Nous vous embarquons pour une grande traversée des Alpes en gravel, suivant un petit groupe le long d’un itinéraire inédit : proche de l’officielle Route des Grandes Alpes, les routes de ce voyage se terminent en impasse et amènent le cycliste dans des endroits plus authentiques, plus sauvages, parfois surprenants, souvent majestueux. Loin de la cacophonie estivale des destinations alpines, un voyage qui fait hommage à la grandeur, à la vie alpine et aux aventures cyclistes collectives d’antan. C’est l’accompagnateur du groupe, Dominik, qui nous raconte.
La route s’envole sous les derniers coups de pédales. Le ciel est chargé, l’ambiance sombre. Une bise légère se lève sur les derniers mètres à gagner jusqu’au V caractéristique qui marque le col, peu fréquenté aujourd’hui. Au loin, des faces abruptes et enneigées apparaissent et se démarquent des roches noires qui s’écoulent du Grand Galibier : les Écrins, enfin.
Un col routier à 2600 m d’altitude comme ultime défi après une semaine en gravel, c’est inattendu. Mais descendre en portant le vélo sur plusieurs centaines de mètres l’est encore davantage. Le choix entre le Col des Rochilles et le passage du Galibier pour cette dernière journée s’est imposé naturellement lors du dîner de la veille. Faisons chemin ensemble, dans le collectif, ne pas se perdre. Un bon choix.
La vue plongeante est superbe, on devine presque Briançon, notre destination. Après les 6 km de descente sur route, à partir du Lautaret, il n’y aura plus qu’une vingtaine de kilomètres à travers champs, sur des pistes et des sentiers roulants. Drôle de se dire que ce voyage s’arrêtera déjà, là ou une nouvelle aventure pourrait si bien commencer. Profitons de l’instant.
Cinq jours plus tôt…
Je retrouve le petit groupe sur le parvis de la gare d’Évian-les-Bains. Tout le monde est là. Les montures sont aussi hétéroclites que les personnages : Lyn de New York, David du Colorado, Jan de Bavière, Max du Mittelland Suisse et Joël de Paris. S’ensuivent les présentations, participants et vélos – indissociablement. Ils sont prêts à partir. Jan me demande si j’ai un cachet de doliprane à lui fournir – il a mal au dos depuis hier et appréhende l’itinéraire. Il n’a jamais fait ça. Les autres non plus d’ailleurs.
la vraie première difficulté commence après Morzine
avec la montée au col de la Golèse
Traces GPS chargées, chaussures serrées, le petit groupe disparait sous mon regard dans les ruelles d’Évian. Bientôt, ils entament la première montée vers le plateau et Saint Paul. Ça sera plutôt roulant me dis-je, en me rappelant des vues sur le bleu profond du lac Léman qui sont une première jolie récompense.
À partir de Saint Paul en Chablais, ils filent à travers champs et petits bois sur des pistes roulantes avec quelques raidards, plutôt cross-country. Mais la vraie première difficulté commence après Morzine, avec la montée au col de la Golèse – 10 km, dont 5 km sur un chemin d’alpage avec des pourcentages qui varient entre 10 et 18%. Max me confiera plus tard que, après ce trip, il considérait toute pente en dessous de 8% comme une descente…
Le soir, je retrouve le petit groupe à l’hôtel : sourires fatigués mais heureux après cette première belle journée.
Jour 2
La journée commence avec une ascension difficile : la montée de Samoëns 1600, digne d’une montée à l’Alpe d’Huez mais en moins connue. Là où les cyclos s’arrêtent (après avoir réalisé leur segment) démarre la première partie gravel du jour : traversée du haut de la station et descente sur Arâches. Les orages éclatent pile au moment où le petit groupe est en haut. Ils s’abritent sous le télésiège le temps de laisser passer l’orage, puis filent dans la vallée de l’Arve en descente, non sans profiter des chemins de traverse du plateau d’Arâches.
Entre petites routes et chemins, ils découvrent ensuite le plaisir du plat : faire tourner les jambes, rouler en peloton, discuter, et même sprinter pour une pancarte ou la photo – tout est permis, avec le Mont Blanc en ligne de mire. Sur le papier, une liaison obligatoire avant l’arrivée ce soir au Bettex ; en réalité, on découvre la beauté ordinaire de cette vallée densement peuplée et fréquentée.
la descente aux Contamines dans les prairies
est fraîche
Jour 3
La nuit fut humide au Bettex, et le massif du Mont Blanc ne se dévoile guère qu’au petit matin. Seule la largeur massive des parties non couvertes par les nuages nous laisse devenir sa splendeur. Désormais, sur cette étape reine, ce sont les pentes de la chaîne principale des Alpes qui nous attendent, sur deux chemins de muletiers menant au Col du Joly et au Cormet d’Arêches. La descente aux Contamines par les prairies semées d’habitats individuels est fraîche.
