À quelques jours de la 4e Pierra Menta été, Hillary Gerardi et Katie Schide sont dans les starting-blocks. Après l’avoir gagnée avec d’autres partenaires, notamment en mixte, c’est ensemble qu’elles s’élanceront cette année sur les sommets du Beaufortain. Rencontre avec deux personnages charismatiques qui aiment parler de paysages, d’ambiance et d’ambitions.

La Pierra Menta été, c’est un rendez-vous incontournable pour vous ?

Hillary : Oui, cette année ce sera ma 3e Pierra Menta été. J’ai participé en 2016 avec Maxime Léger (1ers mixtes) et en 2017 avec Célia Chiron (1ères Féminines). Je rêve aussi de courir la version hivernale mais je ne fais pas encore de ski-alpinisme en compétition !
Katie : Ce sera ma 2e Pierra Menta été. L’année dernière, j’ai couru avec Germain Grangier en mixte (1ers mixtes). Je suis aussi passionnée par le ski-alpinisme. Je n’ai pas encore pu participer à la Pierra Menta mais j’ai pris part au tour du Ruitor l’hiver dernier avec un ami.

En quoi la « Pierre » est-elle à part ?

Hillary : Pour moi, la Pierra Menta est remarquable pour de nombreuses raisons. Le format d’une course en étape et en duo procure une ambiance exceptionnelle entre les coéquipiers, mais aussi entre tous les participants. On vit des moments très forts ensemble, non seulement la course mais aussi la préparation, les repas, le repos, les émotions, tout !  Les parcours sont aussi toujours incroyables : pour toute amateur de skyrunning et de courses techniques, on ne peut pas trouver mieux. Les passages en altitude et sur les arêtes sont inoubliables… Cela dit, je n’ai pas encore pu faire la fameuse arête du Grand Mont (pour cause de conditions défavorables), donc j’attends ça avec impatience pour la semaine prochaine ! L’organisation est vraiment au top aussi. Il ne faut pas oublier qu’ils organisent plusieurs courses maintenant (jeune, enfants, Verticale…) et tout ça avec de super ravitaillements, de bons repas, le logement, les films et même un comique l’année dernière. Franchement ils gèrent !
Katie : Ce qui est différent pour moi à la Pierre, c’est de passer trois jours dans cette communauté de coureurs puants, boueux, affamés, fatigués et un peu fous ! Sur une course classique, tu arrives, tu cours et tu rentres à la maison. Là, tu as vraiment l’opportunité de rencontrer les gens et de partager la course non seulement avec ton partenaire, mais aussi avec les autres coureurs. Et effectivement, l’organisation est au top. Le moment des briefings quotidiens (en français et anglais svp) est essentiel pour savoir à quoi s’attendre le lendemain. Tout ça se déroule de manière hyper fluide.
Katie Schide et Germain Grangier, sur Roche Parstire (2109m), J3. ©Ulysse Lefebvre

Comment fait-on pour courir aussi longtemps en rythme avec son partenaire ?

Hillary : Courir en duo est une super expérience. Il te permet de te dépasser car ton coéquipier t’encourage, mais aussi parce que que tu veux toujours faire de ton mieux pour l’équipe. C’est aussi le partage qui est incroyable parce que tu vis des moments très forts avec quelqu’un d’autre, des hauts et des bas.
Katie : Oui le partage est essentiel, qu’il soit dans le bonheur d’être là ou dans les moments de souffrance. Quand tu cours seul, tu passes ton temps à penser à toi et à tes propres besoins. En équipe, tu es obligé d’être moins égocentré et de penser à ton binôme. Comment va-t-il ? Comment puis-je l’aider ? Quand je cours avec Germain, on sait qu’il est clairement plus fort que moi. Alors on utilise un élastique attaché à notre sac à dos pour me donner un peu d’aide dans les montée et les plats. Il remplit aussi ma gourde, déballe mes barres de céréales… Il est aux petits soins. Avec Hillary, ce sera différent car nous avons des niveaux plus proches. Nous devrons adapter notre comportement aux sensations de chacune pour s’aider au mieux.

On a vu des équipes qui ne se connaissaient pas réaliser de belles performances (lire notre article sur Léo Rochaix et Bihm Gurung). Vous vous connaissez bien toutes les deux ?

