Secouristes, maîtres-chiens, artificiers : une journée sur les skis avec les pisteurs de Tignes

Avant que les premiers skieurs ne glissent sur les pistes de Tignes, d’autres ont déjà sillonné la montagne. Dès l’aube, les pisteurs-secouristes orchestrent le délicat équilibre entre ouverture du domaine et sécurité maximale. Du déclenchement matinal d’avalanches au rush du secours en passant par les exercices avec le chien, rencontre avec celles et ceux qui travaillent dans l’ombre pour que la station s’éveille en confiance.

Le jour vient de percer la crête de la Grande Motte. Dans le froid bleu du petit matin, les premières rayons du soleil découpent les silhouettes des pisteurs-secouristes qui montent déjà vers les pentes encore désertes.

À Tignes, ils sont une soixantaine, dont quinze femmes, à endosser la nouvelle tenue ornée d’une croix jaune fluo Helly Hansen, la marque norvégienne qui soutient les pisteurs de la station depuis quelques années. Tous ont signé pour un métier où l’œil compte autant que la technique. « Il ne faut jamais tomber dans la routine, rappelle Seb, pisteur depuis quinze ans. Le milieu naturel ne pardonne pas. » En cette journée de fin de saison 2025, Seb dirige la petite équipe de six pisteurs qui s’apprête à ouvrir le secteur de Tovière.

Dans la première remontée réservée aux pisteurs. ©Ulysse Lefebvre

Pif est d’un enthousiasme… utile. ©UL

Rendez-vous matinal au poste de secours de Tovière, le « camp de base » des pisteurs. ©UL

Anticiper la neige

Première mission de la journée : skier l’ensemble des 300 km de pistes du domaine skiable. Quand la neige est molle, on refait les trous, on sécurise, on anticipe la croûte dure du matin aussi, on évacue les boules dures et piégeuses apparues après le passage des dameuses. Le métier est fait d’anticipations silencieuses, de gestes répétés pour que, à 9 h, tout paraisse simple aux yeux des skieurs.

La réalité, elle, se mesure en chiffres : près de 1700 secours par saison, mais pas plus de blessés qu’avant, le ratio reste stable, simplement la fréquentation augmente. À Tignes, on compte en moyenne un secours pour 12 000 passages skieurs, dans une station qui revendique 1,8 million de journées-skieurs.

pour que tout paraisse simple
aux yeux des skieurs

Le domaine skiable de Tignes, encore désert au petit matin. ©UL

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le secours n’est pas
la plus grande part de notre temps

« Paradoxalement, le secours n’est pas la plus grande part de notre temps, explique Seb. Mais quand ça arrive, il faut être prêts, très vite. » Le matériel est réparti sur les postes d’altitdue, pour intervenir par gravité : sacs oxygène, défibrillateurs DSA, « sacs montagne» , cordes, casques, jumar, barquette légère ou traîneau avec freinage, culotte d’évacuation… Chaque détail compte.

9 h 15 : café et main courante

Après les premières ouvertures, le rituel : café, débriefing, puis remplissage de la main courante. On y consigne les pistes ouvertes, le risque avalanche du jour, l’état du matériel de secours, les infos météo et nivologiques. Chaque chef de secteur coordonne avant d’appeler le central : damage, magasinier, neige artificielle, secours, puis il s’occupe de la mise à jour des services numériques.

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La profession s’organise par degrés de formation. Le premier degré est obtenu par un test ski très sélectif (seuls 10 % des candidats réussissent), les premiers secours en équipe (PSE) comme chez les pompiers puis cinq semaines de formation (juridique, météo, nivologie, législation, cas concrets, descente barquette, secours héliporté).

Le second degré complète avec ue formation à l’ENSA pour passer trois semaines avec les guides, découvrir les secours en grandes avalanches, les crevasses, les évacuations complexes.
Le troisième degré est lui destiné aux chefs de secteur et responsables. Il apporte beaucoup de connaissances juridiques et de retours d’expériences, du pilotage opérationnel.

Au sommet de cette pyramide : les maîtres-pisteurs, formateurs et gardiens de la mémoire du métier.

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Le domaine skiable de Tignes : 300km de pistes, relié à Val d’Isère. ©UL

Le PIDA, aux premières lueurs

Vers 6 h 30 ou 7 h, selon la veille météo, la décision tombe. Le Directeur des Opérations de Déclenchement (DOD) — souvent le directeur des pistes, valide le PIDA sur la base des observations nivo-météo, des relevés, du transport de neige attendu. À Tignes, cinq ou six observateurs mesurent chaque jour hauteur de neige, humidité, vent, sondages hebdomadaires : ces relevés alimentent Météo-France et les BRA. Sans eux, pas de bulletin fiable.

Deux pisteurs restent au poste secours pour superviser le cheminement PIDA, pendant que les équipes se déplacent, charges explosives dans sac. À chaque point de tir, elles se signalent. Premier tir, verdict : positif ou négatif. « La saison 2024-2025, on a eu seulement sept ou huit PIDA », note Seb. La montagne, parfois, surprend par sa stabilité.