Le petit groupe s’engouffre dans le fond de vallée et tourne à droite au grand téléphérique. En quelques lacets, il s’élève dans le vallon du Nant Rouge. D’abord supportable – à conditions que le développement soit correct – la pente s’élève sur 500m au-delà de 10%. C’est le crux, impossible de rester sur le vélo. Après une petite traversée à gauche, de retour sur la selle, le col est en vue et les deux derniers kilomètres sont engloutis.
En haut, je les accueille dans un brouillard épais. La descente sur Beaufort est une formalité qui les réchauffe vite. Arrivés à Beaufort à 750 m d’altitude, la deuxième et dernière difficulté du jour les attend : le Cormet d’Arèches, situé à 19 km et quelques 1300 m plus haut. Une petite pause s’oblige.
Au milieu de l’ascension sur une petite route, à Arêches, David s’arrête brusquement. « Tu n’aurais pas de l’huile minérale et une paille ? » Il n’a plus de freins à l’avant. Ne trouvant pas son bonheur dans un magasin de cycles, je lui demande s’il veut monter dans le camion. « Tu es fou ? Non, ça ira pour la descente. »
À partir du barrage de St Guérin, un coin bien sauvage, il y a encore quelques kilomètres de bitume avant le final de 7 km en gravier. Les pentes sont aussi douces que le nom du petit lac qu’ils longent bientôt : le lac des fées. En moulinant, tout le monde arrive au sommet vers 16h, toujours dans le brouillard à cette altitude.
L’agriculteur, qui nous a doublé en 4×4 à la montée, rejoint la remorque de traite et son fils tâche d’y amener le gros troupeau de vaches aux yeux doux : les Tarines. Jan et Joël terminent main dans la main. C’est beau. Cap sur la Tarentaise, une longue descente pendant laquelle il faut rester lucide.
Jour 4
On s’aventure aujourd’hui sur un itinéraire méconnu, accroché à un versant ensoleillé et dépourvu de remontées mécaniques, reliant Aime à la petite station de Naves. Un bonheur de grimper au soleil du matin sur ces flancs, traverser les villages fleuris en observant les hautes montagnes en face, qui se dévoilent au fur et à mesure qu’on s’élève.
En montant, on se rend compte de la hauteur brute du versant : il y a 1100 m de dénivelée à parcourir pour arriver aux alpages. Après une succession de lacets au beau milieu d’un couloir, le petit groupe s’attaque enfin à la piste d’alpage. Un premier petit plateau, quel bonheur de se déplacer à l’horizontal au-dessus de tout. La piste est en très mauvais état, plutôt un chemin en terre avec des gros cailloux.
En montant,
on se rend compte
de la hauteur brute du versant :
il y a 1100 m de dénivelée
à parcourir
pour arriver aux alpages
Un troupeau de vaches paît en partie sur le chemin, le groupe descend des machines pour le contourner. Ça déjeune en paix. Quelques mètres encore et ils arrivent sur ce grand plateau suspendu à 2000 m dans le ciel. Ils se posent dans l’herbe, en admirant la vue. Seules les lignes à haute tension ternissent un peu le sentiment d’être seuls sur leur petite planète.
Ensuite c’est la bascule, ils plongent vers Naves. L’ambiance y est plus bucolique, puis dans les premiers lacets qui portent notre regard vers le sud, on aperçoit l’enchainement des pics de la Lauzière, de l’autre côté de la vallée de l’Isère. En ce mois de juillet, il n’y a presque plus de neige en altitude, les faces sont sèches. Le groupe négocie au mieux les quelques kilomètres de descente sur piste ; malgré l’inclinaison faible de la pente, on y prend vite de la vitesse et il faut bien choisir sa trajectoire pour ne pas se faire secouer. La montée à Valmorel en fin de journée ? Une douce formalité.
Jour 5
Il est encore tôt, mais les engins de chantier et les hélicos ont déjà repris leur travail de fourmi estival à Valmorel. Max me lance : « Ici, on ne fait pas beaucoup pour faire venir la clientèle en montagne en été, hein ? » Il voulait surtout dire qu’il manquait d’animation dans les stations de ski traversées, mais avec le bruit de fond des travaux, sa remarque tombe à pic. Je ne peux qu’hausser les épaules.
