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Entre les massifs du Nanga Parbat et du Karakoram s’étend l’un des plus hauts plateaux de notre planète : le Deosai. Terre arctique de 3000 km2 perchée aux confins du Cachemire, entre 4100 m et 5300 m d’altitude, elle abrite ours bruns, loups gris, renards du Tibet et léopards des neiges. Embarquement immédiat pour la traversée à skis et pulkas de ce désert blanc, avec le guide Pierre Neyret. 

Les grandes plaines du Deosai, abreuvées de rivières, auraient pu être un paradis pour s’installer, un calme providentiel au milieu des tempêtes géologiques de l’Himalaya et du Karakoram. Mais sur ses steppes et tourbières perchées à plus de 4000 m d’altitude, l’hiver dure 8 mois et l’homme ne fera jamais que passer, le temps d’un court été.

Les nomades Gujars, qui mènent leurs troupeaux sur le plateau du Deosai de juillet à septembre, racontent la légende d’un géant voulant s’y installer pour y cultiver du riz. Un renard malin lui fit remarquer que c’était idiot de semer des graines qui auront à peine le temps de germer avant que l’hiver ne s’installe. Têtu, le géant (Deo) essaya quand même, mais le renard avait raison, c’était idiot. Dès lors, personne n’a jamais tenté de s’installer durablement sur le Deo-sai , la « terre du Géant ».

Le Deosai, désert blanc de 3000 km2, abrite aussi foule de sommets ©Pierre Neyret

Aucune trace, juste nous, le silence et la possibilité d’un ours

J’ai découvert le Deosai par hasard, lors d’un premier voyage au Pakistan en 1993. C’était au mois de juin, nous étions seulement deux et nous avions décidé de le traverser à pied. Nous sommes montés en 2 jours au plateau depuis Skardu, le long d’une piste barrée par des avalanches. Il n’existe pas de carte du Deosai, on s’imaginait traverser simplement le plateau au jugé, sans boussole, en visant le Nanga Parbat en ligne de mire de l’autre côté du plateau.

Mais le Deosai était beaucoup plus grand que prévu, il était même immense, intimidant. Un monde à part, perché, avec ses vallées, ses rivières, ses plaines, le tout cerné de montagnes. On ne voyait pas au delà de ce monde, il n’y avait pas de Nanga Parbat, pas de ligne de mire. Aucune trace, juste nous, le silence et la possibilité d’un ours. Nous avons sagement fait demi-tour, je reviendrai un jour, mieux préparé.

28 ans plus tard, ce style d’aventure est devenu mon métier. C’est ma 16ème expédition à skis au Pakistan en compagnie du guide pakistanais Jahangeer Shah. Avec nous un groupe au top, qui a tenu bon devant toutes les contraintes et incertitudes de la crise Covid pour pouvoir s’évader enfin, loin de tout. Nous sommes préparés au mieux : skis pulkas avec 12 jours d’autonomie, tracés googleearth dans le GPS, boussole, caisson hyperbare, téléphone satellite, noix de jambon et élixir de Chartreuse. Check. En avant pour la belle vie !

Apéritif

L’acclimation se fait sur les flancs du Nanga Parbat qui se dresse au dessus de notre route le long du fleuve Indus. Quelques journées sublimes sous les parois géantes du versant Raïkot, du ski de randonnées devant ses glaciers énormes, un refuge gardé spécialement pour notre séjour par des barbus sympathiques. Le thé brûlant sous la véranda d’un bungalow rustique au senteur de pin himalayen, devant le coucher de soleil sur les pointes du Silbersattlle, a le goût du bonheur.

Démarrer depuis le Nanga Parbat, plutôt que l’avoir en ligne de mire. Ici au pied du versant Raïkot. ©Pierre Neyret

Les glaciers XL du versant Raïkot  ©Pierre Neyret

En route vers le Juliper Pass, porte d’entrée du Deosai ©Pierre Neyret

Entrée

Nous quittons l’Indus pour tourner sous le versant est du Nanga Parbat et entrer dans la vallée d’Astore. Il y a des massifs entiers à découvrir dans ce secteur, tout reste à faire. Les villageois, heureux de voir des touristes s’intéresser à leurs montagnes, nous conduisent dans leurs alpages enneigés, vers un camp de base au pied d’un grand cirque flanqué d’aiguilles granitiques acérées : le cirque Taïng.

Exploration jubilatoire de deux grands itinéraires menant à des cols à 5000 m, de part et d’autre du cirque, avec le Nanga Parbat en arrière plan. Sans doute des classiques pour les futurs randonneurs pakistanais.

Cirque Taïng, col à 4900 mètres ©Pierre Neyret

Cirque Taïng, autre col, à 5000 mètres ©Pierre Neyret

Les grandes pentes du cirque Taïng. Au fond à droite, le Nanga Parbat ©Pierre Neyret

Les ours se réveillent fin avril, on nous conseille d’emmener un vieux sac en toile que l’on pourra enflammer avec de l’essence en cas d’attaque.

Plat de résistance

Nous entrons dans le coeur du voyage, ou 150 km de ski pour traverser le Deosai d’ouest en Est jusqu’aux premiers villages du Baltistan, en explorant des vallées périphériques et des sommets qui cernent le plateau. Des jeeps nous déposent à l’entrée du parc national où les gardes vérifient que nous ne sommes pas armés. Les ours se réveillent fin avril, on nous conseille d’emmener un vieux sac en toile que l’on pourra enflammer avec de l’essence en cas d’attaque.