Hillary : Nous sommes, tout d’abord des amies. Nous nous sommes rencontrées pour la première fois aux Etats-Unis dans un refuge où nous avons toutes les deux travaillé. Nous sommes aussi diplômées de la même université (Middlebury College, aux US). Mais c’est quand Katie s’est installée en Europe (à Zurich pour sa thèse en géologie) que nous sommes devenues des très bonnes amies. Nous avons notre passé aux Etats Unis et une vie d’expatriée en commun, mais aussi nos passions pour la montagne et le trail. C’était aussi moi qui ai présenté Katie et Germain, donc ils appelleront leur premier bébé « Hillary » !
Katie : Pourtant nous n’avons jamais couru ensemble à cette période ! Nous avons beaucoup d’amis communs et je savais qu’elle courait en compétition en France, alors quand j’ai déménagé à Zurich, à l’été 2016, nous avons pris contact et sommes devenues très bonnes amies. Notre premier « rencard » était la Verticale du Grand Serre (1000m + en 1.8km). On peut dire que ça a été le coup de foudre !

La première place, on y pense quand on prend le départ au premier jour de course ?

Hillary : Le premier objectif est toujours de se faire plaisir. Après je ne vais pas mentir : nous sommes toutes les deux assez compétitives et nous voudrons forcément réaliser une performance. Mais avant de considérer le classement, ce qui compte c’est qu’on s’est bien préparées, qu’on s’est donné toute les chances pour faire une bonne course et qu’on a fait de notre mieux.
Katie : Oui le vrai objectif est de vivre la course à fond et de s’amuser. Mais revenir avec un sac rempli de Beaufort ne serait pas mal non plus !

Pas trop fatiguées par l’accent, voire l’insistance, porté sur les femmes en tant que genre à part, dans les sports de montagne ?

Hillary : Je crois que les femmes sont autant capables que les hommes de pratiquer la montagne. On voit même qu’il y a des femmes plus fortes que les hommes, surtout en sports d’endurance. S’il y a moins de femmes dans les sports outdoor que les hommes, c’est parce que notre société n’a pas fait assez d’effort pour les encourager et pour permettre aux jeunes filles de s’imaginer dans ces sports. Je crois que les médias ont commencé à faire un effort pour mettre en avant les femmes dans les sports outdoor et beaucoup de progrès a été fait, mais j’aimerais le voir encore plus et de manière normalisée. J’avoue avoir un peu marre des articles « trail entre filles » ou « grimpe entre filles »… On en voit des articles sur des groupes de mecs intitulés « Ski entre hommes » ? Il y a des filles qui font des choses incroyables et on doit les voir dans les médias, mais pas dans le sens de « Regardez, ce sont des filles qui le font ! »
Katie : Poser la question de la place des femmes dans tel ou tel milieu équivaut souvent à remettre en cause leur légitimité. Nous ne sommes pas une denrée rare, nous sommes la moitié de la population mondiale. Lorsque les organisateurs de courses ne donnent des prix qu’aux 5 meilleures femmes, alors qu’ils en donnent aux 10 meilleurs hommes, ils perpétuent le problème en renforçant l’idée que la 6e finaliste femme est moins importante que le 6e homme. C’est comme si les femmes étaient une catégorie « secondaire ». Lorsque seuls les meilleurs coureurs masculins reçoivent des trackers GPS pour que le public puisse les suivre en direct, les organisateurs expriment une forme de désintérêt pour la course féminine. Quand le meilleur homme gagne une nuit gratuite dans un hôtel, la meilleure femme gagne un sac à dos. Quand ils gagnent une bouteille de Genepi local, on a droit à un bouquet de fleurs. Je ne cours pas pour des prix ou de l’argent, mais ces cas perpétuent le préjugé sexiste qui décourage les femmes de suivre leur voie. Travaillons tous ensemble pour briser ce cycle ! Les médias devraient couvrir les athlètes en tant qu’athlètes, quel que soit leur sexe. S’ils veulent écrire un article sur une femme, c’est parce qu’ils ont une histoire intéressante à partager, pas parce qu’elle utilise les toilettes des femmes.
Katie Schide vers Roche Plane (2166m), J1. ©Ulysse Lefebvre
Celia Chiron & Hillary Gerardi, en route pour la victoire, en descendant de Roche Parstire (2109m), J3 ©Ulysse Lefebvre

Un meilleur et un pire souvenir pour finir, en quelques mots ?

Hillary : Le meilleur : la vidéo du briefing quotidien, qui te replonge dans tes émotions dela journée.

Le pire : l’angoisse de la dernière descente de la course, l’année dernière, quand Celia n’arrivait plus à plier le genou.

Katie : Le meilleur : quand j’ai ramené des kilos de fromage de Beaufort à la maison.

Le pire : des problèmes d’estomac au 2e jour de course l’année dernière, que j’ai finalement pu surmonter grâce à mon partenaire de course.

De la Pierra Menta au Grand Mont, le terrain de jeu de la Pierra Menta. ©Ulysse Lefebvre