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Treks en Himalaya

Ouverture facile

L’autre matin, j’ai acheté mes nouvelles chaussures de course (on ne sait plus comment ça se dit aujourd’hui cette activité où l’on va courir dehors pour se faire du bien au corps et à la tête, du défouling ?). 199 euros. Même pas 200, une affaire et un autocollant. En 2017, ça y est, c’est fait, plus personne ne rêve en francs ni ne convertit, les pizzas à 30F sont aux oubliettes alors les marchands s’amusent de notre amnésie.
J’étais vraiment heureux de mon choix, des chaussures toutes options : semelle Frixion, Goretex Surround, STB Control, Nano Cells, Impact Brake System, Quicklace System et une palanquée d’autres ® pour me rappeler ma veine. Et comble du bonheur, la bilatéralité, la chaussure droite comme la gauche était dotée. Deux manques, presque deux regrets, le Rose Breath System pour les effluves du cagibi et le radar de recul pour les jours de moonwalk.
À l’inverse de l’amour, la première fois avec une chaussure est souvent réussie. Je volais. Comme l’amour par contre, l’usure entre rapidement en scène. Trois mois plus tard, mes petits ® se sont faits la malle et mes beaux souliers bleus sont en lambeaux. J’appelle alors le 0 800 et des poussières, numéro gratuit pour n’importe qui, de n’importe où et n’importe quand sauf pour moi, là et maintenant. Le SAV. Il me semble que c’est Omar Sy qui décroche.
Il me demande si j’ai eu une utilisation normale de mes chaussures tout terrain quatre saisons. Je me dis que c’est agréable de débuter la discussion par une bonne blague, il a l’air aussi sympa qu’à la télé. D’avoir accepté l’enregistrement de la conversation a été une riche idée, j’aurai sans doute une copie. À mon tour, je l’interroge. Pourquoi n’ont-ils pas pensé à une option Long Life® ou Big Durability® chez La Foumoila ? Omar me répond que je suis drôle moi aussi. Nous nous entendons bien. Je lui dis que c’est un peu idiot tous ces progrès si ça n’augmente pas la durée de vie du produit puis l’alerte sur le fait qu’ils semblent atteints du syndrome de l’ouverture facile : privilégier l’accessoire et oublier l’essence du produit. Quand j’ouvre une bière, je me moque que ce soit facile, je veux que ce soit bon, que l’originel terrasse l’original, que la garniture s’efface. Idem pour ma chaussure, puisqu’il faut choisir, je préfère qu’elle vive longtemps plutôt qu’elle clignote ou qu’elle se lace quickly, je préfère qu’elle soit fiable plutôt qu’intelligente. Puisqu’il faut choisir. Je rajoute que ma grand-mère courait déjà en montagne dans les années 70 avec ses gazelles pas même springboks et dont l’unique option était la fidélité. D’ailleurs, je les ai encore.

Quand j’ouvre une bière, je me moque que ce soit facile, je veux que ce soit bon, que l’originel terrasse l’original, que la garniture s’efface.

Il me répond qu’aujourd’hui, avec les progrès de la science, les gens courent plus longtemps et plus souvent que ma grand-mère, les chaussures s’usent de fait plus vite. En hommage à ma grand-mère, je lui apprends fièrement qu’en 1983, elle avait bouclé le tour du Mont-Blanc en deux jours avec ses chaussures à rien du tout et qu’elles n’avaient pas bougé. Il me demande comment elle avait pu faire tout ça sans bouger. Je lui demande s’il est possible qu’il arrête de se foutre de ma gueule car c’est moi qui paye l’appel. Je lui fais part de mon regret qu’une activité populaire comme la course à pieds dont le charme premier était d’être accessible à tous pour peu que l’on ait une paire de baskets soit devenue une lubie aristocratique pour homme orchestre de la Nasa. Il me demande si je veux dire paire de runnings quand je dis paire de baskets. Je réponds oui. Bêtement. Alors nous discutons de ce qu’offre et retire le temps qui passe, des progrès, de l’obsolescence, de la décroissance et de tous ces sujets de comptoirs qui veulent savoir si c’était mieux avant. Et même de l’éthique et du sens, ces machins à la mode. Il me demande comment va ma grand-mère, je lui réponds qu’elle est morte à 77 ans. Il me dit qu’aujourd’hui, l’espérance de vie des femmes en France atteint environ 85 ans, tout ça grâce aux progrès de la médecine, à la contraception, aux antibiotiques, à l’Impact Brake System et au Goretex Surround (beaucoup de femmes mouraient de tendinite achilléenne et de mycoses interdigitales). Il ajoute que les marques de l’outdoor ont fait le choix de la longévité des femmes et des hommes plutôt que celle des produits. Je lui dis qu’il ya une certaine forme de logique pour des clients élevés en plein air, assez  satisfait de mon trait d’esprit sur l’outdoor. Ça ne le fait pas rire, Omar a bien changé. Je lui demande si les deux n’étaient pas envisageables, longue vie aux hommes et aux choses. Il me répond qu’à courir deux lièvres à la fois…
Je conclue en le remerciant d’avoir fait le choix de l’humain et en lui soumettant l’idée d’une option Humanity® sur leur prochain modèle. Voire Love®. Il me remercie à son tour pour l’idée, certain que l’amour sera vendeur, en m’offrant un bon de réduction de 10 euros sur mes prochaines La Foumoila. Je lui dis que si le geste est appréciable, ce n’est tout de même pas grand chose, à peine le prix d’une pizza. Je pense à mesquin mais je me rappelle que c’est enregistré et je n’ose pas. Il me dit que si je suis si fort en jogging, je ne dois pas manger de pizza.
Omar a osé. Omar m’a tuer.1 La vérité sort de la bouche des marchands.

1 Pour celles et ceux qui envoient les SMS avec les deux pouces, si vous ne connaissez pas l’histoire d’Omar Raddad, c’est bien fait pour vous. Vous n’avez pas qu’à être si jeunes.