Le groupe passera aujourd’hui par les pistes d’altitude, c’est plus court pour aller au col de la Madeleine. Dès la sortie de la station, ils évoluent sur des chemins d’exploitation du domaine skiable. Les pourcentages en dessous de 10% se font rares. Le groupe arrive rapidement aux cascades dont les ruisseaux descendent de la montagne. Quelques lacets de plus et ils sont déjà au-dessus du col de la Madeleine.
Ici la station semble s’arrêter et la vue sur le Mont Blanc est saisissante. Une piste chaotique à flanc de montagne permet ensuite de rallier le col. C’est sauvage, c’est beau. La descente, très caillouteuse avec des portions raides, est exigeante pour les pilotes, mais ça passe. Une photo au sommet de ce col mythique est obligatoire.
la vue s’étend depuis le fond de la vallée où serpente l’arc
traversant des balcons verdoyants jusqu’aux sommets environnants
Après 2 km sur la croute du col côté Maurienne, la magie du gravel opère à nouveau : le groupe emprunte une portion gravel 5* jusqu’au Lac du Loup, en direction du Col du Chaussy. C’est une partie de plaisir de s’approcher de la vallée de la Maurienne par les hauteurs. Juste avant d’entamer une descente sinueuse parfaite, on s’arrête et on savoure l’instant. La vue s’étend depuis le fond de la vallée où serpente l’Arc, traversant des balcons verdoyants jusqu’aux sommets environnants, dominés par les emblématiques Aiguilles d’Arves. Serait-ce le paradis ?
Le passage au col du Chaussy ne fait ensuite que rajouter à cette sensation. D’autant plus que sa descente avec la route taillée dans la roche se termine par les fameux lacets de Montvernier, qui passent aussi bien en descente qu’à la montée. Quelques kilomètres de plat, pas des plus agréables, nous attendent pour traverser Saint Jean de Maurienne. Ici, changement de plan. À la suite d’un éboulement, l’accès à Valloire par un itinéraire sauvage est interdit à toute personne. Le petit groupe se réjouit de quelques mètres de dénivelé en moins à franchir. On montera donc par le Col du Télégraphe. Les retrouvailles dans le petit Biergarten à Valloire font vite oublier sa fréquentation de fin d’après-midi.
Le gravel, c’est aussi ça : tout est possible, rien n’est obligatoire
Jour 6
Le départ de Valloire se fait sous un soleil radieux. À chaque montée du vallon de la Valloirette, je ressens des frissons. Le groupe s’enfonce peu à peu dans ce vallon sauvage, là où l’on est sans doute au plus près du cœur minéral des Alpes, à la frontière du Massif des Cerces et de l’Arvan. Selon les conditions météorologiques, l’endroit peut se montrer accueillant ou beaucoup moins.
C’est un petit pèlerinage en hommage aux coureurs cyclistes d’antan qui gravissaient ces pentes avec des machines bien plus rudimentaires. Arrivée au Plan Lachat, pas d’hésitation : le groupe continue sur la route du Galibier en laissant l’entrée de la piste qui monte au col des Rochilles de côté. Le gravel, c’est aussi ça : tout est possible, rien n’est obligatoire. Et ensemble, on repousse toujours un peu plus les limites.
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* Gravel bike ou vélo gravel
Simple VTT des années 80 pour certains, il est aujourd’hui difficile de nier l’engouement pour cette ‘nouvelle’ pratique cycliste. Le marché du cycle semble répondre à la demande croissante des cyclistes sur route cherchant à sortir des itinéraires classiques et à éviter le trafic, ainsi qu’à celle des vététistes souhaitant des machines plus épurées, sans gadgets mécaniques, et plus faciles à entretenir. On renonce alors au plaisir des descentes rapides sur single track technique, mais on peut toujours profiter d’une certaine technicité dans le pilotage sur piste et sentier, car cela nous oblige à rouler ‘propre’. L’attrait pour le gravel ? Sans doute sa simplicité et la liberté de rouler à sa façon, sans complexes. On roule demain ?
L’itinéraire
Des chemins blancs, des pistes parfaites ? Pas ici. Attendez-vous plutôt à des chemins de largeur et de surface variables (du double track), à du single track lisse et roulant, jusqu’aux chemins 4×4 d’alpage cabossés, parfois interrompus par des rigoles ou des passages à gué. L’effet de l’eau et la lutte contre l’érosion sont omniprésents. Ces chemins sont des artères de vie qu’il faut garder en bon état, souvent avec peu de moyens. On en profite le temps d’une montée ou d’une descente, nous rappelant que nous ne sommes que des hôtes dans cet univers. Mieux vaut adapter sa monture et son allure, au risque de se faire punir…
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