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Et puis il y a l’autre visage du déclenchement : le Gazex. La station de Tignes compte 45 dispositifs, l’un des parcs les plus importants de France. Nicolas, « gazexologue » autoproclamé, veille à ces futs d’acier ancrés à 6,5 m dans la roche.

« Oxygène et propane dans l’exploseur, impulsion électrique, et dessous, l’explosion est canalisée », explique-t-il. Une explosion décidée uniquement par le Central, au regard des informations du « satellite », pièce centrale de l’installation qui donne les indications de températures et de pression.

Aujourd’hui, sans Gazex,
tu n’ouvres pas

Le gazex, c’est un univers à part entière, désormais en voie de structuration avec les formations de Domaines skiables de France (DSF). « J’ai commencé en 2015, j’ai appris sur le tas sans formation ou spécification. On travaille pour inclure un module gazex dans la formation de pisteur en 2026 » précise Nicolas.

Et on aurait tort de croire que ces tubes parfois disgracieux sont un simple complément. « Aujourd’hui, sans Gazex, tu n’ouvres pas, ou alors après une journée entière de PIDA », résume Seb.

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L’humain d’abord

Sur le secteur de Tovière, ils sont sept en poste, parfois renforcés. Au snowpark, c’est une équipe dédiée qui oeuvre à la sécurité des freestyleurs. Deux nouveaux pisteurs, cette année, prennent en charge les espaces ludiques, soit les stades de compétition et les zones thématiques pour enfants. « Ça représente beaucoup de matériel à démonter, mais ça fait partie du job. » note Seb.

Soudain, un appel radio. C’est le premier secours de la journée qui s’annonce. Un enfant a lourdement chuté et une perte de mémoire immédiate sème le doute sur son état. Le risque de commotion cérébrale est toujours pris très au sérieux et l’immobilisation de la victime est systématique en cas de présomption. Traineau à freins, coque gonflable et renforts sont mobilisés pour manipuler la victime sans risques. 

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Les secours portent leur lot de souvenirs : « Tu te souviens, en avril dernier, le fémur à l’Aiguille du Rosset… Il était coton, lui ! » lâche Hypolite. À Tignes, la typologie reste pourtant stable : genoux d’abord, épaules ensuite, puis traumatismes crâniens. Et quand l’arrêt cardio-respiratoire survient, ce sont très souvent les pisteurs-secouristes qui prennent en charge les premières minutes, celles qui comptent.

Pause café, avec au mur les différents secteurs de Tovière et les descentes à ski tracées. ©UL

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Seb prépare le dessert du jour. ©UL

Delphine et Pif : le travail des chiens d’avalanche

Delphine est pisteuse-secouriste et maître-chien depuis six ans. À ses côtés : Pif, un « petit » Golden Retriever de 23 kg, réformé à cinq mois d’un autre programme, trop voleur, trop énergique, « défaut » devenu qualité pour l’avalanche.

« La première fois que j’ai vu un chien arriver en hélico sur une coulée,  j’ai su que je voulais faire ça » se souvient Delphine. À Tignes, ils sont cinq maîtres-chiens, formés via l’ANENA et la Sécurité civile.

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Un chien cherche la molécule la plus légère, c’est de l’odeur de l’homme enseveli loin sous la neige, la plus fine. Quand il aboie : c’est un humain. « « Si on n’aime pas la frustration, on ne fait pas ce métier », explique Delphine.

Parce qu’on n’intervient finalement peu sur de vrais secours, le plus souvent ce sont des situations de « levée de doutes », pour être sûr que personne ne reste sous la neige. Mais en situation de secours réel, quand il y a des victimes ensevelies, on a 100% de réussite avec le chien ».

Lors d’un exercice de recherche de victime sous la neige. ©UL

Après l’effort… ©UL

Sur une grande coulée, jusqu’à six ou sept chiens peuvent intervenir, étagés selon le vent, la neige, la visibilité. Pour l’animal, c’est d’abord un travail mental  : analyser les odeurs, les trier : « Quand il est trop excité, il ne réfléchit plus. » Alors Delphine entraine très régulièrement son chien, pour qu’il soit habitué et plus calme en situation de secours.

Pour aller plus vite, elle le porte parfois sur l’épaule jusqu’à la zone. Pour préserver ses pattes aussi. D’ailleurs, un chien d’avalanche, ce sont deux séances d’ostéo par an. « J’espère le garder jusqu’à 11 ou 12 ans » confie Delphine.

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Fin de journée

Quand la lumière décline sur la Grande Motte, les derniers renforts redescendent. On referme, on rappelle le Central, on vérifie qu’il ne reste personne sur les pistes. C’est une fin de journée comme tant d’autres pour les pisteurs. Plus tard, c’est le ballet des dameuses qui prendra le relais pour préparer les pistes. Demain, il faudra réouvrir, tout vérifier à nouveau, déclencher peut-être. La seule routine au tableau restera celle du café de 9h15. Sauf secours imprévu. 

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