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Tiens-toi droit

La p’tite musique a débuté lorsque j’ai mis mon sac de montagne dans la voiture.
Mon voisin m’a aperçu, c’est un voisin qui aperçoit beaucoup.
– « Tu vas en montagne ?! »
Mon voisin est perspicace, deux piolets, une corde et il devine vos projets.
– « Oui. »
– « Bah profite alors ! »
Je songe à lui dire que son idée est lumineuse. Je n’y avais jamais pensé. À profiter. C’est vrai ça, je pensais aller grimper pour bien que ça me pèse, ne rien prendre ni retenir mais maintenant qu’il m’alerte sur l’éventualité d’être heureux… Toujours cette fichue allergie aux injonctions et au bonheur téléguidé. Puis je me raisonne, finalement ces formules à la dors bien et à la soyez heureux ont le mérite de la bonne intention, elles vaudront toujours mieux que le racisme, la guerre ou la langue de bœuf. Et surtout, mieux que ce machinal bon courage distribué à satiété dans nos vies qui n’en réclament pas toujours. Alors je réponds mécaniquement à sa mécanique.
– « Merci. »
Mon voisin a l’air satisfait de l’élan qu’il me donne. Je pense à lui dire « toi aussi profite » mais il faut bien à un moment que cela s’arrête. En plus, je ne sais jamais s’il y a un  – s – à l’impératif du premier groupe.
Puis je passe faire une bise à mes parents, ce truc qu’il ne faut jamais faire avant de partir en montagne. Jamais. C’est une erreur que l’on commet deux fois puis toujours. Comme le coup de fil du dimanche soir.
– « Sois prudent. »
Je m’attendais à fais bien attention, l’inquiétude a ses variantes. Ça fait déjà deux encouragements. Il est à peine 9h, je devrais prendre des notes. Je dois vraiment avoir l’air d’un type à orienter. Quoique celle-ci, d’habitude, a toute ma tendresse. J’aime à penser que mes parents, au retour d’une course sans encombre, aient ce sentiment d’y avoir été un peu pour quelque chose avec leur recommandation décisive du départ.
Lors de la marche d’approche, ils sont encore un peu là, les parents de ma jeunesse. À chaque salutation que la courtoisie des montagnes impose, parfois lassé et tenté par le silence, il me semble les entendre me souffler dis bonjour à la dame ! Alors je m’exécute, quand on est bien élevé, c’est pour la vie. Bonjour, bonjour, toujours. Puis mon compagnon d’échappée me raccroche au présent, me dit de ne pas oublier de boire mais pas trop à la fois, de mettre de la crème solaire et de ne pas traîner. On peut donc être adopté à tout âge. Je lui demande s’il faut aussi que je me mouche, ça ne le fait pas rire. On va en montagne, paraît-il, pour que son regard d’enfant jamais ne s’éteigne. Orgie de jouvence.
Le soir, le gardien du refuge m’annonce que je dors au dortoir 6, lit 12, réveil 3h. Je sens qu’il n’y a matière, ni à négocier ni à m’émanciper. Si la rébellion me tente, il se pourrait bien que je mette mon réveil à 3h02. Si je me lève anar, je ne plierai pas ma couverture. Déjà que je ne me suis pas lavé les dents.

Le lendemain, il est venu le temps de grimper, de jouer. Enfin. Des gosses !
– « Là, faut pas tomber. »
Raté. Encore une règle. Dommage. L’idée d’un suicide collectif me plaisait. Surtout là. Ça aurait de la gueule, du panache. Mais non, c’est interdit. Remarque, ça change des obligés. Drôle d’histoire cet alpinisme dont on ne peut même pas choisir la chute. Je dois vraiment avoir l’air d’un type à recadrer, même avec le casque. Alors je fais gaffe et je ne tombe pas. C’est le problème avec les conseils qui vont de soi, comme de fait, on les applique, leur émetteur persiste à croire qu’ils sont essentiels et qu’il a eu une influence majeure sur le cours de notre existence. C’est comme l’injonction à ne pas mourir, elle peut fonctionner à vie.
Puis on a grimpé les longueurs finales.
– « Vache toi avec ta corde. » Pas idiot. J’avais pris du scotch double face.
– « Récupère bien les broches. » Re malin. Je pensais attendre la fonte.
Nous avons atteint le sommet. Cet endroit où celui de devant n’est plus au-dessus. Ce moment que chacun vit comme il l’entend. Ce moment où l’on pense tout seul à se couvrir. Comme un grand.
– « C’est pas beau là ? »
Enfin ! Un début de prise en compte de mon opinion sur la beauté du Monde. J’ai grandi d’un coup. La vertu du sommet sans doute. Je réfléchis à ce que j’en pense…
– « Oh, tu trouves pas ça beau ? T’es pas bien là ? Tu fais la tronche ou quoi? »
En fait non, ça n’a pas l’air pour tout de suite. J’ai été trop lent, je redouble.
– « Si, si, super. Merci. Pardon. Bravo » et tous ces mots à couvre feu.
S’il savait, mon compagnon, comme être heureux ne se commande pas, surtout par un autre que soi. Il m’arrive de comprendre le choix de certains pour le solo.
Alors nous sommes redescendus gaiement, l’esprit léger hormis quelques petits post-it collés au cortex tels les sparadraps du Capitaine Haddock : ne pas se déconcentrer, ne pas faire une pause sinon on ne repart jamais, bien dire bonjour à ceux qui montent et pas au revoir, bien en profiter car après c’est fini, bien se changer une fois à la voiture pour ne pas prendre froid, bien taper les chaussures, rapport à la boue et s’étirer, un peu. Il me semble que j’ai eu tout juste.
Sur le trajet du retour, je lisais un joli texte sur l’alpinisme. Lire offre de ne plus parler, comme une fabrique à bulle. Une phrase est sortie du livre pour me faire un clin d’œil, la montagne est un des derniers espaces de liberté.
– « Arrête de lire ces conneries. Regarde autour de toi comme c’est beau, profite ! »
J’ai pensé très fort à ta gueule !
Tellement fort que je crois que je l’ai dit.