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Une apparente absurdité

Dans tous les paradoxes du monde, il se cache une part de vérité et une autre de beauté.
C’est le cas en littérature où l’oxymore, mot pourtant presque laid, magnifie l’écriture depuis que l’on écrit. Des splendeurs invisibles aux délices insensibles, Rimbaud en faisait son affaire.
C’est vrai, aussi, en montagne. Nous ne sommes qu’à demi surpris, la montagne a toujours été ce haut lieu de rencontre des contraires : chérir la vie mais accepter de la perdre, prier le soleil puis le fuir, craindre mais sans cesse revenir et tant d’autres merveilleux dilemmes. Comme si la montagne et ce qu’on y fait dessus avaient été inventés pour régler le contraste de nos vies.
Parfois, paradoxes des mots et de la verticalité ont la bonne idée de se rejoindre. Il en naît des alliances encore plus improbables. Le solo à deux.
Le solo à deux, c’est parcourir la montagne, à deux, ensemble mais sans encordement. Même la difficile, même la dangereuse. Tout seuls les deux, voisins d’évasion. Tantôt l’un devant, tantôt l’autre, parfois à côté, ici et là une pause pour se réunir et se souvenir deux. Le baudrier toujours prêt, un brin de corde dans le sac, au cas où, car si la montagne l’exige, on tirera une longueur ou plus, les règles de ce jeu sont souples. On avance vite sans que cela ne soit la priorité du jour, fluidité et efficience sont au rendez-vous. C’est un jeu qui va à l’alpinisme, moins à l’escalade. C’est un jeu auquel on aime jouer l’hiver et qui nous ébranle davantage l’été. L’hiver, nombre de skieurs alpinistes se déplacent ainsi, parfois dans le très raide, sans se poser la question de la corde opportune puis, une fois les skis remisés, redevenus alpinistes estivants, elle fera son retour, parfois dès le plat. C’est drôle comme les pratiques suggèrent leurs codes et assignent leurs seuils de l’acceptable.
Si à un, il a le goût de l’audace, le solo à deux a celui de l’absurde. Pour qui regarde sans voir, ce choix est même inconcevable. On le dit égoïste, inconscient, contraire à l’éthique et à toutes les religions du c’est comme ça. Il rudoie le bon sens. Et pourtant, il porte en lui les charmes subtils de la contradiction. Le solo à deux n’est pas sacrificiel : au moins si je tombe, je ne t’entraîne pas. Non. Il ne dit pas plus le délaissement : au moins si tu tombes, je resterai sur Terre. Non. Il n’est rien de tout cela. On continue à veiller sur l’autre, on continue à sentir sa présence rassurante, aucun des deux ne ferait cela seul. La corde symbolique relie et protège plus qu’on ne le croit, plus parfois que cinquante mètres de polyamide. On continue à partager un morceau d’existence, à respirer le même air, à contempler les mêmes ciels, à jouer au même jeu et à se marrer aux éclats. Lorsqu’il le faut, à la demande de l’un ou de l’autre, la corde, la vraie, sera sortie, aucun n’aura honte à en exprimer le besoin car il n’y a plus de premier ni de second de cordée.

On peut aussi leur dire que si mourir pour l’autre est une noblesse,
mourir avec l’autre est parfois une connerie.

Le solo à deux n’ôte pas grand chose des bonheurs d’être là-haut. Il y aurait même du supplémentaire dans ce qu’il offre. Il offre de ne pas trop traîner ; en montagne, le temps qu’on y passe est parfois le plus objectif des dangers. Il offre un espace à soi-même, une bulle de liberté ; si oxymore et oxygène se ressemblent à ce point, c’est bien que l’on doit mieux y respirer chez l’un comme chez l’autre. Le solo à deux n’exige rien d’autre qu’un accord conscient et un absolu lien de confiance. En l’autre quoi qu’on en dise. Dire à cet autre qu’on le sait capable de faire seul, avec nous mais sans nous, est une marque de confiance qui peut surpasser toutes les autres.
Le solo à deux réclame une étanchéité totale aux condamnations des chantres de la cordée et de l’union des destinées. On peut s’en fiche. On peut aussi leur dire que si mourir pour l’autre est une noblesse, mourir avec l’autre est parfois une connerie. Enfin, le solo à deux convoque la capacité à vivre avec si un jour l’autre vous échappe et vous glisse à jamais du regard, cette force qu’il faut pour résister aux regrets de vos choix et aux procès, qui pour le triste coup, auront repris de la vigueur.
Ça dit un peu la vie tout ça.
Vivre à deux, finalement, c’est cette même danse. On fait un bout de chemin ensemble et l’on met tout en œuvre pour le faire élégamment, durablement. On est lié par des objectifs communs dont celui, cardinal, qu’ils soient partagés. On laisse l’autre prendre les devants si tel jour, sa vitalité ou son désir l’emporte et on lui fait les marches les plus confortables qu’il soit lorsqu’il peine à nous suivre. On se déporte pour que celui de derrière, aussi prenne la lumière et on l’attend lorsqu’il s’agit de célébrer la réussite et de regarder au loin. On ne se quitte jamais vraiment des yeux mais on sait vital que chacun dispose d’une aire de liberté, d’action et de songe où l’on ne viendra pas lui marcher sur les pieds. Une aire d’air. Et si un jour, sans prévenir, la vie se redresse et se fait plus rude, pour l’un, pour l’autre ou pour les deux, alors on se rapproche jusqu’à se serrer, on se serre jusqu’à se confondre, on prend ce que l’on a sous la main, un bout de corde, de l’amour ou toute autre chose et l’on s’assure le temps qu’il faut, s’ancrant solidement et ensemble à la Terre pour que la suite s’envisage. Ça dure le temps qu’il faut puis les lendemains s’adoucissent, on reprend alors notre itinérance commune, respirante et respectueuse. De ces vies qui se touchent sans se piétiner, de ces parallèles qui se rejoignent quand ça leur chante.
On se dit alors que nous avons cette chance inouïe d’avoir trouvé cet autre qu’on aime suffisamment pour que notre chute ne cause pas nécessairement la sienne.
Lier des solitudes, elle est peut-être là l’absurde clef du bonheur à deux.