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Himalaya mon amour En hiver au Spiti

Les cartes, c’est utile, et pas qu’en ce moment. Caché entre les grandes régions du Ladakh et du Zanskar au nord, des montagnes vertes du Lahaul au sud, et les hauts plateaux sino-tibétains à l’est, le Spiti porte le nom d’une rivière, la Spiti, qui coule au milieu d’une vallée perchée à plus de 4000 mètres. Reportage au coeur de l’Himalaya, à la poursuite d’un Shangri La en hiver.

Errer en Inde, même avec un vague but – voir des montagnes ou des vallées perdues : j’ai commencé en 2001, une perte, une fuite, et face à moi, les flots boueux du Gange, les pèlerins de Gaumukh, les dieux par centaines, le vertige devant les cimes des Bhagirathis, devant les corps qui se lavent dans la Yamuna, devant les moignons des lépreux qui s’entassent à Rishikesh. Le sacré et la merde, le magnifique et le mystique. L’Inde.

La quête du lieu acceptable, c’est la colonne vertébrale de l’errance, dit Raymond Depardon. Il y a cette quête du lieu, cette quête du moi acceptable aussi. Il y a une quête de s’accepter. Faire un voyage en soi-même.

Seul, en Inde, existe le risque, ou la tentation, selon les individus, de se fondre, de fuir, ou de se perdre dans la foule. Les sens, les croyances, le choc culturel qui chavirent l’esprit occidental ont été analysés par l’ex-psy de l’ambassade, Régis Airault. C’est mon sixième voyage en Inde. C’est mon deuxième voyage seul, le temps est passé et je ne sens plus la possibilité de ce vacillement, l’Inde s’est modernisée quand on l’aborde – aéroport, autobus confortables – mais l’Inde des montagnes reste un bazar indescriptible, comme Shimla, improbable capitale de l’Himachal Pradesh aux venelles minuscules où s’entassent les vendeurs de légumes. À 2800 mètres, Shimla s’accroche sur un flanc de montagne si raide que les voitures n’y accèdent pas, la capitale bien réelle d’une fiction de Rudyard Kipling.

Shimla, capitale de l’Himachal Pradesh, perchée à 2800 m. d’altitude. ©Jocelyn Chavy

Situé à 4400 m. le bouddha géant de Langza regarde la vallée du Spiti. ©Jocelyn Chavy

L’image du monastère de Key, à 4000 mètres d’altitude, m’a attiré comme un aimant.

Au nord de l’Inde, le Spiti, où la vallée de la Spiti, est une vallée isolée, entre Rupshu au nord, Lahaul au sud, Chine à l’Est. En hiver seul un accès tortueux par le sud est possible. Deux ans plus tôt, je voyageais dans la vallée du Spiti lors d’un trek organisé, l’accès se fait depuis Manali, 250 km plus au nord, les cols routiers du Rothang (4000 m) et du Kunzum (4600 m). Le Spiti se découvre alors depuis son point haut. Revenir au Spiti est une évidence : les lieux sont hors du temps, malgré une route, et j’ai la possibilité de voyager avec un groupe d’indiens et une petite agence locale. Une journée de tracasseries administrative pour obtenir le Inner Line Permit (en raison de la proximité de la frontière chinoise), et en deux jours de route chaotique depuis Shimla, le Spiti se laisse approcher par le sud.

La neige est encore rare, le froid mordant. Pourquoi revenir dans une vallée himalayenne, alors qu’il y en a tant d’autres à visiter ? Peut-être parce que rares sont finalement les lieux, en dehors du Tibet, où des villages survivent l’hiver à 4000, et même 4500 mètres d’altitude. Rares sont les édifices tels que le monastère de Key, dont l’image de Shangri La médiéval, fièrement perché au-dessus de la vallée à plus de 4000 mètres, a été à l’origine de ma passion pour ces lieux. Les balades sont paisibles, quelques heures sur les versants déneigés, la sècheresse frappe aussi ces déserts d’altitude. Hormis le bourg principal de Kaza, les villages sont repliés sur eux-mêmes, les chemins rarement déneigés quand neige il y a. Au retour, une pierre énorme va traverser la vitre de notre second véhicule, alors que nous fuyons sous des trombes d’eau et de neige, comme si le Spiti nous retenait.

