Cet été, la rédaction d’Alpine Mag vous propose des éditos-photo. Légers et portés sur l’image, ces petits textes livrent quelques ressentis, émotions, rencontres et autres coulisses de prises de vues en montagne. Pour commencer cette série, Ulysse Lefebvre revient sur une rencontre en deux temps, au passé et au présent.
Je ne sais pas qui est ce type qui conduit la voiture. Jamais vu. Ce matin, la route est blanche et notre petite caravane de véhicules s’enfonce peu à peu dans le vallon du Fournel, dans les Hautes-Alpes. Je ne sais pas non plus combien il fait dehors mais ça caille et les cascades sont bien formées. Je ne sais pas laquelle d’entre elles on va gravir, et je ne sais pas non plus avec qui, ni comment. Bref, je ne sais pas grand chose et j’ai tout à apprendre.
On est le 13 janvier 2012 et je vais réaliser mes premières photos en cascade de glace. Je suis un journaliste débutant et je me répète dans la tête la manip’ à suivre pour remonter sur corde au Jumar, pour manier les crampons dans la pédale, ou poser une broche s’il faut me décaler du grimpeur. Bref, je rumine.
Pour sortir de cette boucle de pensées sensées me rassurer, je pose ma première question de la journée au chauffeur, discret. Il dit s’appeler Emmanuel Pellissier, Manu pour tout le monde ou presque. Il est guide de haute montagne, habite en Savoie et passe pas mal de temps à emmener des gamins d’Albertville en montagne, avec sa deuxième casquette d’éducateur spécialisé.
Manu n’est pas du genre à parler pour ne rien dire. D’ailleurs ce matin dans la voiture, il ne dira pas grand chose de plus. Et moi je n’aurai pas le temps de le photographier, en route que je suis avec une autre cordée. Encore novice, il faudra que je creuse plus tard pour découvrir qu’il a fait partie du Groupe de haute montagne (GHM), qu’il a parcouru les sommets du monde entier, réalisant la première et seule répétition du fantastique Golden Pillar au Spantik en 2000, mais aussi qu’il obtiendra un Piolet d’Or pour une ascension du Cerro Kishtwar en 2015 et que l’Antarctique n’a plus de secrets pour lui.
Depuis, en treize ans à parcourir de nombreuses montagnes et autant d’évènements dédiés, mon chemin n’a jamais recroisé le sien.
Et puis, au hasard d’un reportage dans le Mont-Blanc, en mai dernier, au cours duquel on s’est retrouvés encordés, Manu m’a proposé de l’accompagner avec d’autres copains guides dans une aventure en Vanoise, pour une projet dont je vous parlerai davantage très bientôt. Toujours est-il que j’ai accepté de le suivre dans ce plan et que j’ai pu enfin rencontrer l’alpiniste. Et lui tirer le portrait.
Le grand angle
c’est un pied dans la porte
En ce début d’été, quand en posant son sac sur une petite vire, l’un de ses collègues guide me parle des « photos volées » qu’il aime voir dans les reportages en montagne, je tique. Il évoque ces images prises de loin au téléobjectif pour mieux montrer les coulisses d’une ascension, l’ambiance au relais ou les échanges de regards entre grimpeurs.
Je partage l’ambition mais pas le moyen d’y arriver : plutôt que de s’éloigner avec un zoom, il me semble toujours mieux de se rapprocher, quitte à s’imposer. Personnellement, c’est au grand angle que j’aime traduire l’ambiance d’une ascension, en dehors des clichés plus classiques d’un serrage de prise ou d’un paysage. À 24 ou 35mm, on s’immerge, on pousse, on bouscule. On plonge dans la cordée, on remplit l’image d’une réelle proximité. Le grand angle c’est un pied dans la porte.
Comme une pause fugace
entre passé et futur
Alors je me suis incrusté. Et il m’a semblé que ce regard de Manu, pointé vers je ne sais quelle hauteur, racontait beaucoup de choses et en même temps une seule. À la fois le bagage de l’alpiniste et son avenir proche vers le sommet convoité. Vous me suivez ?
C’est que des alpinistes qui fument, j’en ai déjà photographié quelques uns, y compris à plus de 7000 m, avec toujours ce regard vers l’objectif qui trahit la mise en scène. Mais ici, c’est autre chose. Comme une pause fugace, entre passé et futur, le tout dans un claquement de doigt du présent. Le temps de griller une clope. Comme une allégorie de celui qui a passé beaucoup de temps pour en arriver là. Et va encore en passer beaucoup pour aller là-bas. Juste ça.


