les professionnels de la montagne risquent d’être durablement et lourdement impactés. Cette brutalité est inédite. Mais, avant ce mois de mars 2020, depuis les années 2000 au moins, nous avons été aux premières loges pour assister à une dégradation accélérée de nos montagnes. Les mois d’août sont devenus tristes en altitude, nos glaciers gris, rocailleux et dangereux. Et les guides redescendus en vallées. Nos cathédrales de granite, de calcaire s’effritent et parfois littéralement s’effondrent. Gaston Rébuffat ne reconnaîtrait pas « ses 100 plus belles » dans le massif du Mont Blanc, dans les Ecrins, ou en Vanoise… En ce mois d’avril, la Mer de Glace est toute rocheuse. Comme gardien de refuge auprès de notre superbe Meije, j’ai assisté en direct à la disparition de glaciers, à la multiplication des éboulements, à celui impressionnant d’août 2018 qui a rendu quasiment inaccessible la plus belle course d’arêtes des Alpes. Une vraie violence, qui ne laisse pas indemne.

Ces questions nous devons nous les poser
avec tous les acteurs de la montagne

Alors sommes nous condamné à une descente aux enfers ? Il paraît évident que nos modes de vie d’en bas impactent fortement la haute montagne, celle que nous aurions voulu à l’abri des tourments et des comportements du genre humain. Allons nous passer du rêve au cauchemar ? Les jours, semaines et mois qui viennent vont être importants. Petit à petit nous allons quitter le confinement. Avec une envie forte, notamment, de retourner en montagne. Et pour beaucoup reprendre le boulot. Relancer l’économie. Normal. Mais le risque de repartir comme avant et d’accélérer la dégradation généralisée de notre planète existe. C’est pourquoi nous devons prendre le temps de réfléchir. En montagnard, nous connaissons la force d’une vie sobre et humble au cœur de la nature. Nous savons aussi nous arrêter, renoncer à une voie, changer d’itinéraire ou d’objectif. Nous savons l’importance de la lucidité et de l’entraide.

Mais force est de constater que les modes de vie très 20ème siècle «de l’humain dominateur» nous ont un peu rattrapé… Ces dernières décennies nous n’avons jamais autant sauté dans des avions pour une expé au Népal ou en Patagonie, jamais autant fait des centaines de bornes parce qu’il y a une super poudre ce weekend en Autriche, jamais autant utilisé d’hélico au cœur des massifs, jamais autant skié de supers lignes dans des vallons déserts sans se soucier des êtres vivants vulnérables qui au cœur de l’hiver survivent difficilement, juste là, sous nos spatules. Peut on continuer ainsi ?

Ces questions nous devons nous les poser avec tous les acteurs de la montagne, c’est vrai des agriculteurs, des milieux du tourisme ou avec nos voisins qui bossent ou s’occupent des stations : nous n’avons jamais autant artificialisé la montagne, jamais détourné autant de cours d’eau, jamais émis autant de CO2, jamais mis autant de canons à neige. Et, pour certains, jamais eu autant la folie des grandeurs pour avoir la plus grande usine à touriste, à coup de bulldozers et de pylônes. Peut-on continuer ainsi ?

Nous sommes pris dans notre « business as usual »,
même si nous avons conscience qu’il faut changer.

Europe, Etat et régions vont débloquer des milliards pour tenter de sortir de la crise. Pour soutenir quoi ? Pour investir où ? Allons nous attendre les directives ? Dans cette situation grave pour nous tous, il y a besoin de tous s’y mettre. Souvent dans nos vallées, nous nous connaissons mais rarement nous travaillons ensemble. Nous sommes dans nos activités comme juxtaposés les uns à coté des autres mais sans réfléchir ensemble à l’avenir de nos massifs, pris dans notre « business as usual », même si nous avons conscience qu’il faut changer. Il manque le déclic, mais nul doute qu’il devrait y avoir là une sacrée énergie de changement pour repenser ce que nous faisons ensemble pour faire vivre nos montagnes. Dans un profond respect à la fois, de la nature et de nos existences.

En ce moment les choses bougent vite. Des initiatives citoyennes, des collectifs de vallées fleurissent. Pour dessiner ensemble un autre avenir à nos montagne. Nos communautés, de professionnels de la montagne, de pratiquants, d’industriels de « l’outdoor », de « simples » habitants, devraient s’inscrire activement dans ce mouvement, avec créativité.

A Mountain Wilderness nous voulons aider à fond ces rassemblements pour travailler concrètement sur le plan local dans une dynamique globale. A l’échelle de nos massifs français et européen nous avons proposé à tous les acteurs de « faire collectif ». Les retours sont super encourageants : les mondes scientifiques, des entreprises, du tourisme, les ONG, acteurs du milieu montagne, collectivités, régions, l’Etat, les pays européens de l’Arc Alpin… Tous se sont d’accord pour préparer pour la mi-novembre des Etats Généraux de la Transition du Tourisme en Montagne simultanément dans 30 à 40 lieux à travers toutes nos montagnes.
Nous ne sommes pas loin du mur, il est encore temps de réfléchir et d’agir vigoureusement, ensemble.

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