Nous partons dans l’effervescence d’une troupe de villageois curieuse de voir le matériel qui va nous permettre d’affronter l’hiver du Deosai. Les gens d’ici sont des éleveurs, les villages sont encore endormis sous la neige, il n’y a rien à pâturer, sauf quelques bourgeons d’arbrisseaux accrochés aux pentes. Nous quittons leur monde pour entrer dans le no man’s land.

Une piste, dernière trace de vie humaine avant l’immersion ©Pierre Neyret

Premier camp sur le plateau, altitude 4200 m. ©Pierre Neyret

Nous gagnons en deux jours le rebord ouest du plateau, un col à 4200 m flanqué d’un dôme panoramique que nous nous empressons de gravir avant le coucher du soleil. Là haut je retrouve cette émotion ressentie 28 ans auparavant, devant la grandeur intimidante de ce territoire vierge cerné de sommets, devant le poids de son silence. Un grand lac gelé s’étend à nos pieds, ses berges sont piquées de traces de renards, comme un trait de couture sur un drap de soie blanche. Les reliefs sont doux, dunaires, ciselés de congères qui témoignent de la rudesse des tempêtes venant de l’ouest. Tracer sa route dans ce Sahara blanc sera jubilatoire.

Nous passons 5 jours à explorer les grandes vallées occidentales, skiant deux beaux sommets. Chaque vallée est le territoire d’un renard, que nous observons le matin quand il va boire à la rivière. Sur une crête à 4700 m, une hermine se montre avec une gerboise dans la gueule. Plus bas, en descendant vers les plaines du cœur du Deosai, nous observons nos premières traces d’ours. Ils étaient deux, une mère et son petit sans doute. Ils sont descendus à la rivière hier soir, laissant des traces profondes dans la neige molle, puis ils ont fait un tour dans la plaine et sont remontés dans des falaises. Jumelles… Rien. Ils nous observent certainement. Dans cet univers blanc, aucun être vivant ne passe inaperçu. Sauf les ours. Ils seraient pourtant près d’une centaine aujourd’hui.

Deosai Ouest, descente du Pic 4700 ©Pierre Neyret

Solitude dans le Deosai. ©Pierre Neyret

Le temps presse et il nous faut trouver les deux cols qui nous conduiront vers la sortie du Deosai.

Nous traversons le cœur du Deosai pour atteindre les reliefs de l’est. Les rivières nous posent quelques soucis, nous imposant de longs détours. L’orographie est complexe, les ponts de neige sont inexistants ou trop fragiles, et personne n’a envie de se jeter à l’eau avec sa pulka… « Adventure tour u know !  » dirait Jahangeer. Nous entrons finalement dans la longue vallée de Bara Pani, très typée « grand nord », qui garde les stigmates d’érosion glaciaire. Quelques marmottes se réveillent trop tôt, sifflant dans la neige à la vue d’un aigle.

Traces d’ours Isabelle, invisible(s), mais là ©Pierre Neyret

La rivière Bara Pani ©Pierre Neyret

Nous progressons 48 heures vers de hauts sommets lointains avant d’être bloqués par des fronts morainiques trop accidentés. Le temps presse et il nous faut trouver les deux cols qui nous conduiront vers la sortie du Deosai. Nous consacrons une journée pour trouver le bon itinéraire vers une vaste selle panoramique à 4600 m où nous installerons notre dernier camp. Depuis un point haut, le regard plonge dans un grand canyon qui s’ouvre sur les plaines étincelantes du cœur du plateau. A droite je devine une échancrure, une étroite porte de sortie sur les gorges de Sadpara, vers Skardu. Il était là, notre camp de 1993. On voulait faire la route dans l’autre sens, sans carte ni boussole, on n’était pas rendu…

Dessert

 Le dernier col est franchi dans le brouillard, par un étroit défilé marquée de traces d’ours. Par chance, le profil de la descente le long de petits vallons ludiques est parfait pour le ski avec nos pulkas. L’équipe logistique est prévenue de notre arrivée, une quinzaine de villageois montent à notre rencontre, avec un melon, du coca et des sourires. Nous distillons le silence du grand désert blanc avant de retourner au brouhaha du monde.

 

Dernier camp : 12 jours de déchets à brûler ©Pierre Neyret

Porteurs baltis au rendez-vous à la sortie du Deosai ©Pierre Neyret

Deosai Est, l’arrivée du raid aux premiers villages ©Pierre Neyret

Raccourci pour le Baltistan depuis Srinagar, loin des chemins pierreux écrasés de soleil des gorges de l’Indus, le Deosai a vu défiler les grands explorateurs de l’Empire des Indes Britanniques : Moorcroft et Vigne pour une approche du royaume de Skardu, Godwin-Austen lors d’un repérage du massif du Karakoram, le Duc des Abruzzes explorant la face sud du K2, et Henri de Ségogne pour une tentative sur le Hidden Peak.

Cet âge d’or s’est terminé à la partition de 1947. Depuis, le Deosai n’intéresse plus que les bergers et les braconniers qui chassent l’ours Isabelle, une espèce rare et protégée (Ursus arctos isabellinus). Le parc National du Deosai a été créé en 1993.

 

 

Toutes les infos sur la prochaine édition du voyage DEOSAI avec Pierre Neyret du 16 avril au 13 mai 2022.

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