Comme photographe, revenir sur les lieux a quelque chose de frustrant, car on ne peut s’empêcher de reproduire les images déjà vues. Mais c’est aussi éminemment agréable, comme si une familiarité s’établissait, une connivence avec les lieux, les gens, qui permet de ne pas être dans le rush du photographe qui ne veut rien « rater ». J’ai choisi des extraits de l’oeuvre de Raymond Depardon, Errance, publié en 2000*. Immense photographe, cinéaste, Depardon a des mots très justes, qui résonnent singulièrement à mes oreilles, sur le voyage et la photographie, sur l’errance qui nous ramène plusieurs fois sur des lieux, comme des vagues sur une plage.

Voici l’extrait cité par Raymond Depardon tiré de Errance ou la pensée du milieu, d’Alexandre Laumonier : l’errance est certainement l’histoire d’une totalité recherchée. Car l’errance n’est ni le voyage, ni la promenade. Mais bien : qu’est-ce que je fais là ?

Shimla, un porteur hindou. ©JC

Shimla, un épicier musulman. ©JC

Dans le Kinnaur, le bien nommé Suicide Point. ©JC

Voyager sur le toit avec la bande, Payal et les autres. ©JC

L’aventure de l’errance m’a permis de vivre dans le présent, d’être assez bien dans le présent. j’ai un problème avec le présent. Je pense beaucoup au passé, je suis obsédé par le passé, des regrets, des plaisirs et des joies qui me reviennent tout au long de mes voyages.(…) La photo m’aide à être complètement dans le présent. Raymond Depardon.

Le roi du Kinnaur, le Jorkanden, 6473 m. ©JC

Tea shop sur la route glaciale. ©JC

Un stupa bouddhiste récent à Tabo, près du monastère millénaire, dans la Spiti. ©JC

Piste de la haute vallée, Spiti. ©JC

Je tourne autour d’un certain nombre de choses qui sont des obsessions chez moi, et il le faut, car un photographe n’existe pas s’il n’a pas d’obsessions. Je m’aperçois qu’un certain nombre de tendances, de répétitions, d’obsessions se dégagent de ce travail. Raymond Depardon.

©JC

Nuit à Tabo. Le beurre, la vie. ©JC

Il n’y a pas que le temps de figé. ©JC

L’infini vu de Langza, 4500 m. ©JC

Est-ce une fuite ? Est-ce au contraire l’accomplissement de toute ma vie, (…), de tout ? J’aurai toujours cette quête, la quête d’une meilleure lumière, de quelque chose plus loin qui sera peut-être mieux. C’est le propre du photographe, je crois : cette curiosité conduit à une insatisfaction. Raymond Depardon

Dans la vallée de la Pin. ©JC

Les copains de voyage indiens. ©JC

Matin glacial à Langza, 4500 m, sous l’oeil du Chau Chau Kang Nilda, belle pyramide de 6300 m. ©Jocelyn Chavy

Dans la photographie, il y a la confrontation avec l’autre, avec les autres. (…) Ce qui est important, ce que j’aime dans la photographie et notamment à travers cette expérience de l’errance, c’est de me confronter à des choses que je ne connaissais pas, que j’ai découvertes, qui m’ont tiraillé, qui me poursuivent maintenant, qui m’obsèdent, qui vont me bouleverser, qui ont changé ma vie. Raymond Depardon.

Le feu au petit matin, à Koumik, 4500 m. ©JC

Moines de Key Monastery. ©JC

À 4160 m. d’altitude, le monastère de Key, au-dessus de la vallée de la Spiti. ©Jocelyn Chavy

Lieux : Shimla, état de l’Himachal Pradesh

Kalpa (Kinnaur)

Tabo, Dhankar, Kaza, Key, Langza, Koumik (Spiti)

Mud (Pin),

Maneyogma, Tabo (Spiti),

Kalpa, Shimla.

 

*Citations de Raymond Depardon extraites de Errance, Points Seuil, réédité en 2003.

Salut aux amis du voyage au Spiti : Abhinav, Conan, Jigar, Nabina, Payal, Pratishka, Rahul, Satya, Suket, Tineke…

Stupa, village de Mud, vallée de la Pin. ©Jocelyn Chavy

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